Economie

Après l'avoir critiqué, la gauche va désormais se servir du Grand emprunt

Gilles Bridier, mis à jour le 20.05.2012 à 9 h 03

François Hollande n’a pas remis en cause les objectifs assignés au projet, qui sera un des outils au service de la mission assignée à Arnaud Montebourg. 26 milliards d’euros sur 35 ont déjà été attribués.

François Baroin et Arnaud Montebourg lors de la passation des pouvoirs au ministère de l'Economie, le 17 mai 2012. REUTERS/Charles Platiau.

François Baroin et Arnaud Montebourg lors de la passation des pouvoirs au ministère de l'Economie, le 17 mai 2012. REUTERS/Charles Platiau.

«Le Grand emprunt, c’est l’affaire de tous; pas une question de droite ou de gauche. Pour que les investissements d’avenir soient efficaces, il faut oublier la politique»: ainsi s’exprimait, en 2010, René Ricol, nommé commissaire général à l’investissement par Nicolas Sarkozy pour gérer les 35 milliards d’euros du Grand emprunt destiné à soutenir l’innovation et les filières innovantes en France. La neutralité politique semblait de mise, d’autant que des personnalités de gauche et de droite comme Michel Rocard et Alain Juppé s’étaient prononcées en faveur de cette initiative de l'Elysée.

Deux ans plus tard, René Ricol a annoncé sa démission le même jour que le Premier ministre François Fillon la sienne. Etant lui-même rattaché à Matignon, on peut comprendre qu'il n’avait pas vocation à survivre à ce gouvernement. Mais on pourrait aussi en déduire que ce Grand emprunt est en réalité bien plus politique qu’on ne l’avait indiqué.  D’autant que, lorsqu’il en était encore à l’état de projet, on avait aussi vu François Hollande en critiquer le principe dans une de ses chroniques pour Slate sur le thème «Le grand emprunt, c’est le grand impôt» dans la mesure où «Les emprunts d’aujourd’hui, ce sont les impôts de demain».

Mais le discours du nouveau président a changé. Il a eu l’occasion pendant la campagne de modifier son appréciation du Grand emprunt. En février à Toulouse, au forum Futurapolis, il avait affirmé qu'il irait de l’avant et accélérerait le rythme des dotations afin qu’on puisse profiter plus vite de ses retombées.

Aussi, la structure mise en place par Nicolas Sarkozy changera peut-être de nom, mais sa mission ne semble pas, sur le fond, menacée par l’alternance… d’autant moins que l’innovation fait partie des principes moteurs de François Hollande pour relancer la production industrielle en France. Un rôle dévolu à Arnaud Montebourg dans le gouvernement Ayrault, en tant que ministre du Redressement productif. 

La France à la remorque

L'enjeu est de taille. Depuis trente ans, les initiatives se succèdent en France sans parvenir à ramener l’effort de recherche et développement au niveau des grands pays industriels. Et la concurrence est aujourd’hui bien plus vive, avec des pays émergents qui ne sont plus de simples ateliers du monde mais aussi des concepteurs de nouveaux produits à valeur ajoutée.

Face à la Chine, qui voit augmenter de 25% par an les budgets de recherche des entreprises, le retard s’accroît.  Il hypothèque surtout l’avenir dans les secteurs de haute technologie, à cause du non-renouvellement du tissu industriel et d’une focalisation sur des secteurs traditionnels de faible intensité en R&D.

En France, la recherche privée —celle des entreprises— est celle qui a le plus marqué le pas, bien plus que la recherche publique menée par les organismes d’Etat, souligne le Centre d’analyse stratégique.  L’OCDE avait d’ailleurs lancé une mise en garde sur une hausse trop faible des budgets de R&D des entreprises: sur 35 pays étudiés, la France n’arriverait en fait qu’en… 33e position. «Alors que les dépenses de R&D ont triplé dans les pays de l’OCDE en 20 ans, elles n’ont progressé que de 50% en France», commente un spécialiste.

La France avait espéré inverser la tendance en embrayant, en 2000, sur la stratégie de Lisbonne par laquelle l’Europe affichait son ambition de devenir dix ans plus tard la première économie de la connaissance dans le monde. L’échec est patent: «Le pari n’a pas été gagné», avait admis Nathalie Kosciusko-Morizet lorsqu’elle était en charge de l’économie numérique.

Risque de saupoudrage

La crise risquant de précipiter la dégringolade, l’idée d’un Grand emprunt germa en 2009 et le coup de rein pour l’innovation fut donné à partir de 2010. Mais on n’en ressent pas encore les effets: les cycles industriels ignorent les échéances politiques. Pourtant, le Commissariat général a travaillé. Entre juin 2010 et fin avril 2012, 91 appels à projets ont été lancés et 87 sont clos, indique le cabinet de Philippe Bouyoux, commissaire adjoint qui assure la transition.

Parmi les dossiers qui ont été soutenus, on trouve des projets de recherche d’instituts hospitalo-universitaires, d’autres concernant des laboratoires spécialisés dans les biotechnologies, les nanotechnologies et la bio-informatique. Dans l’industrie, des financements vont à l’aéronautique et à l’espace, mais aussi à la recapitalisation des PME et aux aides à la réindustrialisation. Le numérique, globalement, est bien servi, qu’il s’agisse de nanoélectronique, de réseaux intelligents, d’e-santé ou de e-éducation.

Et le développement durable, avec son volet énergie, n’est pas oublié, aussi bien pour favoriser des projets de transports en commun que pour pousser des énergies renouvelables marines ou des réacteurs nucléaires de quatrième génération.

René Ricol, au départ, voulait éviter le piège du saupoudrage. Il n’est pas certain qu’il y soit totalement parvenu. Mais certains de ces projets se complètent et participent à la création d’écosystèmes dont le fonctionnement a un effet démultiplicateur sur les soutiens apportés. A ce titre, compte tenu de l’interactivité de certains projets, il y a peut-être moins de saupoudrage qu’il n’y paraît.

Il est donc encore trop tôt pour évaluer l’impact du Grand emprunt sur la relance de l’innovation. A fin avril, le Commissariat avait affecté 26 milliards d’euros à des projets identifiés, sur les 35 milliards du total de l’emprunt. Il faut maintenant, pour le prochain gouvernement, boucler l’attribution des aides aux derniers projets, mettre en œuvre ceux retenus par le précédent et assurer le suivi de l’ensemble. Tout en accélérant le rythme, si on en croit François Hollande.

En gros, le plus dur reste à faire. Mais pour pallier la frilosité des banques dans leur soutien aux PME, dénoncée aussi bien par René Ricol que François Hollande dans sa campagne électorale, l’effet de levier du Grand emprunt ne devrait pas être négligé.

Gilles Bridier

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte