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Cannes: une petite gorgée de «Moonrise Kingdom», une grande rasade de «Noor»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.05.2012 à 9 h 48

Petites bizarreries joyeuses et mystère inattendu pour l'ouverture du Festival.

Bill Murray, dans Moonrise Kingdom. DR

Bill Murray, dans Moonrise Kingdom. DR

Moonrise Kingdom de Wes Anderson (Compétition officielle, Ouverture), avec Bruce Willis, Edward Norton, Bill Murray, Tilda Swinton, Frances McDormand. En salles le 16 mai.

Noor, de Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti (Acid), avec Noor, Uzma Ali, Baba Muhammad, Gunga Sain, Mithu Sain.

En guise de discours de bienvenue, Bérénice Béjo a dit que ceux qui n’aiment pas The Artist pouvaient aller se faire voir. Le président du jury, Nanni Moretti, qui a déjà dit qu’il n’aime pas The Artist, a dit qu’il allait être ouvert à tous les films, et a salué la France, «pays qui, contrairement à d’autres, accorde une place importante au cinéma dans la société».

Dans la salle, beaucoup de smartphones traquaient l’annonce du gouvernement Ayrault. Les membres de l’équipe de Moonrise Kingdom sont montés sur scène déclarer en chœur que le 65e Festival de Cannes était ouvert. Et puis on a vu leur film.

C’est le septième film de Wes Anderson, mais si les deux premiers (Bottle Rocket, 1996, Rushmore, 1998) sont passés assez inaperçus, si le récent film d’animation Fantastic Mister Fox  relève d’un cas particulier, c’est bien des retrouvailles avec le réalisateur révélé par La Famille Tenenbaum et célébré pour La Vie aquatique et A bord du Darjeeling Limited qui sont célébrées ici.

Vous avez aimé ces deux œuvres cultes? Vous adorerez le nouvel opus. Vous avez au contraire, comme l’auteur de ces lignes, trouvé que tout cela était aussi plaisant que creux, d’une facétieuse superficialité qui jamais ne touche à rien qui émeuve ou attache? Rien dans Moonrise Kingdom ne risque modifier vos réserves.

Du point de vue du festivalier blanchi sous le harnais, on peut juste dire qu’on a connu bien pire en film d’ouverture. Et qu’on voit bien quel bénéfice les organisateurs entendent tirer de la présence de Bruce Willis, Bill Murray, Edward Norton, Frances McDomand et Tilda Swinton gravissant l’escalier qui mène au grand auditorium Lumière.

Pour le reste, les tribulations de scouts américains des années 1960 poursuivant puis aidant l’un des leur vivant, à 12 ans, une histoire d’amour fou avec une demoiselle de son âge, et les comportements désordonnés et folkloriques des adultes supposés responsables de ces gamins, forme une succession de petits sketches aussi légers, amusants et dépourvus d’intérêt qu’un livre de Philippe Delerm ou une muzak de musette.

Bref, ça sert à rien mais ça fait pas de mal (sinon à une idée un peu plus ambitieuse du cinéma, mais il reste tout le festival pour se rattraper), ça va marcher du tonnerre, tant mieux pour eux.

A côté de ce film dont tout le monde va parler, et dont presque tout le monde va dire du bien, parlons d’un film dont presque personne ne va parler.

Noor

Il est présenté dans la section la moins visible de Cannes, la programmation Acid. Il est signé de gens inconnus, au début on ne sait même pas trop d’où il vient ni où il se passe. En outre, il paraît devoir se construire autour d’un «sujet» devenu envahissant dans le cinéma alternatif, les questions d’identités sexuelles, transgenres, queer, etc. susceptible d’inspirer une certaine méfiance. Sauf que dès les premières séquences s’imposent deux autres dimensions, qui balaient préventions et réticences.

D’abord, et pour toute la durée du film, une beauté exceptionnelle des images, une rare puissance visuelle qui concerne aussi bien les visages, les paysages, les intérieurs, les gestes des personnages, les lumières. Ensuite une grande étrangeté, autrement troublante et ouverte sur le monde que l’accumulation des gentilles bizarreries de Mr Anderson, tandis que nous accompagnons, dans un pays qui se révélera être le Pakistan, un jeune homme devenu travesti, puis décidé à retourner à sa masculinité, qui devient chauffeur routier, et croise en chemin vers une quête légendaire nombre de personnages étonnants.

La folie chromatique des trucks locaux, délirants arbres de noël sur roues surchargés de symboles, de couleurs et de lumières répond à la splendeur des contreforts de l’Himalaya que gravit le héro au volant de son camion, héros lui-même d’une étonnante et perturbante beauté.

Le film, comme le personnage et come celui qui l’interprète, s’appelle Noor, il est cosigné par une réalisatrice turque et un réalisateur français, Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti. Il reste à espérer qu’il se trouvera à Cannes suffisamment de spectateurs capables de sortir des voies balisées de la programmation officielle pour aller découvrir ce film (et d’autre d’une sélection come toujours riche de surprises).

Jean-Michel Frodon

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