Monde

On vous surveille aussi, Big Brother!

Michael Moran, mis à jour le 19.05.2012 à 15 h 26

A l’ère du numérique, les dictateurs arabes ne sont pas les seuls menacés.

Un manifestant tient un ordinateur portable montrant la joie des manifestants place Tahrir à l'annonce du départ de Moubarak, 12 février 2011. REUTERS/Dylan Martinez

Un manifestant tient un ordinateur portable montrant la joie des manifestants place Tahrir à l'annonce du départ de Moubarak, 12 février 2011. REUTERS/Dylan Martinez

Comme de nombreux autres Egyptiens, Ramy Nagy a appris le soulèvement contre Hosni Moubarak et son régime sur Facebook et Twitter. Cyber-entrepreneur né au Caire, Nagy gère une start-up de partage de vidéos en arabe, Medeo, dont le site Internet a été soudainement inondé de vidéos des manifestations anti-gouvernementales, filmées sur des téléphones portables par des Égyptiens en colère.

Nagy ne prétend pourtant pas que ce sont les réseaux sociaux comme le sien qui sont à l’origine de la révolution qui a fini par renverser le régime autoritaire de Moubarak. «Il a fallu que les gens prennent de vraies décisions, dangereuses, pour que tout cela ait lieu», affirme-t-il.

Force est toutefois de constater que les médias sociaux ont constitué un moyen essentiel de contrer la propagande étatique, qui minimisait et même ridiculisait les premières manifestations de la place Tahrir.

«Les médias sociaux –Facebook, Twitter et les sites de partage– ont joué un rôle significatif dans la diffusion des informations sur les manifestations, les violences et les violations, le tout en temps réel, ce qui ne se fit pas dans les médias traditionnels durant les 18 jours que dura le soulèvement», explique-t-il.

«Ces comptes-rendus diffusés rapidement et à grande échelle ont fini par changer la vision des gens sur le succès des manifestations et ont même fini par les influencer. Les médias traditionnels rapportaient des choses du type “quelques personnes ont manifesté aujourd’hui place Tahrir”, mais l’histoire devient tout autre lorsque vous avez des milliers de personnes qui postent des images et des informations en temps réel sur Facebook et Twitter. Ça a encouragé les gens à participer.»

Avec les réseaux sociaux la donne change

Décrit il y a encore peu de temps comme de la cyber-naïveté, le point de vue de Nagy ressemble soudainement à la pointe d’un iceberg. Depuis le renversement de Moubarak, de Pékin à Rangoon, des rues de Moscou avant les élections à la ville assiégée de Homs, tout appareil portatif équipé d’un accès à Internet et d’une caméra vidéo met en péril le statu quo.

Cas après cas, les technologies destinées aux communications ou aux recherches du quotidien se sont adaptées à une nouvelle tâche: exposer au citoyen lambda la malfaisance et l’incompétence des gouvernements, sans parler de la désuétude grandissante des médias traditionnels.

Cette tendance s’est développée lentement durant la dernière décennie, notamment lors de catastrophes naturelles (l’ouragan Katrina en 2005, le tremblement de terre au Sichuan en 2008 et les séismes de 2010 au Chili et à Haïti), de guerres (l’exécution de Saddam Hussein, les maltraitances d’Abu Ghraib, la vidéo publiée par WikiLeaks montrant un hélicoptère de l’armée américaine exécutant un caméraman de l’agence Reuters) et de révolutions (la révolution orange de 2004 en Ukraine, la révolution des tulipes au Kirghizistan en 2005 et sar suite en 2009, la révolution verte de 2009 en Iran, avortée, et la fameuse «révolution Twitter» en Moldavie, la même année).

Mais la menace que peut faire peser la technologie sur les gouvernements (qu’ils soient autoritaires ou non) n’est devenue vraiment claire que lors du printemps arabe, suite à la divulgation par Wikileaks, en décembre 2010, de télégrammes diplomatiques américains confirmant à quel point le régime tunisien était corrompu. Il n’a fallu ensuite que quelques tweets bien placés pour que les manifestants remplissent les rues.

Plus de contrôle de l'information

Ces évènements ont eu lieu dans des pays très différents, avec toutes sortes de systèmes politiques et économiques. Et pourtant, tous ces gouvernements ont découvert soudainement que les règles qui leur avaient toujours permis d’empêcher les médias d’avoir accès aux confidences du pouvoir ou aux zones de désastre reculées avaient changé tout d’un coup.

La puissance indomptable d’une information transmise par un témoin direct à une audience massive est venue à bout de siècles de gestion gouvernementale de l’information (voire, dans certains cas, de censure), sans parler des médias traditionnels. Pendant ce temps, la puissance combinée des réseaux de dissidents et des «chiens de garde» autoproclamés a ajouté du mordant aux aboiements des réseaux sociaux, pour mieux renverser Big Brother.

Il y a encore peu de temps, à la fin des années 1990, à l’époque où les «révolutions étaient télévisées», mobiliser des milliers de personnes pour s’opposer à un gouvernement autocratique impliquait des mois de réunions furtives, dont chacune risquait d’être découverte par les services de sécurité du gouvernement, entraînant des vagues d’arrestations, des pertes d’emplois ou, dans les cas les plus violents, de la prison, des tortures et finalement la mort.

Et même lorsque les manifestants finissaient par descendre dans la rue, le risque était grand de voir les manifestations sauvagement réprimées sans que le monde extérieur n’en sache rien. Encore aujourd’hui, les grands soulèvements et les manifestations qui ont lieu dans le vaste intérieur chinois peuvent mettre des semaines, si ce n’est des mois, à être signalés par la presse.

Il faut croire que –dans certains pays comme la Chine, Cuba, la Corée du Nord ou ailleurs– certaines révoltes sont tout simplement étouffées dans l’œuf.

La première révolution technologique: la télévision

Initiée à la fin des années 1980, l’adoption massive de la diffusion par satellite par les réseaux d’information a un peu changé cela, mais encore fallait-il que la chaîne dispose du matériel nécessaire dans le pays et puisse avoir accès à l’évènement en question. Lorsque CNN diffusa en direct des images des massacres de la place Tiananmen, en 1989, et de la première guerre du Golfe, en 1991, la manière dont étaient considérées les grandes crises mondiales changea radicalement, aussi bien pour le grand public que les gouvernements, les militaires, les médias ou les manifestants eux-mêmes. Et CNN fit la jalousie de ses concurrents.

La faculté inédite qu’avait alors CNN de montrer en temps réel ce qui se passait fit de ses journalistes de véritables arbitres de l’opinion internationale par temps de crise. Washington affirme que Saddam a quitté Bagdad? Voyons ce qu’en dit CNN. Saddam affirme que le raid aérien de la nuit dernière a tué des civils et détruit une usine de «lait pour bébé»?

Voyons ce qu’en dit CNN. On peut leur reprocher bien des choses, mais il n’empêche que CNN (et plus tard le BBC World Service, Al Jazeera et d’autres) ont changé la dynamique des évènements internationaux. Pour tous ceux qui luttaient contre un régime tyrannique, il est devenu essentiel que les images soient diffusées par satellite.

Malheureusement, les chaînes de télévision ne représentaient qu’un seul canal d’information, qui plus est fonctionnant à sens unique: les caméras montraient les images en temps réel, mais à un spectateur passif. En outre, les chaînes devaient continuer à faire preuve d’une certaine allégeance envers les autorités, de peur de perdre leurs liaisons satellite ou de voir leurs visas annulés.

En fin de compte, les différents gouvernements mondiaux et les responsables militaires apprirent à gérer le problème —en n’hésitant pas à renvoyer CNN et Al Jazeera dès que des problèmes apparaissaient, à brouiller leurs signaux ou, de manière plus subtile, à insister pour «encadrer les journalistes» comme le fit l’armée américaine en Irak, de manière à ne leur fournir qu’un accès restreint aux informations, tout en les empêchant de traîner sur le champ de bataille.

La seconde révolution technologique: les téléphones portables

Comparez cette approche à l’avalanche d’informations qui accompagne désormais rapidement tout évènement international majeur. Depuis le début du XXIe siècle environ, tous les grands évènements (les attentats du 11 septembre, le tsunami de 2004 dans l’Océan indien, les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005…) ont immédiatement fait l’objet de vidéos et de témoignages envoyés à travers le monde par des témoins directs via téléphone portable, Internet et réseaux sociaux.

Tout possesseur d’un téléphone portable devient désormais le témoin du monde, pour ne pas dire journaliste. D’un seul canal lors de la guerre du Golfe, nous sommes passés à des millions.

Et contrairement à la télévision, la radio ou la presse écrite, qui continuent à toucher principalement le public de masse, à travers le filtre des rédactions, le nouveau modèle place le «dialogue» au-dessus de l’information elle-même. Les spectateurs et les lecteurs assistent désormais au flux des informations arrivant en continu et peuvent deviser avec la personne qui l’envoie, que ce soit pour l’encourager ou débattre avec lui.

Avant-même que les aspirants révolutionnaires ne profitent de ces nouvelles fonctionnalités, le téléphone portable s’était déjà fait une place dans les informations mondiales grâce aux personnes victimes d’attentats et de catastrophes naturelles. Le 11 septembre 2001, c’est par téléphone portable que furent émises (en vain) les premières alertes d’attentat, par des passagers terrifiés de voler au niveau des gratte-ciels quelques moments avant le crash.

Une fois les avions dans les tours, même si de nombreux réseaux de mobiles furent débordés par l’extraordinaire volume des appels, des dizaines de milliers d’images, de vidéos et de récits témoignant du cauchemar en cours devinrent instantanément disponibles, même si les moyens de recueillir toutes ces informations restaient encore à inventer.

Le tsunami de 2004 —sans doute la plus importante démonstration de «l’effet portable» avant que les réseaux sociaux ne se mêlent à la danse— montra à quel point les méthodes traditionnelles de journalisme et de communication gouvernementale étaient dépassées par la technologie.

Des centaines de milliers de personnes se mirent à fournir très rapidement des récits détaillés des évènements, tant et si bien que la capacité de traitement de l’information des plus grands et des meilleurs organes de presse traditionnels –comme la the BBC, CNN ou le New York Timesfut rapidement submergée.

Ces trois derniers déclarèrent d’ailleurs rapidement forfait pour se plier à cette réalité nouvelle en mettant en avant leurs «médias citoyens» dans leur façon de traiter l’information.

La troisième révolution technologique: les réseaux sociaux

Jared Cohen, de Google, ainsi que d’autres personnalités, parmi lesquelles Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, ont affirmé que l’emballement médiatique autour des «révolutions» Twitter et Facebook avaient exagéré le rôle de la technologie. C’est possible. En revanche, il n’est pas exagéré de dire que la technologie a profondément remis en cause la capacité des gouvernements à contrôler leurs citoyens.

La révolution numérique constitue une étape historique de premier ordre. Même la Première Guerre mondiale, qui sonna pourtant le glas des monarchies absolues de l’Allemagne à la Russie, en passant par l’Empire ottoman, donna moins de pouvoir au citoyen lambda que Nokia, Motorola, Blackberry et Apple —sans parler de Facebook, Twitter, Google et des légions de jeunes activistes bien décidés à faire bon usage de ce nouveau pouvoir.

Après tout, les monarchies du début du XXe siècle n’avaient laissé place qu’à de nouvelles élites —industriels, militaires ou idéologues d’extrême gauche, employant pour la plupart les mêmes leviers que leurs prédécesseurs pour contrôler la population: police, censure, assassinat des fauteurs de troubles, interdiction des réunions politiques et, si besoin, passages à tabac, torture, mort.

Système D

Même la fermeture d’Internet, ce que les services de sécurité syriens, libyens et égyptiens ont tous tentés à différents moments du soulèvement, ne peut empêcher des cyberdissidents déterminés de s’organiser.

En Libye, les rebelles se sont servis de téléphones satellitaires pour envoyer leurs vidéos des violences commises par le gouvernement de Kadhafi contre les manifestants. En Égypte, des développeurs ont réussi à mettre en place un Internet alternatif —un réseau en peer-to-peer contournant celui contrôlé par l’État— lorsque le régime a commencé à bloquer les accès.

Et de la Chine à Cuba en passant par la Biélorussie, les dissidents ont recours à des versions modernisées des techniques bien rodées du samizdat, destinées à faire passer des écrits pro-démocratiques interdits derrière le rideau de fer, en téléchargeant vidéos, images et textes sur de minuscules clés USB avant de les envoyer à l’étranger ou de leur faire traverser la frontière sous le manteau.

Les Syriens font régulièrement passer des clés USB à travers la frontière turque, au nord, et grâce à leurs liens avec le Liban, relativement libre, réussissent à déverser un flux continu d’images et d’informations dans le cyberspace même aux pires moments de la répression du régime Assad.

Grâce au financement du gouvernement américain et d’autres entités publiques ou privées, la recherche permet aux dissidents d’avoir une longueur d’avance sur les censeurs dans le «bras de fer» de l’information qui oppose les régimes aux peuples.

Sur les réseaux sociaux la critique se libère

De la même manière, les sites Web chinois, méticuleusement surveillés, gardent le silence le plus total sur des sujets comme l’indépendance du Tibet, les oppositions au Parti communiste ou les problèmes environnementaux.

L’année dernière, l’État a perdu plusieurs batailles importantes, notamment lorsqu’il a réagi au déraillement d’un train à grande vitesse à l’été 2011 en censurant la nouvelle et en enterrant littéralement le train entier pour cacher les preuves d’une construction défectueuse.

En quelques heures, une vague d’indignation a secoué Sina Weibo, le réseau social mis en place par les autorités chinoises pour servir d’alternative contrôlable aux sites de micro-blogging comme Twitter et Facebook. Le gouvernement a tremblé en entendant ses citoyens dénoncer ouvertement ses techniques de manipulation, sans parler des accusations de mensonges et de corruption lancées contre le réseau ferroviaire à grande vitesse, l’un des projets technologiques phares mis en avant par le gouvernement chinois.

Cette démonstration de force des micro-blogs a contraint le ministre chinois des chemins de fer à formuler des excuses (chose rare) et le Premier ministre Wen Jiabao a été envoyé pour étouffer la colère grandissante contre le régime. Les conservateurs du parti au pouvoir ont demandé la censure des micro-blogs et des voix se sont élevées d’un seul coup sur Sina Weibo et son principal concurrent, Qzone, pour demander la fin des posts anonymes —c'est-à-dire exactement ce qui permet d’avoir des conversations franches à propos de politique sur ces plateformes.

Déclenchant une vague d’indignation, ces «voix» ont rapidement été suspectées d’être des agents du gouvernement par les internautes. Sur Sina Weibo, on a pu notamment lire: «C’est comme un violeur qui lancerait des appels contre le sexe avant le mariage». Aujourd’hui, les micro-blogs continuent à gagner en taille et en influence, tout comme les équivalents chinois de Facebook: Kaixen et Renren.

L'hégémonie américaine sur les réseaux sociaux

Pour les États-Unis, à un certain niveau, cela représente une immense victoire. D’après l’OpenNet Initiative, projet à but non lucratif destiné à aider les internautes des pays autoritaires à contourner la surveillance gouvernementale, la moitié environ de la population —près de 5 milliards de personnes– possède un téléphone portable ou un ordinateur avec accès à une forme quelconque de réseau social, voire d’un simple accès à Internet. Facebook, Twitter, les blogs, les téléphones portables, les informations par satellite et même Internet sont nés aux États-Unis.

La démocratisation de la politique qu’ont permis chacune de ces technologies, chacun de ces logiciels est typiquement jeffersonnienne: un monde libre en quête de vie, de liberté et de bonheur.

Pourtant, les États-Unis, en vertu du fait qu’ils ont plus d’intérêt que d’autres à maintenir le statu quo, vont avoir maille à partir avec les aspirations libérées par leur côté créatif. Pour les Américains, la révolution de jasmin du monde arabe va être beaucoup plus difficile à accompagner que la chute du mur de Berlin.

En dépit de l’étiquette «Made in USA» de Facebook, Twitter et autres technologies, ou même du fait que nombre d’Égyptiens et de Tunisiens ont pris comme modèle le mouvement américain pour les droits civiques et ses garanties constitutionnelles, les États-Unis pâtissent d’une image plutôt négative dans la région, notamment en raison de toute une série de politiques cyniques et intéressées menées au Moyen-Orient.

La révolution technologique a, pour tout dire, rendu les faibles plus forts et l’un des premiers pouvoirs qu’ils ont décidé de repousser a été celui de l’hégémonie américaine.

 Les dictatures arabes ne sont pas les seules menacées

Première personnalité américaine de haut rang à visiter l’Égypte après le renversement de Moubarak, la secrétaire d’État des États-Unis, Hillary Clinton, a reçu une douche froide de la part de nombreux leaders de mouvements de jeunesse égyptiens, qui ont indiqué sur leur page Facebook que leur refus de la rencontrer était «fondé sur son attitude négative, affichée dès le début de la révolution, et sur la position de l’administration américaine au Moyen-Orient».

À l’heure du numérique, les jours où un média vénal contrôlé par l’État pouvait façonner à a guise l’opinion de la masse à coups d’omissions et de mensonges éhontés semblent comptés. L’époque où les gouvernements occidentaux pouvaient ignorer l’opinion du peuple et négocier avec des élites détachées et autocratiques semble également révolue.

À l’heure des réseaux électroniques, l’opinion du peuple compte presque autant que celle des gouvernements. Contrairement à ce qu’ont déclaré de nombreux commentateurs occidentaux un peu trop sûrs d’eux, le glas ne sonne pas uniquement pour les despotes: il sonne pour toute puissance qui pense pouvoir parler au nom de tous les hommes, alors même que ces hommes ont la possibilité de tweeter leurs propres opinions.

Michael Moran

Traduit par Yann Champion

Michael Moran
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