Life

Entre l’ange et le démon: la masturbation

Kléber Ducé, mis à jour le 23.05.2009 à 16 h 44

Comment la médecine a diabolisé cette pratique avant d’y avoir recours pour donner la vie.

Au départ c’est une simple thèse. A l’arrivée c’est un ouvrage généraliste passionnant qui nous éclaire sur les rapports bien riches et bien complexes entre la pratique de la médecine et celle de la masturbation. En 2006, le futur Dr Pierre Humbert soutient devant un jury de l’université de Nice-Sophia-Antipolis, un travail intitulé «Histoire du discours médical et discussion autour d’un questionnaire sur la masturbation». Trois ans plus tard il livre - avec un confrère psychiatre- une traduction de ce travail universitaire destinée au plus grand nombre.

Ce n’est pas la moindre des originalités de l’ouvrage, publié par les éditions Odile Jacob, que d’être préfacé par Brigitte Lahaie. Les responsables éditoriaux ne nous disent rien du parcours professionnel  de Mme Lahaie ; parcours qui, pourtant, est le seul à pouvoir expliquer sa présence dans ces colonnes vulgarisatrice. Plus que  de «masturbation»,  Mme Lahaie préfère d’ailleurs l’expression «caresse intime». «Evidemment «caresse» sonne bien à l’oreille, le mot est une musique à lui tout seul et l’on croit déjà entendre les premiers gémissements d’un plaisir qui ne saurait se faire attendre. Je peux vous raconter sans honte qu’il m’arrive de me caresser. Aurais-je la même facilité à dire… : «Je me masturbe»?». Qui, d’ailleurs, l’aurait ?

«Sonne bien à l’oreille…»: Mme Lahaie n’ignore rien des relations irrationnelles entre ce singulier substantif féminin et les fantasmatiques troubles des fonctions auditives de celui/celle qui «se pollue avec sa main». Et elle ne redoute nullement de formuler des prescriptions para-médicales très concrètes: «Oui je l’affirme, la masturbation est un acte nécessaire, positif, et je vous encourage à le pratiquer le plus régulièrement possible». Mme Lahaie ne redoute pas non plus à établir une corrélation entre cette pratique et la politique: «Se masturber, n’est-ce pas finalement un acte démocratique qui, en nous épanouissant et en nous déculpabilisant vis-à-vis du sexe, nous permet d’aspirer à une société meilleure?»

Passée cette savoureuses préface les deux auteurs tiennent un propos qui est tout sauf frivole. S’intéresser à l’histoire de la masturbation conduit à distinguer trois grandes périodes. Avant le XVIIIème siècle, face à la pratique masturbatoire, la société observe une certaine neutralité. On oscille généralement entre  bienveillance et dérision même si, à partir du XIIIème siècle, les théologiens chrétiens  commencent à voir là une activité contre nature. Au XVème siècle Saint Antonin (1389-1459) qui, dit-on, se priva beaucoup de sommeil condamne ainsi les médecins qui prescrivaient des remèdes pour provoquer la «pollution nocturne» non pour le plaisir mais bien pour «aider à l’allègement de la nature et à la santé». Et Saint Antonin d’ajouter que celui qui, en état de veille, se polluerait «uniquement pour sa santé» ne saurait échapper au péché mortel. (1)

La deuxième et grande période court tout au long des XVIIIème et XIXème siècles lorsque les condamnations médicales potentialisèrent les anathèmes. On parle souvent avec raison du sabre mais on oublie la puissance résultant de l’union du scalpel et du goupillon.

Tout semble commencer avec la publication, anonyme, outre-Manche, d’une brochure pamphlétaire intitulée Onania (2) dont les traductions et les éditions successives vont alimenter une véritable panique. Le titre résume à lui seul le propos:  Onania, ou l’odieux péché de la masturbation, et toutes ses conséquences affreuses pour les deux sexes, avec des conseils d’ordre moral et d’odre physique à ceux qui se sont déjà causé des dommages par cette pratique abominable». Pouvait-on mieux dire? La masturbation dépasse de loin, dans l’odieux, «la fornication et même l’adultère». Aussi ses conséquences corporelles sont-elles pleinement jutifiées: gonorrhée, impuissance bien sûr mais aussi ulcères, convulsions, épilepsie, retard de croissance, difficultés auditives, etc. Traitement préventif : repentir et mortification ; exercices physiques et bains froids répétés ; faire une croix définitives sur les aliments qui ont pour effet de gonfler les parties génitales, à commencer (l’information n’est pas inutile) par les fèves et les artichauts.

Viendra bientôt le célèbre et redoutable traité, publié en latin puis en français,  du médecin suisse Samuel-Auguste Tissot (1728-1797). Avec toute la rigueur qui caractérise les théories pseudo-scientifique le traité du Dr Tissot apparaîtra vite hautement plus crédible que l’anonyme Onania. Jean-Jacques Rousseau, autre célèbre citoyen suisse, applaudit des deux mains. Les encyclopédistes font de même au point qu’on a pu dire que - de manière formidablement paradoxale-  la condamnation de la masturbation fut aussi une création des Lumières.

On comptera au total soixante et une édition de l’ouvrage du Dr Tissot dans toute l’Europe. La guerre est déclarée, d’autant plus violente que les internats et leurs immenses dortoirs surveillés vont se développer. Un marché apparaît. Avec le XIXème et le développement des techniques apparaissent bientôt des outils préventifs: «alarmes à érection», étuis péniens, mitaines de nuit, arceaux pour éviter le contact des  draps et des organes génitaux, entraves pour empêcher les filles d’étendre les jambes…. On opère:  tirer aussi loin que possible le prépuce sur le gland, le transpercer de deux orifices, attendre si possible la cicatrisation et passer une anneau de fer. Il y avait là quoi décourager les plus fougueux  Des médecins se spécialisent dans le traitement de l’onanisme spécifiquement féminin. Grâce au microscope on découvre les animalcules présents dens le sperme ce qui donne une plus grande importance à ce dernier.

Mais il ne faut désespérer de rien. Progressivement, l’affaire va se dégonfler, les condamnations perdre de leur vigueur, la médecine renouer avec la raison. «Même si Freud avait subi l’intoxication de la masturbation génératrice de catastrophes et pu écrire, en 1893, qu’elle prédisposait à la neurasthénie et, en 1908, à la névrose et à la psychose, c’est autour de lui que va s’élaborer une meilleure compréhension de la masturbation dans la dynamique sexuelle de l’individu», écrit le Pr Alain Jardin, spécialiste d’urologie.

Et cinq siècles après la publication à Paris de l’ouvrage de Saint Antonin Comment ne peut pas ne pas observer que des médecins prescrivent à nouveau le recours à la masturbation. Il ne s’agit plus cette fois d’« aider à l’allègement de la nature et à la santé» ; plus simplement de recueillir les précieux spermatozoïdes destinés soit à un don (pour inséminétion artificielle chez une femme dont l’homme est stérile) soit à faire naître des enfants via la fécondation in vitro.

Qu’en pense-t-on au Vatican? La position n’a guère varié et la condamnation de la masturbation implicite: la haute hiérarchie catholique condamne toute forme de manipulation des cellules sexuelles. Serait-ce quand il s’agit de donner la vie.

Kléber Ducé

Illustration de Kunisada Utagawa, XIXème siècle.

    1. Saint Antonin, Secunda pars totius Summe majoris beati Antotoni (titulus VI, cap. 5), Paris, 1505.
    2. «Onania; or, The Heinous Sin of Self-Pollution, and all its Frightful Consequences in Both Sexes, Considered with Spiritual and Physical Advices», Londres, 1710.
Kléber Ducé
Kléber Ducé (32 articles)
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