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Après «De rouille et d'os», l'amputation comme moteur de cinéma

Ursula Michel, mis à jour le 21.05.2012 à 18 h 33

Avec la sortie de «De rouille et d'os», force est de constater que le cinéma ne s’est pas privé d’explorer les multiples facettes de cet effacement physique, qui horrifie tout autant qu’il fascine.

Rose McGowan dans Planet Terror via Allocine

Rose McGowan dans Planet Terror via Allocine

Après les tétraplégiques d’Intouchables, c’est au tour des amputés de se payer une toile. De rouille et dos de Jacques Audiard, en compétition au festival de Cannes, met en scène une jeune femme victime d’un accident qui lui coûte ses deux jambes.

Au-delà de l’émotion que peut susciter une telle situation, la représentation d’un corps atteint dans son intégrité interroge l’imaginaire, bouscule les peurs et éclaire un handicap simultanément spectaculaire (l’absence corporelle) et invisible (la discrétion des appareillages).

1. La violence brute

L’évocation des champs de bataille a largement contribué à façonner l’imagerie de l’amputation. Alliant brutalité, violence et soudaineté, l’amputation se révèle pour un film de guerre (ou sur le terrorisme, sa variante nouveau millénaire) un passage obligé. Les plans d’un soldat à terre (ou un civil dans le cas du terrorisme) dont un des membres a été arraché par une explosion incarnent à eux seuls une parfaite métaphore de la guerre, cette mutilation symbolique que des peuples s’infligent.  

Des Sentiers de la gloire (Stanley Kubrick, 1957) à Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg, 1998) en passant par World Trade Center (Oliver Stone, 2005) et Soudain le 22 mai (Koen Mortier, 2010), l’amputation trouve sur grand écran un pouvoir de pétrification impressionnant. Jouant sur la répulsion et l’horreur qu’implique un démembrement, ces séquences usent d’un ultra réalisme saisissant qui vise une portée historique ainsi qu’une forte projection du public.

Il faut sauver le soldat Ryan (débarquement)

Dans un genre différent, mais avec des visées équivalentes, 127 Heures de Danny Boyle cherche aussi à montrer l’immontrable. En l’état un homme obligé de s’auto-amputer. Encore une fois, l’image se contente de représenter un acte barbare, mais comme dans de nombreux films d’horreur (Les Dents de la mer proposait déjà une jambe coupée à l’écran en 1976), elle ne dépasse pas sa propre signification.

Si la guerre sert souvent de toile de fond à des scènes horribles de démembrement vouées à édifier le public face à l’absurdité de cette activité, elle peut parfois dépasser cette simple représentation pour atteindre une critique plus spirituelle. C’est le choix de Dalton Trumbo dans Johnny sen va-t-en guerre (Johnny got his gun, 1971). Johnny, un jeune soldat de la Première Guerre mondiale se réveille amputé des membres inférieurs et supérieurs et se retrouve incapable de communiquer.

La voix off omniprésente de Johnny résonne de ses tourments et douleurs face à son corps détruit. Bien qu’aucune image ne montre directement les mutilations subies, le monologue que le personnage se tient à lui-même remplit les absences visuelles. Le trouble provoqué par cette amputation quasi totale n’en est que plus intense ; la souffrance de l’âme prenant le relais du corps supplicié. L’adage selon lequel moins on en voit, plus on imagine le pire a rarement été plus vrai.

Johnny s'en v'a-t-en guerre 

2. Le symbolique

L’acte d’amputer au cinéma met également en exergue une certaine idée de la violence. Dans Reservoir Dogs, Quentin Tarantino joue sur l’horreur de l’action d’arracher une oreille tout en déstabilisant l’auditoire par un choix musical inopiné.

La frontalité de la mutilation sert de catalyseur au film qui passe alors un échelon dans la puissance d’évocation de la brutalité crue. Franklin J.Schaffner avait dès 1973 dans Papillon, filmé une scène de ce type pour bouleverser le public tout en osant une mise en scène débridée de cette sauvagerie.


Réservoir Dogs - Stuck in the Middle With You 

L’amputé peut aussi endosser le rôle du méchant, son amputation présentant alors au regard des spectateurs la manifestation physique des mauvaises actions ou du péché commis.

L’archétype du pirate unijambiste, le Capitaine Crochet de Peter Pan ou encore le manchot du Fugitif sont ainsi des figures qui paraissent expier à travers leur handicap leur immoralité. Vieille idée selon laquelle les malformations seraient une émanation du châtiment divin, une punition donnée en pâture  à la vue de tous. Selon les codes (comédie ou drame), la représentation diffère mais la signification reste la même. Elle évoque effroi et angoisse vis à vis du handicapé, sentiments qui prévalent le plus souvent face à la dure réalité d’un corps maltraité.

Extrait de Peter Pan (Capitaine Crochet)

Dans la dramaturgie cinématographique, l’amputation révèle un immense détonateur tragique. Permettant de jouer sur un avant/après irréversible, la disparition d’un membre symbolise le point de non-retour idéal, le «turning point» qui réoriente la narration. Ainsi dans Star Wars, LEmpire contre-attaque (1980), la main coupée de Luke par Dark Vador marque à la fois la reconnaissance des origines du héros (nœud tragique) et l’affrontement indéfectible qui opposera le père et le fils. Servant de fondation à la mythologie Star Wars, l’amputation fait écho aux mutilations antiques (Œdipe et ses yeux crevés par exemple) et à leur irrévocabilité.

Star Wars V: L'Empire contre-attaque

David Lynch est un autre autre réalisateur hanté par la symbolique de l’amputation. Avant de semer une oreille dans un jardin (Blue Velvet), le cinéaste réalise en 1974 un court-métrage intitulé The Amputee. On y observe en plan séquence fixe, une femme, clope au bec, tentant d’écrire une lettre tandis qu’une infirmière change les pansements de ses moignons.

Vision expurgée de toute douleur (versant classique de l’amputation), The Amputee prend en otage le regard du public, non pour le soumettre à l’horreur d’un corps morcelé mais au contraire pour lui permettre de voir au-delà du handicap, une normalité singulière, un quotidien presque banal.


The Amputee 

3. Le désir

Parmi les nombreuses représentations d’amputations, il est une catégorie, sans doute la plus subversive, qui tente l’explorer l’érotisme inhérent à la chair hybride. La poétique de l’amputation cherche à dévoiler l’attraction voyeuriste et le trouble que peuvent susciter les corps, féminins, ayant subis des transformations violentes.

En 1927, Tod Browning, le réalisateur qui donna une audience mondiale aux Freaks, réalise LInconnu avec Lon Chaney. Le héros, se faisant passer pour un manchot, travaille dans un cirque et tombe amoureux d’une des artistes. La belle lui avoue son attachement car il n’est pas comme tous les hommes, cherchant à la toucher, l’enlacer… Fou d’amour, il se fait amputer pour enfin devenir réellement un amputé.

Mais les femmes sont changeantes et sa dulcinée s’éprend d’un homme «normal», abandonnant Lon Chaney à sa détresse. Éminemment tragique, LInconnu est sans doute l’un des premiers (et des rares) films à s’intéresser à la représentation d’un corps amputé et aux possibilités de mises en scène qu’il permet.

L’acteur fumant sa cigarette coincée entre ses orteils, la gestuelle inédite et envoûtante qu’il invente pour l’interprétation de cet antihéros fait date. Mêlant poésie et esthétisme, l’amputation dépasse grâce à Browning la simple évocation du handicap. Le réalisateur délaisse le réalisme pour s’aventurer vers une vision plus marginale, entre beauté et fascination.

L'inconnu

Pour sa première réalisation, la fille de David Lynch, s’est ainsi intéressée à cette étrange érotisation. Avec Boxing Helena, Kelly Chambers Lynch met aux prises Sherilyn Fenn (déjà présente chez papa Lynch dans Twin Peaks) à un chirurgien déséquilibré. En proie à un délire amoureux de possession du corps de l’être aimé, le docteur mutile progressivement Helena, la faisant trôner sur un piédestal, telle un buste de statue antique.

La comparaison entre la sculpture classique et le corps supplicié de l’héroïne trouve son point d’acmé avec une Vénus sans bras, image d’une harmonie parfaite malgré une absence corporelle manifeste. Perturbante car profondément sexualisée, cette figure féminine prend le contrepied des clichés souffreteux de l’amputation pour disséquer le désir charnel que peut produire un corps hors-norme.

Boxing Helena

Plus virile, mais tout aussi érotique, la plastique de Rose McGowan dans Planet Terror titille elle aussi l’imaginaire et les fantasmes des mâles spectateurs. Appareillée d’un gros flingue au bout de sa jambe amputée, la jeune femme se présente comme un pendant féminin au héros de manga Cobra.

Stripteaseuse ultra sexy lors du générique de début, l’actrice ne perd rien de son attractivité après son accident. La dangerosité qu’elle incarne via cette incroyable arme s’allie à sa voluptuosité naturelle. Fantasme sur patte, Rose McGowan cristallise la féminité exacerbée à la masculinité inhérente à l’arme à feu, un mix explosif. Dans ce cas, la soustraction d’une partie physique revient à une augmentation du sex-appeal. Comme quoi le moins n’est pas l’ennemi du plus.

Planet Terror

Autre époque, autre réalisateur, mais même fantasme. Dans Tristana, Luis Buñuel dirige la jeune Catherine Deneuve. Perversion, désir, telles sont les obsessions du réalisateur. La cambrure des jambes féminines qui se dessine par l'entremise d'une jupe ouverte, bas apparent, est un leitmotiv chez l'espagnol. A plusieurs reprises, on devine cette zone érotique dans Tristana.

Quand l'héroïne perd une jambe, cet émoi ne faiblit pas. Il prend une forme nouvelle, comme si l'absence du membre révélait un autre fantasme, plus profond, plus inconscient et plus déviant. Regarder sous les jupes des filles pour découvrir un secret érotique, tel est le moteur de Tristana, découverte d'autant plus intense lorsquele corps a été métamorphosé, est devenu singulier, un obscur objet du désir.

Tristana

Plus exposé dans les centres d'art contemporain que diffusé en salle, le travail du vidéaste Matthew Barney interroge lui aussi les limites de la représentation du corps féminin, les hybridations qu'il peut subir pour devenir autre. Dans son cycle Cremaster, le troisième volet met en scène une véritable amputée, Aimee Mullins.

Juchée sur des prothèses en plexi transparent ou transformée en chimère, elle incarne des figures féminines inédites, un corps qui intrigue. L'amputation offre alors à l'imaginaire de nouvelles possibilités charnelles, un métacorps, dégagé des contingences physiques classiques. L'anormalité recèle des trésors insoupçonnés dès lors qu'on accepte d'y voir autre chose qu'un corps en souffrance.

Les fantasmagories de Barney libèrent le handicap de ses clichés pour en expérimenter la beauté plastique. Le spectateur peut alors délaisser la compassion et l'apitoiement habituellement de mise pour regarder différemment un corps spectaculaire qui s'assume comme autre et revendique cette altérité.

Cremaster 3

Si les cinéastes sont encore fébriles face à la myriade d'utilisations possibles du corps amputé, d'autres artistes ont saisi la portée esthétique de ce handicap peu usité. Le photographe Joel Peter Witkin, dont une exposition, actuellement à la BNF, retrace le parcours artistique, en a fait un des motifs de son oeuvre.

Au-delà des poncifs convenus sur l'amputation, il existe une autre façon de regarder le handicap, de découvrir cet autre pas si différent, de se regarder soi-même finalement.

Ursula Michel

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Journaliste
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