Des printemps ne font pas le cinéma (Le Repenti, les Chevaux de Dieu, Après la bataille)

Les Chevaux de Dieu, de Nabil Ayouch.

Les Chevaux de Dieu, de Nabil Ayouch.

Trois films se consacrent aux aspects les plus dramatiques qui marquent le monde arabe aujourd’hui. Il faut à la fois saluer ces tentatives et en constater les difficultés.

Le Repenti, de Merzak Allouache (Quinzaine des réalisateurs)

Les Chevaux de Dieu de Nabil Ayouch (Un certain regard)

Après la bataille, de Yousry Nasrallah (compétition officielle)

En quelques jours, trois films présentés dans trois sections différentes du Festival entreprennent de traiter par la fiction certains des aspects les plus dramatiques qui marquent le monde arabe aujourd’hui. Il faut à la fois saluer ces tentatives, la volonté d’affronter les abîmes qui travaillent la réalité de ces pays aujourd’hui de manière à la fois directe et construite, et en constater les difficultés.

Les Chevaux de Dieu du Marocain Nabil Ayouch raconte l’embrigadement de jeunes gens d’un bidonville de Casablanca, qui commettront un des cinq attentas qui ont ensanglanté la ville le 16 mai 2003. Figure reconnue d’une nouvelle génération de réalisateurs dans son pays depuis le succès d’Ali Zaoua en 2000, Ayouch confirme les qualités de sa manière de filmer –une indéniable énergie et une attention aux problèmes contemporains– comme ses défauts –une imagerie droit venue de la pub et du clip, particulièrement gênante lorsqu’il s’agit de montrer l’extrême pauvreté.

 

Décrivant d’abord l’enfance de ses protagonistes à grand renfort de clichés misérabilistes, le film adopte ensuite un parti pris à la fois intéressant et limité: sans renoncer à l’artifice du filmage, il met celui-ci au service d’une description aussi neutre que possible du processus d’enrégimentement des jeunes gens par des «frères» barbus.

Avec un effet paradoxal: on ne cesse d’être reconnaissant au réalisateur de nous épargner les prêches contre (ou, bien sûr, pour) les islamistes. Et on lui sait gré de la mise en évidence d’un processus où des jeunes gens, pour le pire, retrouvent des formes de respect d’eux-mêmes et de solidarité.

La contrepartie de cette mise à distance est qu’il n’y a finalement pas grand-chose à faire du film pour le spectateur. Il ne peut que prendre acte du déroulement, plausible à tout le moins, des événements montrés, et qui mènent au meurtre –au meurtre de soi-même et des autres.

Les Chevaux de Dieu dresse un constat (comment l’extrême misère et la corruption de la société marocaine engendrent un terreau favorable au terrorisme) dont on ne peut que prendre acte, à supposer qu’on ne le savait pas déjà, mais sans disposer d’aucun élément plus précis de compréhension, sans parler de possibilités d’action.

Le Repenti

De son côté, Le Repenti de l’Algérien Merzak Allouache s’appuie sur la situation créée par une loi d’amnistie, dite du «pardon et de la concorde nationale» qui en 2009 incita des guérilleros islamistes à déposer les armes et à réintégrer la société.

Le souci d’Allouache est semblable à celui d’Ayouch, ne pas instrumentaliser son film pour en faire un dossier ou un réquisitoire. Mais sa solution est diamétralement opposée: Le Repenti fait le pari de faire émerger d’une situation collective la trajectoire dramatique qui réunit Rachid, le jeune moudjahid repenti, et un couple d’habitants de la ville détruit par la mort de leur fille, tué par le groupe auquel appartenait Rachid.

La mise en scène de l’auteur d’Omar Gatlato et de Bab-el Oued City reste d’une élégance certaine. Mais la dramatisation extrême, le pathos qui envahit la dernière partie d’un film qui avait auparavant su conserver un certain mystère, produit le même effet d’impuissance pour le spectateur, témoin d’une douleur aussi compréhensible que dépourvue de matière dont on puisse faire autre chose qu’une assez vaine compassion.

On voit bien la proposition, plus complexe, du film: affirmer que la loi d’amnistie n’a rien réglé, elle n’a ni pris en charge la douleur de ceux qui ont été victimes des barbaries islamistes, ni fait disparaître les groupes armés dans les montagnes, ce qui condamne aussi ceux qui ont accepté de rejoindre la collectivité. Mais la mécanique dramaturgique et la surcharge émotionnelle absorbent cette proposition, et lui font perdre l’essentiel de son efficience.

Ces deux films décrivent ainsi deux impasses symétriques de la fiction face à un réel tragique, l’un par recul excessif, l’autre par sur-implication émotionnelle. Ce qui ne fait que mieux souligner la difficile et passionnante réussite du film de l’Egyptien Yousry Nasrallah, Après la bataille.

Lui se révèle capable de prendre en charge les suites de l’élan révolutionnaire de la Place Tahrir en janvier-février 2011 avec un sens créatif de la dialectique de la description factuelle et de la construction dramatique, y compris selon les canons du mélodrame, pour susciter une pensée autonome chez ses spectateurs.         

Jean-Michel Frodon

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