Le sourire d'Antonio Ferrara

Antonio Ferrara, dessin d'audience. BENOIT PEYRUCQ / AFP

Antonio Ferrara, dessin d'audience. BENOIT PEYRUCQ / AFP

La figure du banditisme était à nouveau devant une cour d'assises (pour le braquage d’un bureau de poste à Joinville-le-Pont en 1999). Il a été acquitté. De quoi lui permettre de garder le sourire.

Jugé en appel devant la cour d'assise de Paris pour le braquage du bureau de poste de Joinville-le-Pont (Val-de-Marne) le 28 juillet 1999, Antonio Ferrara a été acquitté le 16 mai. Retour sur cet accusé célèbre pour son sourire (article publié avant l'annonce de son acquittement).

Chaque matin, depuis le début du procès en appel le 9 mai dernier, c’est le même rituel: sourire aux lèvres et menottes aux poignets, Antonio Ferrara fait son entrée dans le box des accusés escorté par un régiment de gendarmes. L’air joyeux, il salue ses avocats avant de se tourner vers les quelques supporters présents dans la salle d’audience auxquels il distribue de petits signes complices.

Sa mine réjouie et son œil plaisantin feraient presque oublier qu’il est ici pour répondre du braquage d’un bureau de poste en 1999 à Joinville-le-Pont (Val-de-Marne) qui lui a déjà coûté quinze ans de prison en première instance.

En toutes circonstances, témoins accablants ou propices, expertises compromettantes ou favorables, il conserve sa bonne humeur. C’est comme ça: «Ferrara, il est sympa», selon les mots de son avocat Maître Eric Dupond-Moretti. Même Anne Vosgien, l’avocate générale, en convenait lors du procès en appel de l’évasion spectaculaire de la prison de Fresnes en 2010. «Assurément, Antonio Ferrara est d'un abord sympathique, voire séducteur. Il est doté d'une adaptabilité et d'une intelligence malicieuse», notait-elle dans son réquisitoire. 

Il est donc à parier que «Nino», le «roi de la belle», «la pioche», entré dans la légende de la justice pour ses faits d’armes autant que pour son bagout lorsqu’il les relate devant une cour d’assises, restera aussi dans les annales comme l’accusé le plus souriant de France. Outre un caractère naturellement affable, que peut-on lire sur ce sourire?

Un rictus coupable?

L’affaire jugée par la cour d’assises remonte au 28 juillet 1999. Dès l’aube, deux hommes armés s’introduisent dans ce bureau de poste du Val-de-Marne et intiment l’ordre aux employés de se coucher à terre. Tandis que l’un les tient en joue, l’autre s’empare du contenu d’un coffre-fort: 40.000 francs de butin (soit 6.000 euros). Pas de quoi fanfaronner.

L’opération aurait certainement pu se révéler plus juteuse, si les deux braqueurs n’avaient pas été interrompus par des policiers arrivant sur les lieux. Paniqués, les acolytes prennent la fuite par une porte dérobée et partent chacun de leur côté. L’un des hommes prend alors un automobiliste en otage et file sur l’A4 en direction de Paris déclenchant une course-poursuite entrecoupée de coups de feu. Puis, bloqué par la circulation porte de Bercy, le malfaiteur décide de quitter la voiture, traverse la chaussée et menace un deuxième automobiliste pour s’enfuir en sens inverse. Il descend ensuite du véhicule et s’évapore dans la nature.

Les jurés devront répondre à cette question, leitmotiv du procès: cet individu est-il Antonio Ferrara? Un policier qui s’est constitué partie civile est formel:

«Oui, je le reconnais.»

C’est bien l’homme «au sourire narquois», «superdécontracté» et avec «une espèce de rictus» qu’il a pris en chasse lors de la course-poursuite et de la fusillade. «Etait-ce un sourire de défi, un sourire moqueur?», s’interroge-t-il par la suite tandis qu’Antonio Ferrara s’amuse visiblement de ses déclarations.

Déjà, en 2006 devant la cour d’assises du Val-de-Marne, ce même policier avait fait le rapprochement entre Antonio Ferrara et le braqueur. A l’époque, il avait immédiatement «reconnu cette expression» en voyant Antonio Ferrara dans le box des accusés.

Cette jovialité de l’accusé devenue preuve à charge suscite l’intervention courroucée de son avocat Maître Dupont-Moretti:

«Quand il s’est retrouvé dans le box de la cour d’assises après plusieurs années à l’isolement sans contact humain, c’était une fête parce qu’il voyait des gens. Et comme par hasard le type dans la voiture, il a souri aussi. Cela dépasse l’entendement.»

Avant d’enfoncer le clou:

«La scène s’est passée très vite, en quelques instants de furie et de stress: malgré tout ce policier serait capable de reconnaître un visage sept ans plus tard…»

La confiance de l’innocent en la justice?

Mais Antonio Ferrara peut bien sourire car, de son point de vue, ce procès n’est pas le sien. Il y aurait erreur sur la personne: aujourd’hui, il adopte la même ligne de conduite qu’en 2006 et nie son implication dans le braquage. Il tente de convaincre les jurés que la contestation n’est pas une posture systématique de bandit chevronné.

Pour preuve de sa bonne foi, il explique avoir volontiers admis sa participation au hold-up de la Société générale à Soisy-sur-Seine en 1997. Selon lui, une seule question compte à présent, celle qu’il se pose à voix haute:

«Etiez-vous sur le lieu des faits au moment des faits?»

Et il y répond tout simplement:

«J’y étais pas.»

«A cette époque, j’étais en cavale et je ne sais même pas si j’étais sur le territoire français», insiste-t-il. Son frère Massimiliano Ferrara, en détention provisoire pour trafic de stupéfiants et spécialement transféré de sa prison de Fleury-Mérogis pour l’occasion, est venu témoigner à la barre:

«En juillet 1999, il était en Espagne, je l’ai vu car je m’y suis rendu.»

Il explique avoir subvenu aux besoins de son frère durant sa cavale en lui procurant 70.000 francs mensuels (environ 10.000 euros).

De leur côté, les avocats d’Antonio Ferrara dénoncent un dossier vide. Même si, selon Maître Eric Dupont-Moretti, «cette affaire ne changera rien sur le plan judiciaire» car les peines confondues ne peuvent excéder trente ans (et pour le moment, Antonio Ferrara est condamné à 41 ans de prison et serait donc libérable à partir de 2035), l’acquittement reste une question d’honneur. Mais l’innocence de leur client ne sera pas simple à démontrer. Certes les témoignages d’identification apparaissent parfois contestables, mais l'ADN risque de peser lourd au moment du délibéré. L'empreinte génétique d'Antonio Ferrara a en effet été découverte dans un gant de moto abandonné dans une voiture «empruntée» par l'un des fuyards. Cette trace laisse, selon un expert, une marge d'erreur infiniment faible…

La béatitude du futur papa?

Antonio Ferrara vient en renfort de ses défenseurs en offrant à la cour d’assise l’image d’un homme assagi. «Bien que je ne sois pas très beau ou charmant, j’ai eu un certain succès», plaisante-t-il.

«Nino» le séducteur qui enchaînait les conquêtes parle désormais au passé. C’est un homme à l’orée de la paternité qui ne souhaite pas révéler la date de naissance de son futur enfant. A l’audience, il en profite pour montrer qu’il a mûri sur tous les plans. Finies les bêtises.

Il confie au président Olivier Leurent:

«Jusqu’en 2008, j'avais encore de hautes ambitions qui ne sont plus les mêmes qu'aujourd'hui. Je suis passé à autre chose. Avant, je me disais que ma liberté n’a pas de prix. Aujourd’hui, je pense que LA liberté n’a pas de prix.»

Une façon de chasser le fantasme d’une nouvelle «belle». L’homme qui a été l’un des prisonniers les plus surveillés du pays, qui a purgé six ans de sa peine à l’isolement sans aucun contact extérieur, est un détenu modèle, selon les rapports de la prison de Sequedin (Nord) où il est incarcéré. Les louanges sont nombreux: «poli, respectueux, jovial». D’ailleurs, la reconversion est complète puisqu’il est devenu «auxiliaire de coiffure».

L’autodérision de l’ex-ennemi public n°2?

Cependant, on n’élude pas aussi facilement un passé mythique. Lorsqu’Antonio Ferrara a fait son entrée dans un box des accusés, sa réputation l’avait déjà précédé.

Fiché au grand banditisme depuis le milieu des années 1990, son casier judiciaire est noirci par une condamnation pour une tentative d’assassinat, un braquage de banque ou encore une attaque de fourgon blindé...

Mais Antonio Ferrara  a surtout marqué les esprits par ses deux évasions de prison l’une en douceur en 1998 et l’autre plus guerrière à Fresnes le 12 mars 2003 au terme d’un véritable assaut au fusil mitrailleur et à grand renfort d’explosifs. Cette dernière frasque vaudra au «roi de la belle» le titre de priorité n°2 du ministère de l’Intérieur après Yvan Colonna. Puis, douze ans de prison comme rançon de ces quelques mois de liberté.

Le périple judiciaire d’Antonio Ferrara s’achève donc sans panache avec cette petite affaire de braquage de Joinville-le-Pont presque passée inaperçue et au butin dérisoire. Effectivement, la situation peut prêter à sourire…

Julie Brafman

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