France

Arnaud Montebourg, le Redressement productif, le bien et le mal

Claire Garnier, mis à jour le 18.05.2012 à 16 h 36

Fini le temps de la campagne: le nouveau ministre va devoir sortir des discours et des solutions trop simples.

Manifestation d'employés d'ArcelorMittal à Florange, en mars 2012. REUTERS/Vincent Kessler

Manifestation d'employés d'ArcelorMittal à Florange, en mars 2012. REUTERS/Vincent Kessler

Arnaud Montebourg aime le verbe, les phrases qui claquent. «Un pays qui ne produit plus est un pays qui est dans la main de ceux qui produisent», vient de déclarer le nouveau ministre du «redressement productif» à l’agence Reuters. Le troisième homme de la primaire socialiste (17% des voix sur 2 millions de votants) a mis le verbe au service de la «dé-mondialisation», de la «résistance à une économie de patrons voyous» et à une droite qui a «manqué à tous ses devoirs de patriotisme industriel». Il le répète chaque fois qu’il a une tribune:

«La politique est plus forte que l’économie; nous avons encore des frontières.»

En février, le député PS et président du conseil général de Saône-et-Loire avait créé un mouvement destiné à entraîner ses partisans vers la victoire de François Hollande; il l’avait –en toute simplicité– baptisé «Rose Réséda», en référence au poème d’Aragon de 1943 symbolisant le rassemblement des Français face aux difficultés et aux épreuves, en vue de la libération de la France.

Mais depuis le 6 mai, c’est fait: la France est «libérée» de Nicolas Sarkozy. Arnaud Montebourg va pouvoir mettre en musique les «solutions durables» et pleines «d’audace» qu’il a promises pour redresser une industrie nationale en perte de vitesse. 

Cela va commencer par une «réorientation de la commande publique vers les PME» comme il l’a annoncé jeudi 17 mai sur France 2.  Il l’avait déjà suggéré le 8 mars à Cherbourg en visitant les Constructions mécaniques de Normandie (CMM, 400 salariés);  ce chantier naval qui construit des patrouilleurs très armés pour les pays du Golfe persique, est porté à bout de bras par son actionnaire Iskandar Safa, qui l’a récemment sauvé de la faillite.

Message carré et patrons voyous

Plaidant pour un «soutien de l’Etat pour les contrats à venir», Arnaud Montebourg avait ajouté:

«Il ne faut pas qu’il y ait de mise en concurrence au niveau européen. Il faut accompagner l’actionnaire des CMN et ne pas le laisser seul. CMN doit avoir accès aux commandes publiques. C’est ce qui se fait dans d’autres pays en Europe. Pourquoi pas chez nous?»

Avec Arnaud Montebourg, les choses sont simples, les messages carrés et les «méchants» clairement identifiés. Le pays est truffé de patrons «voyous» et «escrocs» qui réalisent des «profits colossaux» et pratiquent des «licenciements boursiers».  Son «Tour de France des usines» lui a donné l’occasion de faire le tri, très concrètement, entre les bons et les méchants; il s’était donné l’objectif de rencontrer pour chaque déplacement une entreprise en difficulté et une entreprise qui va bien.

Le schéma été scrupuleusement respecté lors de la première étape du «Tour» le 24 janvier en Ardèche. Et le verdict est tombé. L’entreprise textile Chomarat (qui venait d’annoncer un plan social de 180 salariés sur 380) ne fait que «détruire des vies humaines, alors qu’il n’y a aucune justification économique»; en revanche, le «capitalisme coopératif» de la Scop Ardelaine (35 salariés) qui transforme la laine de mouton en matelas, couettes, oreillers et vêtements, est «exemplaire». 

Le registre compassionnel a aussi été exploité à fond. Les ouvrières de Lejaby à Yssingeaux ont pu constater qu’Arnaud Montebourg n’avait pas ménagé sa peine pour jouer son rôle de VRP de François Hollande de «la France qui souffre».

Comment répondre aux drames des pertes d'emploi

Beaucoup de compassion aussi dans le dossier de la faillite de SeaFrance, l’ex-compagnie de ferries de la SNCF. Arnaud Montebourg a pris la défense des salariés du syndicat majoritaire CFDT qui «défendent leur outil de travail» avec un projet de Scop. Quitte à oublier que la CFDT SeaFrance avait sa part de responsabilité dans le naufrage.

SeaFrance n’est pas un cas isolé. Dans tous les dossiers de faillites et de fermetures qu’il a approchés, Arnaud Montebourg n’a travaillé qu’avec un interlocuteur, le syndicat majoritaire. D’où un certain déséquilibre dans l’information.

A titre d’exemple, si le traumatisme provoqué par la fermeture en 2009 de l’usine Continental de Compiègne (1.150 salariés) est un fait, le traitement de cette fermeture par l’industriel mérite aussi que l’on en parle; les «Conti» ont en effet bénéficié d’un congé de mobilité (80 % du salaire) de deux ans avant d'être licenciés et du soutien d’un cabinet de reclassement dédié.  

Chez Goodyear à Amiens (1.350 salariés), c’est le médiatique Mickael Wamen, responsable CGT, qu’il a rencontré à deux reprises. Ce dernier, engagé dans un bras de fer avec la direction depuis 5 ans, est parvenu à faire suspendre un plan social (800 salariés) par la justice. Pendant la primaire socialiste, Arnaud Montebourg a annoncé qu’il voulait faire «un exemple» de cette usine. Objectif: «légiférer sur toutes ces entreprises qui licencient alors qu’elles font des profits». «Nous ne faisons pas des profits mirobolants, lui a rétorqué le directeur de Goodyear France dans le Courrier Picard, avec 3,3 milliards d'euros de pertes depuis dix ans. Arrêtez de nous comparer à de grands groupes financiers. Nous sommes des industriels.» 

Connaissance des dossiers

On aurait pu penser que pour sa deuxième visite chez Goodyear en février 2012, Arnaud Montebourg aurait cherché à se renseigner sur l’économie du pneumatique. Y a-t-il surcapacité de pneus tourisme en Europe ou pas? Faut-il continuer à produire des pneus à faible valeur ajoutée en France? 

Quand il a rencontré Xavier Mathieu, le très charismatique leader CGT d’ex-Continental, pendant la primaire socialiste, il ne savait d’ailleurs pas si Continental fabriquait des chaussettes ou des boulons. «Qu’est-ce que vous fabriquiez chez Continental?», a-t-il demandé à Xavier Mathieu devant les grilles de l’usine Goodyear à Amiens. Réponse du syndicaliste amusé:

«Des pneus, comme ici.»

Le manque de travail peut jouer des tours. Pour charger la barque de l’état de notre industrie, Arnaud Montebourg avait annoncé que «la France avait en 20 ans, perdu 2 millions d'emplois industriels» lors du grand oral de la primaire socialiste sur France 2. Faux, lui avait répondu l’Usine nouvelle, calculette à l’appui, faisant remarquer qu’il se permettait «quelques libertés» pour séduire «le peuple de gauche».

Ce sont en réalité 966.000 emplois industriels qui ont été perdus en vingt ans avait calculé ce journal. Déjà pas mal… Depuis, il a rectifié, comme jeudi soir au JT de France 2.

Certains internautes amusés de voir Arnaud Montebourg au «redressement productif» lui conseillent depuis mercredi 16 mai de faire un «stage en entreprise». Disons qu’il pourrait rendre visite à toutes ces  PME industrielles qui ne réussissent que parce qu’elles fabriquent des produits à forte valeur ajoutée qu’elles vendent en France et hors de France. Des PME familiales indépendantes —loin du CAC 40 et de Petroplus— dont personne ne parle jamais.

Subir la mondialisation ou en profiter

Comme chez Moret Industries à Saint-Quentin, qui vend ses pompes industrielles sur mesure à très forte valeur ajoutée dans le monde entier, y compris en Chine. Des pompes qui vous aspirent une piscine olympique d’acide en moins de cinq minutes! Ou comme chez Hamelin (marques Oxford, Elba, Canson) à Caen, devenu le champion d’Europe du cahier d’écolier en misant avant d’autres sur une technologie performante et le marché européen au lieu de se replier sur les frontières hexagonales.

Le monde économique est plus interdépendant que ne voudrait le faire croire Arnaud Montebourg. Si la Chine —devenue le premier atelier du monde— rime avec délocalisations et produits low cost, elle est aussi un relais de croissance énorme pour les industriels français et européens. Il semble l’ignorer. Par ailleurs, quand bien même l’on voudrait revenir sur cette mondialisation, le pourrait-on?

Montebourg va vite le découvrir: «l’esclavagisme chinois» n’est pas la source de tous nos maux. Les deux tiers du commerce français sont réalisés avec l’Union européenne et c’est en Europe que la France perd des parts de marché. Désormais en responsabilité, sa pratique du bouc-émissaire risque de ne pas être suffisante pour notre «redressement productif». Les beaux poèmes d’Aragon non plus.

Claire Garnier

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