Turquie: quand Fillon se moque de Sarkozy

François Hollande, mis à jour le 22.05.2009 à 19 h 44

La question turque est agitée au gré des besoins électoraux, mais le Président se garde bien d'intervenir à Bruxelles pour bloquer le processus d'adhésion.

Nicolas Sarkozy a, une nouvelle fois, invité la Turquie dans une campagne électorale... Celle du 7 juin. Déjà, lors du débat référendaire sur le traité constitutionnel européen, il avait agité le chiffon ottoman et permis aux opposants de trouver un argument de plus pour rejeter un texte qui n'en parlait point ! Il en avait alors fait, comme président de l'UMP, une question de principe, au point que Jacques Chirac avait cru bon de proposer en 2005 une révision de la Constitution pour préciser que toute nouvelle adhésion à l'Union Européenne (UE) devait désormais être approuvée par référendum. Ce n'était plus un verrou, mais une porte blindée ; que dis-je, une muraille juridique !

Cette garantie n'avait pas découragé Nicolas Sarkozy dans la campagne présidentielle de 2007 d'exhumer le sujet, tant il lui paraissait faire écho avec les peurs de son électorat.

Partant du postulat selon lequel la Turquie n'est que pour une fraction de son territoire en Europe, et pour le reste en Asie, il en avait conclu qu'elle n'avait pas à être adhérente de l'Union... Logique implacable de la géographie qui faisait néanmoins fi de l'Histoire. Il avait exprimé une préférence, s'il était élu, pour un partenariat privilégié dont il n'avait rien dit de son contenu et avait averti qu'il mettrait un terme à l'adhésion de la Turquie, dont les 27 -y compris la France- avaient pourtant lancé le processus de négociation en octobre 2005.

Aussitôt investi président, aussitôt oublié cet engagement. Les discussions de l'Europe avec ce pays candidat se sont poursuivies comme si de rien n'était. Certes, à pas lents. Seuls 10 chapitres sur les 35 prévus ont été ouverts. Et les plus sérieux restent à venir, notamment sur Chypre, les droits de l'Homme. Et je n'oublie pas la reconnaissance du génocide arménien.

Chacun sait, à Bruxelles comme dans les 27 capitales européennes, que ce dossier a des implications diplomatiques majeures et qu'il intéresse, au-delà de la Turquie, la stabilité de toute cette région. Le chemin sera long. Peut-être n'aboutira-t-elle jamais ! Peut-être n'aurait-elle jamais dû être initiée ? Mais ce qui est en cause, c'est la parole de la France, et plus précisément celle de Nicolas Sarkozy.

Comment Nicolas Sarkozy peut-il jeter en pâture l'adhésion de la Turquie en pleine campagne européenne quand, durant la Présidence française de l'Union, les engagements ont été confirmés à l'égard de la Turquie et les discussions sur plusieurs chapitres de la négociation se sont poursuivies à bon rythme !

Nicolas Sarkozy a le droit d'être hostile à la perspective de l'adhésion turque. Il n'est d'ailleurs pas le seul. Et il en est à gauche qui sont tout aussi réservés sur une telle issue. Mais alors, que diable ! Du courage et de la cohérence. L'UMP et son président auraient dû désavouer Jacques Chirac en 2005, quand il a donné l'accord de la France à l'ouverture de la négociation ; la droite l'a approuvé. Nicolas Sarkozy aurait dû confirmer le verrou référendaire lors de la révision de la Constitution de juillet 2008. Au contraire, il l'a levé. Et il aurait dû arrêter le processus d'intégration sous la présidence française de l'Union. Or, il a laissé faire. Il aurait pu bloquer purement et simplement, par un veto de la France, les pourparlers. Il n'en a rien fait. Il aurait pu prendre le risque d'une crise européenne et d'un conflit avec la Commission au moment où celle-ci a rappelé en l'automne 2008 -toujours sous présidence française- son soutien «pour des progrès dans ces négociations d'adhésion, en respectant les règles qui avaient été acceptées à l'unanimité en octobre 2005»... Là encore, N.Sarkozy est resté coi.

Car, de deux choses l'une : ou les frontières de l'Europe représentent un enjeu majeur, et alors il eut fallu, quand Nicolas Sarkozy en avait la capacité, cesser la comédie de la parlotte avec la Turquie.
Ou l'adhésion de ce pays est un enjeu électoral à l'occasion de chaque scrutin national pour mobiliser l'électorat de droite, inquiéter les couches populaires les plus menacées par les délocalisations et jouer, fort imprudemment, avec le fait religieux -en l'occurrence l'Islam, alors c'est misérable politiquement et dangereux pour le projet européen.

Et quand le Premier ministre, François Fillon, dit à Nantes, le 19 mai, que «c'est se moquer du monde que de discuter avec la Turquie pour voir si elle a fait assez de progrès, c'est refuser de choisir», c'est en fait se moquer de l'Europe qui a, à l'unanimité, lancé -à tort ou à raison- cette démarche. C'est se moquer de la France qui l'a à chaque étape autorisée et c'est se moquer de N. Sarkozy qui a laissé faire ça durant sa présidence de l'Union ! Et, subsidiairement, c'est se moquer des électeurs français et de la Turquie, réduite hélas au rôle peu reluisant d'épouvantail à électeur.

François Hollande

Photo: Nicolas Sarkozy et François Fillon  Reuters

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