Culture

Avant la guerre

Christian Delage, mis à jour le 25.05.2009 à 5 h 44

«Le ruban blanc» de Michael Haneke a obtenu dimanche 24 mai la palme d'or au Festival de Cannes 2009.

Le père demande à son jeune fils, en évoquant la situation d'un autre garçon, s'il a «abusé des nerfs les plus fins de son corps, là ou la loi divine a érigé des barrières sacrées». Celui-ci refuse de répondre. Son père lui fait remarquer qu'il a rougi et lui demande d'être sincère. «Pourquoi pleures-tu ? Dois-je t'épargner de ton aveu ? C'est ça, tu as fait comme ce pauvre garçon ?». «Oui», répond-il.

Le père est le pasteur d'une communauté villageoise protestante de l'Allemagne du Nord. L'histoire prend place en 1913/1914. Outre le pasteur, toutes les catégories sociales sont représentées dans un rapport hiérarchique qui semble immuable, du baron qui règne sur l'ensemble des habitants aux paysans, en passant par l'instituteur, le régisseur, le médecin et la sage-femme.

Le pasteur est le plus rigide de tous, persuadé d'incarner et d'enseigner à ses paroissiens comme à sa progéniture le droit chemin de la foi et du bien-vivre. Alors que deux de ses enfants sont rentrés en retard, attendant hors du foyer familial d'avoir des nouvelles du médecin qui venait d'avoir un accident, il les punit en les soumettant aux coups de fouet et en leur imposant le ruban blanc que leur mère leur avait mis tout petits, en signe d'innocence, et pour apprendre la vertu et la droiture.

L'on sent bien que ces enfants, fussent-ils ceux du pasteur ou ceux du régisseur, ont conscience que quelque chose ne fonctionne pas bien dans ce monde adulte où même l'instituteur, qui comprend ce qui se passe, n'est pas de leur côté.

La temporalité de la vie quotidienne, typique de ce que Fernand Braudel aurait considéré comme étant la plus lente, à long rayon de courbure historique, commence à changer quand le film bascule lors de divers incidents qui s'enchainent et rompent l'équilibre social : après la chute à cheval du médecin, visiblement provoquée, surviennent une «décapitation» des choux du baron, un jour de fête, une pendaison, une quasi-noyade, une jeune fille violentée sexuellement par son père, le départ de la baronne, tombée amoureuse d'un autre homme, etc.

Cette accumulation d'incidents conduit à une sorte de double apocalypse : la Grande guerre, explicitement mentionnée dans le film, et la montée du nazisme, suggérée dans ses entretiens par le réalisateur. A trop vouloir charger la barque de l'histoire, il n'est pas sûr que Haneke reste dans la logique de son propre film.

En effet, ces enfants qui, malgré leur jeune âge, font preuve d'une forte résistance à l'ordre établi, deviendront adultes dans les premiers temps de la République de Weimar. Tels qu'ils nous apparaissent, et sans préjuger de leur engagement ultérieur, ils ne semblent pas prêts à succomber - comme les enfants de la Rose blanche l'avaient d'abord fait, avant de s'y opposer - aux premières sirènes du nazisme (feu de bois et retour à la nature). Sans doute responsable des incidents qui sont survenus dans ce village d'une Allemagne autoritaire et pré-démocratique, leur élan en tout cas nous interpelle et marque l'une des forces de ce film grave.

Christian Delage

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