Culture

Le Mythe Gabriel García Márquez

Michael Wood, mis à jour le 25.05.2009 à 5 h 44

Comment l'écrivain colombien a changé la littérature.

Longtemps après et bien souvent depuis, le célèbre écrivain s’est rappelé ce fameux jour où il a découvert comment écrire son chef d’œuvre. Il conduisait de Mexico à Acapulco quand il a eu une révélation. Il a fait demi-tour, est rentré chez lui, et s’est enfermé pendant 18 mois. Quand il a réapparu, il avait le manuscrit de Cents ans de solitude dans les mains. Sa femme avait 18 mois de factures impayées dans les siennes.

Quand Gerald Martin, au milieu de sa biographie riche et très bien documentée (Gabriel García Márquez : A Life. Knopf, 2009), commence à raconter cette histoire, le lecteur est un peu surpris, voire déçu. «Ca ne faisait pas longtemps qu’il était sur la route, ce jour là, quand … García Márquez, comme s’il était entré en transe, fit demi-tour dans son Opel, et reprit la route vers Mexico.  Et puis… »  Jusqu’à ce moment, Martin n’avait pas mis en question ce qu’il appelle la «mythomanie» du romancier — comment le pourrait-il, car c’est la base de son art et de son succès — mais il ne se contentait pas non plus de rapporter les mythes.  Il en cherchait les origines, étalant les morceaux de ce qui est devenu un puzzle. Et, en fait, c’est ce qu’il fait ici aussi. Il joue un peu avec son lecteur, pour la bonne raison qu’il faut quand même reconnaître le caractère magique de cet instant.

Après cet «et puis», Martin feint de présenter ses excuses, « Il est dommage d’intervenir dans le récit à ce stade, mais le biographe se sent obligé de reconnaître qu’il y ait beaucoup de versions de cette histoire … et celle que je viens de raconter ne peut pas être vraie.»  La vérité est sans doute plus banale, moins «miraculeuse,» pour reprendre le mot de Martin. Ce fameux jour de 1965, le romancier a sans doute poursuivi sa route jusqu’à Acapulco où il aurait pris quelques notes. Il n’a pas démissionné tout de suite de son poste dans une agence de pub où il était concepteur rédacteur tout en essayant de devenir scénariste dans l’industrie du cinéma mexicain où il espérait gagner argent et célébrité. Il ne s’est pas retiré du monde pendant 18 mois, car, déjà, il n’a pris guère plus d’un an pour écrire le livre. Et García Márquez ne commençait pas un nouveau roman ; il reprenait un manuscrit sur lequel il avait déjà travaillé quelques années.

Ce qu’il avait découvert, évidemment, c’était son style. Il allait mélanger, comme il allait le dire souvent, le ton narratif de sa grand-mère avec celui de Franz Kafka. Elle racontait des récits fantastiques comme s’il s’agissait de la réalité, parce que pour elle, ils étaient la réalité. Kafka les racontait comme ça parce qu’il était Kafka. Après sa révélation, García Márquez devait chercher la part de vérité dans le fantastique (et il en trouvait souvent) ; au travers d’une lecture figurative des récits fantastiques qu’on lui présentait comme étant la réalité même, il cherchait leur vérité cachée.

De ce point de vue, l’histoire de la révélation sur la route d’Acapulco est vraie, et une des qualités de la biographie rédigée par Martin est sa compréhension de cette ambivalence entre fantastique et réalité. Ce n’est pas parce que le miracle ne s’est pas passé comme dans l’anecdote qu’il n’y a pas eu de miracle.  Cent ans de solitude, publié en 1967, a complètement transformé la vie de García Márquez, et il a transformé la littérature. Après quelques années précaires comme journaliste en Colombie, deux années très dures à Paris sans travail du tout, et un petit séjour dans une agence de presse à New York, il s’est installé à Mexico en 1960. Quand il est monté dans sa voiture pour aller à Acapulco, il était déjà un écrivain doué et travailleur. Il avait écrit quelques nouvelles remarquables, dont Pas de lettre pour le colonel (1961), et les romans Des feuilles dans la bourrasque(1955) et La Mala hora (1962). Mais ces œuvres n’avaient transformé la vie de personne, même pas la sienne, et il n’était pas un écrivain du même rang que Julio Cortázar, Carlos Fuentes, ou Mario Vargas Llosa. Quand il est descendu de sa voiture, c’était pour prendre la route du prix Nobel, dont il fut lauréat en 1982.

García Márquez a souvent plaisanté au sujet de sa célébrité, prétendant qu’il avait toujours su que cela allait arriver. Il a prétendu avoir dit à sa femme, juste après leur mariage (en 1958, quand il avait 31 ans et elle 26) qu’il écrirait «le chef d’oeuvre de sa vie» quand il aurait 40 ans; et une fois il a dit qu’il était déjà célèbre à sa naissance, mais qu’il était la seule personne à le savoir. On peut prendre ses blagues comme des signes d’une incroyable confiance en soi qui rappelle celle de Joyce ou de Shakespeare. Il a su qu’il allait devenir célèbre. Je pense qu’il s’agit plutôt de clins d’œil malicieux envers un destin dont l’écrivain sait qu’il aurait pu être tout autre. Une de ses plus belles phrases, écrite dans un article en 1983, résume la vie qu’il aurait menée s’il était resté dans sa ville natale, Aracataca, en Colombie, un coin isolé qui s’éteignait depuis le départ de la United Fruit Company dans les années 1930. «Je ne serais peut-être pas la personne que je suis aujourd’hui, mais peut-être serais-je devenu quelque chose de mieux: un personnage d’un des romans que je n’aurais jamais écrits.»

Le mot «mythomanie» traduit bien les histoires que García Márquez raconte au sujet de sa vie et de sa pratique journalistique. Il est capable, bien sûr, d’écrire de manière très professionnelle comme un journaliste de la vieille école. Mais sa fiction use d’autres procédés. Il prend des éléments de la réalité qui ont déjà été transformés en mythe—il n’y a guère d’incidents extraordinaires dans ses romans et ses nouvelles qui ne trouvent leur origine dans l’histoire ou le folklore local — et il leur donne une dimension littéraire parfaite et inoubliable. Le colonel vaincu qui attend sa pension ; l’homme qui meurt en essayant de sortir un perroquet d’un arbre ; l’homme assassiné au seuil de sa porte par ses voisins ; un meurtre qui hante un honnête homme toute sa vie ; une guerre civile absurde ; un massacre d’ouvriers grévistes ; une vague d’agitation qu’il nomme simplement La Violencia — tous ces événements trouvent leur source dans l’histoire ou dans la fiction.  On ne peut pas dire que García Márquez les copie ou les mythifie. Il les honore, pour reprendre les mots de Martin:

    «Par delà les aspects sombres d’une histoire marquée par la conquête et la violence, la tragédie et l’échec, il a montré l’autre face du continent Sud américain, son esprit carnavalesque, sa musique et son art populaire, sa capacité à honorer la vie, même dans ses composantes les plus sombres.»

Honorer la vie, pour Martin, c’est célébrer la dignité, le courage et le style partout où ils se trouvent et dans toutes leurs formes.  Il ne s’agit pas de nier l’obscurité mais de croire qu’elle a ses revers.

La biographie de Martin est elle-même assez sombre—ce qui est logique car il raconte la vie d’un homme qui s’est peu livré et dont l’autobiographie, Vivre pour la raconter, est une mystification élaborée de l’histoire, qui emprunte souvent à sa fiction pour soutenir ses faits. Selon les récits de García Márquez, la première partie de sa vie était à la fois difficile et magique, et la deuxième partie est à la fois publique et mystérieuse. Mais elle n’est jamais triste, et Martin évoque la tristesse qui devrait être enfouie dans une telle vie et nous donne pour cela des motifs convaincants. Pendant son enfance, García Márquez se sent abandonné par sa mère, qui l’a laissé à Aracataca avec ses grands-parents. C’est un étudiant en droit peu enthousiaste, qui déteste le froid et la brume de Bogotá et ses tropiques natifs lui manquent. Une fois retourné dans les tropiques, il est toujours en train de chercher du travail.

Même quand il est devenu célèbre, il passe d’un pays à un autre, il entre et sort de la vie politique, il défend la liberté de la presse partout sauf à Cuba, comme nous le rappelle Martin ; il reste de gauche mais devient de plus en plus isolé en raison de sa loyauté envers le régime de Castro et de sa réticence à critiquer son autre ami, Torrijos, du Panama, recevant peu de reconnaissance même pour ses réussites — la libération de prisonniers politiques, par exemple. « J’ai toujours voulu», a-t-il dit, « être qui je ne suis plus».  Il plaisantait, mais pas complètement, et il est facile de passer à côté des nuances d’une telle remarque. Il se peut que Martin insiste un peu trop sur la tristesse de l’écrivain, sur sa mélancolie ; mais ça rétablit une vérité qui fait contrepoint au bonheur affiché et à l’ironie élaborée de l’écrivain. On peut toujours revenir aux œuvres du maître si sa biographie nous déprime trop.

Michael Wood

Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié sur Slate.com le 18 mai 2009

Photo Reuters/Enrique de la Osa. Gabriel Garcia Marquez pendant le trentième festival du film de la Havanne, Décembre 2008

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