A bas les petites roues de vélo

Les petites roues sont le meilleur moyen de ne pas apprendre aux enfants à faire du vélo.

REUTERS/Petr Josek Snr

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Doux lecteur, laisse ton esprit vagabonder vers l’époque où tu as appris, pour la première fois, à faire du vélo. Comment oublier un si magnifique moment?

Scène emblématique: l’enfant est stressé, perché sur son Schwinn tout neuf, mais il fait confiance à son papa—et à ses petites roues. Un beau jour ensoleillé on finit par les enlever, l’enfant y croit, ses petites roues l’ont préparé à conduire un vélo—il est prêt. Son père court à côté de lui en tenant la selle, et il lâche. L’enfant, triomphant, s’élance—la tête la première, il se prend le trottoir.

Oh, ces souvenirs!

Pour de nombreuses générations, les petites roues ont été la méthode ordinaire pour ne pas apprendre aux enfants à faire du vélo. C’est un rituel d’enfance ancestral et respecté: on bidouille avec la clé à molette, on enlève les petites roues, on regarde l’enfant se prendre une gamelle, on recommence.

Ce n’est pas une fatalité.

Comparés aux petites-roues-d’antan-qui-apprennent-la-vie-malgré-les-épreuves, les draisiennes—ces vélos en bois sans pédale que vous n’avez pas pu ne pas voir si vous habitez Brooklyn — ou Paris, NDLE— et que vous avez peut-être aperçus si vous vivez ailleurs—ressemblent fort à un gadget superflu tout juste bon à jeter l’argent par les fenêtres, à un méta-vélo, à la caricature du genre de cochonneries qu’achètent ces parents soumis à la culture de la consommation (capables d’acheter un vélo qui ne fonctionne littéralement pas!)

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Bike Buddies. license cc-by-2.0 Flickr / Baudmann

En réalité, le vélo sans pédale n’est pas moderne du tout. C’est le descendant direct du premier proto-vélo. Et il gagne en popularité pour une raison très valable: il corrige la tragique erreur historique des petites roues.

On ne sait pas exactement quand les petites roues sont devenues populaires, mais les historiens estiment que c’était probablement au début des années 1900. En revanche, on comprend facilement pourquoi elles ont eu le succès qu’on leur connaît. Elles étaient la solution évidente à un problème évident: comment convaincre quelqu’un de monter sur un engin qui de toute évidence ne tient pas debout?

On oublie facilement à quel point faire du vélo n’est pas naturel. Pour commencer, si vous voulez équilibrer votre bicyclette, il faut tourner le guidon dans le sens où il penche. C’est un geste tellement automatique que quand vous roulez, vous n’avez pas conscience de le faire. Mais les enfants, eux, savent qu’ils le font, ce qui explique qu’ils aient tant de mal.

Cela semble tout bonnement contre-nature. L’esprit, comme l’écrivit Mark Twain après avoir appris à faire du vélo, «doit enseigner aux membres à se débarrasser de leur vieille éducation et à adopter la nouvelle

Plus difficile encore, si vous voulez faire du vélo il faut vous soumettre volontairement à l’instabilité de sa nature. Comme l’écrivit en 1896 l’ingénieur anglais Archibald Sharp dans un livre sur le vélo qui fait autorité, «si la bicyclette et le cycliste sont au repos, leur position est ainsi celle d’un équilibre instable, et aucun effort de dextérité gymnastique ne permettra à cette position d’être maintenue plus de quelques secondes.» Perdre son sang-froid, c’est perdre l’équilibre.

Rien de surprenant par conséquent que les apprentis-pédaleurs aient aspiré à davantage de stabilité, surtout quand les bicyclettes étaient encore un spectacle tenant du merveilleux. «On ne peut imaginer aujourd’hui la mesure de la crainte de perdre l’équilibre chez la population adulte [de l’époque]» explique l’historien des technologies allemand Hans-Erhard Lessing dans une interview. «Les gens osaient à peine décoller les pieds de la sécurité du sol.»

L’idée de résoudre ce problème en augmentant le nombre de roues est arrivée bien avant les petites roues. «A peine la première bicyclette utilisable fut-elle inventée que l’on se tourna vers le tricycle comme étant la plus sûre des deux machines», note Sharp.

Dans les années 1880, il existait des tricycles qui ressemblaient aux bicyclettes actuelles—excepté qu’au lieu d’avoir une seule roue arrière elles en avaient deux, placées de chaque côté du cadre. Le problème, comme l’apprirent les premiers inventeurs, était que la roue supplémentaire aggravait les choses. N’importe quel enfant qui a déjà essayé de prendre un virage en tricycle ou avec des petites roues vous le dira.

Pour apprendre à faire du vélo, il faut résoudre deux problèmes: celui du pédalage, et celui de l’équilibre. Les petites roues ne règlent que le problème du pédalage—le plus facile, donc. Apprendre à garder l’équilibre sur un vélo est bien plus difficile, et un outil «d’apprentissage» qui élimine la nécessité de garder l’équilibre est pire qu’à côté de la plaque.

Les petites roues ne vous apprennent qu’à faire du vélo équipé de petites roues. Pas étonnant que votre première expérience sur un vrai vélo ait été terrifiante! Vous n’aviez jamais rien fait de tel avant.

Dans Bicycling Science, un classique, David Gordon Wilson, professeur d’ingénierie au MIT, évacue le concept des petites roues en une seule mémorable phrase:

«Il est difficile de concevoir comment des petites roues peuvent inculquer le moins du monde l’habitude d’équilibre recherchée, à moins qu’elles ne touchent pas le sol

À la place, propose Wilson, essayez «l’idée de bon sens de dire à celui qui essaie d’apprendre à faire du vélo de suffisamment baisser sa selle pour qu’il puisse poser les pieds par terre et s’entraîner en descendant des pentes douces recouvertes d’herbe

Le conseil de Wilson n’a rien de nouveau. Un siècle auparavant, les jeunes cyclistes entendaient exactement la même chose:

«Autre possibilité avantageuse susceptible d’être envisagée, celle de retirer les pédales et de placer la selle si bas que les pieds peuvent facilement toucher le sol, puis de pousser la machine à la manière du vieux cheval à bascule, en prenant garde de commencer sur une surface égale

Suivez ces conseils et vous voilà avec un vélo sans pédale. Vous venez de fabriquer la première proto-bicyclette: la draisienne.

Au commencement, il y avait le Tambora (ne partez pas). Quand ce volcan indonésien entra en éruption en avril 1816, il cracha des cendres dans la stratosphère, modifiant pendant des mois le climat du monde entier. Dans toute l’Europe, les cultures furent mauvaises; 1816 deviendrait la célèbre année sans été. Alors que le prix de l’avoine pour chevaux flambait, un jeune baron allemand du nom de Karl Drais eut l’idée d’inventer un cheval mécanique.

Sa draisienne était un engin en bois sans pédale ni chaîne. À la place, le cycliste se propulsait en avant avec les pieds, à une vitesse supérieure à celle des piétons. Cette invention se répandit rapidement en Europe et de l’autre côté de l’Atlantique, inspirant de nombreuses imitations.

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Velocipedes, Jardin de Luxembourg, Paris, France, 1818. Domaine public, via Wikimedias Commons.

Mais le charme de la nouveauté se dissipa en quelques années: les routes étaient trop mauvaises; les trajets étaient épuisants, et il y eut des accidents. L’historien de la bicyclette David Herlihy écrit que les premiers utilisateurs de draisienne ne tardèrent pas à découvrir que «chaque trajet leur coûtait une paire de bottine.» Drais mourut dans la misère.

Le vélo sans roue moderne est, à un point remarquable, une copie de la draisienne originale. Les deux sont essentiellement faits de bois (bien que toutes les draisiennes d’aujourd’hui ne le soient pas). A l’origine, les conducteurs de draisiennes étaient inclinés vers l’avant, appuyés sur une planchette, ce qui ressemble assez à ce que font les enfants aujourd’hui, et poussaient sur leurs pieds pour avancer.

De nos jours, il est facile de voir la bicyclette dans la draisienne. En 1816, personne ne le pouvait: la bicyclette n’allait pas ressembler de près ou de loin à sa forme moderne avant des décennies. Les enfants qui passent d’un coup de la draisienne au vélo empruntent un raccourci d’un demi-siècle.

Les parents sont de plus en plus nombreux à prendre ce raccourci. La San Francisco Bicycle Coalition organise un événement populaire qui vise ouvertement à bazarder les petites roues (ils ont aussi une bonne brochure expliquant comment faire). Les modèles de draisiennes prolifèrent, et, à en croire les vendeurs de cycles, les ventes augmentent.

Et c’est une bonne chose. Les enfants qui commencent par la draisienne résolvent d’abord le problème de l’équilibre. Et ils le résolvent facilement: ils vont beaucoup plus vite et sont beaucoup plus stables que ne semblerait le permettre leur engin (laissez passez!) Ils ont la même confiance qu’un enfant sur un vélo à petites roues, mais cette confiance est justifiée: ils savent réellement comment se tenir en équilibre sur une bicyclette.

Une fois sur un vrai vélo, ces enfants n’ont plus qu’à apprendre à faire fonctionner les pédales. Apprendre à pédaler tout en gardant l’équilibre n’est pas une mince affaire bien sûr, mais c’est bien plus simple qu’apprendre à garder l’équilibre tout en pédalant.

Alors laissez tomber les petites roues et enlevez les pédales à la place. La longue popularité des petites roues est un véritable casse-tête historique; personne ne sait pourquoi un jour quelqu’un s’est dit qu’elles seraient utiles pour servir à un but précis. En réalité, c’est l’illustration même de l’outil qui enseigne la mauvaise leçon. Quand elles auront disparu, seuls les fabricants de sparadrap auront du mal à s’en remettre.

Nicholas Day

Traduit par Bérengère Viennot

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L'AUTEUR
Nicholas Day vit à Chicago. Son livre sur la science et l'histoire de l'enfance sera publié en 2013. Ses articles
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Publié le 20/05/2012
Mis à jour le 20/05/2012 à 9h05
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