Ne surveillez pas ce que vos enfants font sur Internet

Avant, quand on était petit, on pouvait faire du vélo ou jouer dehors sans surveillance jusqu'au dîner. Internet pourrait bien être cet espace ouvert permettant aux enfants d'explorer le monde extérieur.

One doesn't have to be social all the time / Lars Plougmann via FlickrCC Licence by

- One doesn't have to be social all the time / Lars Plougmann via FlickrCC Licence by -

La scène se passe chez moi: à presque 9 ans, ma fille est sur Internet à papillonner sans que je sois derrière elle, ni ne cherche même à la surveiller.

Est-ce de la négligence? Suis-je en train de la jeter dans la gueule du loup? Ne sachant pas quoi faire de ces épineuses questions, je suis allée déjeuner avec l'universitaire et chercheuse chez Microsoft, danah boyd (elle écrit son nom en minuscules pour de complexes raisons esthétiques et philosophiques), qui a étudié toutes ces problématiques de manière originale et stimulante.

boyd a un piercing sur la langue, porte de longues mitaines, des bas à rayures noires et blanches, et avec son débit très rapide, elle ressemble à un personnage du Dr. Seuss mâtiné à la sauce visionnaire. C'est une intellectuelle et une pionnière, avec une formation qui mélange informatique, anthropologie et étude des médias.

En d'autres termes, une sacrée énergumène. Dès qu'elle ouvre la bouche, elle fait un million de connexions –je n'ai jamais approché d'aussi près quelqu'un qui parle couramment l'hypertexte–, mais elle sait aussi faire preuve d'empathie, être sensible aux nuances des affects.

Le cœur des impressionnantes recherches menées par boyd sur les enfants consiste à dire que l'hystérie dans laquelle nous plonge souvent Internet n'a pas lieu d'être. «Certains jours, j'ai l'impression que mon unique but dans la vie est de faire office de disque rayé et de tenter désespérément de rappeler aux gens que “les enfants vont bien”... “les enfants vont bien”... “les enfants vont bien”», a-t-elle d'ailleurs écrit.

Panique morale

boyd lie nos peurs d'Internet –ces adolescents qui affrontent des situations d'adultes, tombent sur des contenus explicites ou rencontrent des inconnus–, à l'histoire de la panique morale qui tourne souvent autour de la technologie, de la sexualité et de la jeunesse. Sa panique morale préférée, m'a-t-elle confié, est celle associée aux machines à coudre, vues autrefois comme une menace contre la pureté des femmes car elles y frottaient leurs jambes.

D'une certaine manière, l'absurdité pittoresque de cette terreur des machines à coudre est en plein dans le sujet: de quoi avons-nous peur? Un ami m'explique qu'il craint que son fils chéri, âgé de 12 ans, se voie pour ainsi dire métamorphosé  par la pornographie en ligne. Va-t-il tomber sur ce genre de trucs et se transformer en une espèce de monstre? Mais, comme le dit boyd, «l'exposition à un contenu est une question bien plus complexe. S'exposer à de la pornographie n'a pas automatiquement les conséquences que la plupart des gens redoutent».  

Evidemment, elle ne dit pas que les enfants devraient être exposés à de la pornographie, mais plutôt que les réactions varient selon les enfants. A titre de comparaison, elle déclare que lorsqu'un homme de 40 ans est alcoolique, il ne s'agit pas de savoir s'il a été exposé à de l'alcool à 21 ans.

En analysant ces questions, elle a étudié la réaction d'adolescents à Chatroulette, un site de chat vidéo lancé en 2009 où les internautes discutent avec des inconnus du monde entier. (Et nous ne parlons pas ici d'enfants de 9 ans, mais d'un groupe un peu plus âgé).

On a beaucoup glosé sur le risque pour les adolescents d'y trouver un type en train de se branler et d'être traumatisés, ou de tomber ensuite mystérieusement dans les filets d'une vie de débauche, mais boyd affirme que lorsque les adolescents croisent le corps flasque et chauve d'un homme rivé à sa webcam et s'adonnant à des actes sexuels, ils poussent en réalité un simple «beurk» et passent à quelqu'un d'autre.

«C'est peut-être l'une des meilleures campagnes de promotion de l'abstinence», s'amuse-t-elle. Son argument, c'est que nos pires angoisses sur la confrontation de nos enfants à du matériel pornographique, et sur ce qui se passe au moment-même où ils voient de la pornographie, sont peut-être exagérées et irrationnelles.

Ce qui relève de notre imagination

Et en fait, affirme-t-elle, en examinant la chose de plus près, il s'avère que bon nombre de nos peurs culturelles sur ce qui arrive aux enfants sur Internet relèvent bien plus de l'imagination des parents que de la réalité de l'expérience des enfants. (Par exemple, elle met en avant la hantise inconsidérée du harcèlement électronique, ou des prédateurs sexuels sévissant en ligne, quand dans l'immense majorité des cas, les prédateurs sexuels sont des personnes que les enfants connaissent dans leurs vies de tous les jours.) 

L'idée consistant à bannir le sexe le plus longtemps possible, à ne pas exposer les enfants pour les protéger, n'est peut-être pas la meilleure solution.

«Mon sentiment, c'est que nous ne rendons pas service aux jeunes personnes en faisant de la pornographie une ressource interdite et réservée aux “adultes”, car de fait nous la rendons extrêmement désirable. De mon point de vue, nous devons préparer les jeunes à se confronter de manière critique à ce genre de choses, et ce bien avant qu'ils ne le fassent par eux-mêmes.»

Selon elle, nous devons leur donner les moyens d'interroger ce genre de contenus, sans souscrire à l'illusion voulant qu'il soit nécessaire de les en prémunir.

Je me demande quand même si mon intuition de départ consistant à laisser sa liberté à ma fille de quasi 9 ans ne tient pas de l’auto-justification. Ne suis-je pas simplement en train de rationaliser les réalités matérielles de mon propre foyer? Comment, en tant que mère célibataire cumulant pour ainsi dire trois emplois et un enfant de 2 ans, pourrais-je surveiller tout le temps celui de bientôt 9, et ce même si je le voulais ou y voyais une bonne idée?

boyd souligne que le souhait de surveiller constamment ce que les enfants et les adolescents font sur Internet concerne la classe moyenne et supérieure. Rien que l'idéal en lui-même relève du luxe inaccessible pour la plupart des gens: qui a le temps de regarder par-dessus l'épaule de ses enfants quand ils surfent sur le Web? Et même si on pouvait réellement et constamment les surveiller, serait-ce une bonne chose? Ne peuvent-ils pas tirer quelque chose de bénéfique de leurs profils et avatars; la flânerie virtuelle n'a-t-elle pas quelque chose d'instructif? 

Sous surveillance permanente

Selon boyd, la liberté qu'ont les enfants de vadrouiller dans le monde physique a été vue radicalement limitée. Si les générations précédentes pouvaient faire du vélo, aller à l'école à pied ou même jouer dehors sans surveillance jusqu'à l'heure du dîner, la génération actuelle est tout le temps observée. Les enfants d'aujourd'hui ont perdu le frisson d'être livré à eux-même, ils ne le connaîtront que bien plus tard, et boyd laisse entendre que, pour eux, Internet peut faire office d'espace ouvert et leur permettre d'examiner, d'explorer et d'expérimenter le monde extérieur. Elle met en avant les valeurs éducatives du vagabondage: le gros du travail enfantin consiste à appréhender le monde social et, pour eux, cela se passe principalement en ligne.

L'important, selon boyd, est de permettre à l'enfant de se confronter à des choix, de mesurer des risques et de prendre ce qu'elle nomme des risques «stratégiques» ou calculés. Vous voulez, en d'autres termes, créer l'enfant capable de faire face à Internet sans vous.

Mais comment pourra-t-il devenir cet enfant si vous le surveillez constamment, si vous êtes constamment dans les parages?

«Vous ne laissez pas votre fille de 5 ans seule dans la rue en lui disant qu'elle n'a qu'à se débrouiller, précise boyd, C'est aussi vrai sur Internet. Mais, de même, vous ne pouvez pas surveiller et contrôler le moindre de ses gestes jusqu'à ses 18 ans en espérant, comme par magie, que son entrée à l’université se passe sans problèmes si elle n'a jamais eu à prendre de décision par elle-même.»

L'important, selon boyd, ne consiste pas à créer un monde sûr, mais un monde plus sûr. Evidemment, le territoire est très lourdement affectif, tant il intègre ce rêve primordial et irréalisable voulant qu'il soit possible de protéger nos enfants, qu'il existe un moyen de les préserver hermétiquement des choses horribles, douloureuses ou effrayantes.

Je pense ici à un passage d'un des articles de boyd:

«Nos peurs sont amplifiées quand elles recoupent nos sentiments d'insécurité et remettent en question notre capacité à contrôler les choses. Ce qui n'est nulle part aussi manifeste que dans le désir d'un parent de protéger ses enfants.»

P.S.: Ma fille de quasi 9 ans, car j'ai finalement réussi à jeter un œil sur ce qu'elle faisait, est en train de rechercher sur Google des images de personnages d'Harry Potter. Evidemment, nul ne sait à quoi peut s'adonner une Hermione dévoyée dans les couloirs d'un pervers Hogwarts, quelque part dans les ultimes recoins d'Internet, mais j'ai décidé (merci, danah), de ne pas céder à la panique morale. 

Katie Roiphe   

Traduit par Peggy Sastre

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L'AUTEUR
Professeure à l'institut de journalisme Arthur L. Carter à l'université de New York. Elle a notamment écrit Uncommon Arrangements: Seven Marriages Ses articles
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Publié le 22/05/2012
Mis à jour le 23/05/2012 à 17h51
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