Culture

Cinéma: Tarantino, Hitler et John Wayne

Christian Delage, mis à jour le 19.08.2009 à 18 h 09

Inglorious Basterds sort mercredi 19 août en France. Le dernier film de Quentin Tarantino présente une histoire déjantée de chasseurs de nazis.

[Inglorious Basterds, sort mercredi 19 août en France. Le dernier film de Quentin Tarantino, qui met en scène des chasseurs de nazis déjantés, et regroupe des stars telles que Brad Pitt, Mélanie Laurent ou Diane Kruger, avait été présenté à Cannes au mois de mai dans une première version. Christopher Waltz avait reçu le prix d'interprétation masculine pour son rôle de colonel nazi]

C'était sans doute le film le plus attendu du festival. À la sortie de la première projection de presse, les avis convergeaient cependant pour avouer une certaine déception. Dans sa version actuelle, The Inglorious Basterds (2h25) souffre de ruptures de rythme qui nécessitent sans doute de le raccourcir.

Dans le premier chapitre, intitulé « Il était une fois en France occupée (1941), un colonel allemand, originaire des Alpes autrichiennes, et présenté comme étant le responsable de la chasse des juifs en France, survient dans une maison isolée en pleine campagne pour interroger le propriétaire des lieux et lui faire avouer, sans avoir à hausser le ton, car il est très civilisé, qu'il cache une famille juive. Hans Landa (Christoph Waltz, excellent) est sans aucun doute le personnage le plus intéressant du film. Il s'exprime dans un français parfait. Mais, devant la gravité de la situation, il préfère, à un moment donné, passer à l'anglais: voici donc les deux personnages, l'un Français, l'autre Allemand, parlant dans une langue qui n'est pas la leur: une première pirouette de Tarantino, qui doit compter avec un public américain guère favorable au sous-titrage, mais qui réussit à jouer de ces problèmes de langage en faisant parler plus loin Landa en italien, dans ce qui est certainement l'un des moments les plus savoureux du film.

La musique accompagnant la venue de Landa dans la ferme où sont cachés les Dreyfus est une citation directe des westerns spaghettis, en particulier ceux de Sergio Leone. Mais, face au paysan français, Landa disserte sur la comparaison du juif au rat, en mentionnant explicitement la propagande cinématographique de Goebbels (il s'agit de Der Ewige Jude, 1940). Il fait ensuite entrer ses hommes pour massacrer la famille Dreyfus, tapie dans la cave. Seule la jeune Shoshana réussit à s'enfuir. Elle devient la gérante d'une salle de cinéma parisienne et met à l'affiche le film de Georg Wilhelm Pabst, interprété par Leni Riefenstahl, L'Enfer blanc du Piz-Palü.

C'est dans ce théâtre art-déco reconstitué dans les anciens studios de Babelsberg que va se concrétiser la rencontre entre Shoshana et les Basterds, un groupe de soldats juifs américains venus en France pour assassiner Hitler et les principaux dignitaires nazis. Cette manière de situer l'action imaginaire du film dans un contexte de références venus du monde du cinéma, est typique de l'univers de Tarantino, formé à la cinéphilie dans un magasin californien de vente de cassettes vidéo où le tout-venant des séries B côtoyait les « chefs-d'œuvre ». Ainsi, dans son interprétation du chef de cette unité spéciale, le lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt) imite la posture et surtout l'intonation de la voix de John Wayne. Pourtant, la signature des Basterds, outre la croix gammée qu'ils marquent au couteau sur le front des Allemands qu'ils tuent, est le scalp de leurs victimes, une coutume qu'ils revendiquent « apache ». Le sergent Donnie Donowitz, quant à lui, surnommé « L'ours Juif », préfère continuer son sport favori en jouant au baseball avec les crânes nazis.

Leur mission principale, le plan « Kino », consiste à profiter de la première de Stolz der Nation, un film mettant en scène un héros de guerre, Fredrick Zoller, devenu une des stars du cinéma de Goebbels, pour tenter d'assassiner Hitler, venu spécialement à Paris dans le cinéma « Le Gamar », dont il ignore que la propriétaire est une jeune femme juive. Il est prévu que, lors d'un changement de bobine, Shoshana projette un document tourné par son projectionniste noir (Marcel) où son visage, filmé en gros plan, annonce la « vengeance juive » contre les nazis. Avant de se livrer à une fusillade dont Hitler ne se relèvera pas, les Basterds provoquent un incendie avec de la pellicule nitrate (hautement inflammable, comme le savent les connaisseurs).

L'engagement des Juifs américains dans la Deuxième Guerre mondiale avait fait l'objet, dès l'après-guerre, d'un ouvrage historique (I. Kaufman, American Jews in World War II : the story of 550,000 fighters for freedom, 1947). Récemment, le Museum of Jewish Heritage a organisé une exposition intitulée « Ours to Fight For: American Jews in the Second World War ». Mais il y eut aussi des soldats juifs dans l'armée allemande, une histoire rapportée en 2002 par Bryan Mark Rigg (Hitler's Jewish Soldiers, The Untold Story of Nazi Racial Laws and Men of Jewish Descent in the German Military).

Tarantino n'a lu aucun de ces ouvrages, pas plus que d'autres en lien avec la thématique de son film. L'histoire qu'il a lui-même écrite et mise en scène ne manque pas de références, la plupart cinématographiques comme nous l'avons souligné. Papy fait de la résistance, réalisé par Jean-Marie Poiré en 1983, se moquait allègrement de l'émission de télévision Les Dossiers de l'écran. Avec Tarantino, ce n'est pas la télévision qui est en jeu, mais le cinéma, celui produit par Darryl Zanuck comme celui qu'incarne le réalisateur lui-même.

Effet de génération, effet sur les jeunes générations ? Rien n'est moins sûr, car le public jeune des films de Tarantino ne connaît ni Leni Riefenstahl, ni Emil Jannings, encore moins la différence de style entre Méliès et Chaplin, ou la propagande nazie antisémite, toutes citations qui parsèment The Inglorious Basterds. Hitler y est filmé devant une carte de l'Europe occupée et se fait dresser le portrait par un artiste qui a du mal à le faire poser longtemps : une image inspirée du Dictateur de Charles Chaplin. Sans doute connaissent-ils au moins ce film, ressorti en copie neuve en France en 2002, où son auteur avait eu le sentiment de mettre en scène une «histoire plus grande que le petit vagabond».

Christian Delage

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