Cinéma: Tarantino, Hitler et John Wayne
Inglorious Basterds sort mercredi 19 août en France. Le dernier film de Quentin Tarantino présente une histoire déjantée de chasseurs de nazis.
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[Inglorious Basterds, sort mercredi 19 août en France. Le dernier film de Quentin Tarantino, qui met en scène des chasseurs de nazis déjantés, et regroupe des stars telles que Brad Pitt, Mélanie Laurent ou Diane Kruger, avait été présenté à Cannes au mois de mai dans une première version. Christopher Waltz avait reçu le prix d'interprétation masculine pour son rôle de colonel nazi]
C'était sans doute le film le plus attendu du festival. À la sortie de la première projection de presse, les avis convergeaient cependant pour avouer une certaine déception. Dans sa version actuelle, The Inglorious Basterds (2h25) souffre de ruptures de rythme qui nécessitent sans doute de le raccourcir.
Dans le premier chapitre, intitulé « Il était une fois en France occupée (1941), un colonel allemand, originaire des Alpes autrichiennes, et présenté comme étant le responsable de la chasse des juifs en France, survient dans une maison isolée en pleine campagne pour interroger le propriétaire des lieux et lui faire avouer, sans avoir à hausser le ton, car il est très civilisé, qu'il cache une famille juive. Hans Landa (Christoph Waltz, excellent) est sans aucun doute le personnage le plus intéressant du film. Il s'exprime dans un français parfait. Mais, devant la gravité de la situation, il préfère, à un moment donné, passer à l'anglais: voici donc les deux personnages, l'un Français, l'autre Allemand, parlant dans une langue qui n'est pas la leur: une première pirouette de Tarantino, qui doit compter avec un public américain guère favorable au sous-titrage, mais qui réussit à jouer de ces problèmes de langage en faisant parler plus loin Landa en italien, dans ce qui est certainement l'un des moments les plus savoureux du film.
La musique accompagnant la venue de Landa dans la ferme où sont cachés les Dreyfus est une citation directe des westerns spaghettis, en particulier ceux de Sergio Leone. Mais, face au paysan français, Landa disserte sur la comparaison du juif au rat, en mentionnant explicitement la propagande cinématographique de Goebbels (il s'agit de Der Ewige Jude, 1940). Il fait ensuite entrer ses hommes pour massacrer la famille Dreyfus, tapie dans la cave. Seule la jeune Shoshana réussit à s'enfuir. Elle devient la gérante d'une salle de cinéma parisienne et met à l'affiche le film de Georg Wilhelm Pabst, interprété par Leni Riefenstahl, L'Enfer blanc du Piz-Palü.
C'est dans ce théâtre art-déco reconstitué dans les anciens studios de Babelsberg que va se concrétiser la rencontre entre Shoshana et les Basterds, un groupe de soldats juifs américains venus en France pour assassiner Hitler et les principaux dignitaires nazis. Cette manière de situer l'action imaginaire du film dans un contexte de références venus du monde du cinéma, est typique de l'univers de Tarantino, formé à la cinéphilie dans un magasin californien de vente de cassettes vidéo où le tout-venant des séries B côtoyait les « chefs-d'œuvre ». Ainsi, dans son interprétation du chef de cette unité spéciale, le lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt) imite la posture et surtout l'intonation de la voix de John Wayne. Pourtant, la signature des Basterds, outre la croix gammée qu'ils marquent au couteau sur le front des Allemands qu'ils tuent, est le scalp de leurs victimes, une coutume qu'ils revendiquent « apache ». Le sergent Donnie Donowitz, quant à lui, surnommé « L'ours Juif », préfère continuer son sport favori en jouant au baseball avec les crânes nazis.
Leur mission principale, le plan « Kino », consiste à profiter de la première de Stolz der Nation, un film mettant en scène un héros de guerre, Fredrick Zoller, devenu une des stars du cinéma de Goebbels, pour tenter d'assassiner Hitler, venu spécialement à Paris dans le cinéma « Le Gamar », dont il ignore que la propriétaire est une jeune femme juive. Il est prévu que, lors d'un changement de bobine, Shoshana projette un document tourné par son projectionniste noir (Marcel) où son visage, filmé en gros plan, annonce la « vengeance juive » contre les nazis. Avant de se livrer à une fusillade dont Hitler ne se relèvera pas, les Basterds provoquent un incendie avec de la pellicule nitrate (hautement inflammable, comme le savent les connaisseurs).
L'engagement des Juifs américains dans la Deuxième Guerre mondiale avait fait l'objet, dès l'après-guerre, d'un ouvrage historique (I. Kaufman, American Jews in World War II : the story of 550,000 fighters for freedom, 1947). Récemment, le Museum of Jewish Heritage a organisé une exposition intitulée « Ours to Fight For: American Jews in the Second World War ». Mais il y eut aussi des soldats juifs dans l'armée allemande, une histoire rapportée en 2002 par Bryan Mark Rigg (Hitler's Jewish Soldiers, The Untold Story of Nazi Racial Laws and Men of Jewish Descent in the German Military).
Tarantino n'a lu aucun de ces ouvrages, pas plus que d'autres en lien avec la thématique de son film. L'histoire qu'il a lui-même écrite et mise en scène ne manque pas de références, la plupart cinématographiques comme nous l'avons souligné. Papy fait de la résistance, réalisé par Jean-Marie Poiré en 1983, se moquait allègrement de l'émission de télévision Les Dossiers de l'écran. Avec Tarantino, ce n'est pas la télévision qui est en jeu, mais le cinéma, celui produit par Darryl Zanuck comme celui qu'incarne le réalisateur lui-même.
Effet de génération, effet sur les jeunes générations ? Rien n'est moins sûr, car le public jeune des films de Tarantino ne connaît ni Leni Riefenstahl, ni Emil Jannings, encore moins la différence de style entre Méliès et Chaplin, ou la propagande nazie antisémite, toutes citations qui parsèment The Inglorious Basterds. Hitler y est filmé devant une carte de l'Europe occupée et se fait dresser le portrait par un artiste qui a du mal à le faire poser longtemps : une image inspirée du Dictateur de Charles Chaplin. Sans doute connaissent-ils au moins ce film, ressorti en copie neuve en France en 2002, où son auteur avait eu le sentiment de mettre en scène une «histoire plus grande que le petit vagabond».
Christian Delage
Mis à jour le 19/08/2009 à 18h09














































Ce qui est ennuyeux avec les critiques, c'est qu'ils sont OBLIGES de critiquer, c'est-à-dire, pour la plupart du temps, trouver des défauts.
Ainsi dès les premières lignes de votre article, vous parlez de "ruptures de rythme qui nécessitent sans doute de le raccourcir."
Que de films ont été "raccourcis", comme vous dites, et qui ont finalement été réintégrés dans leur longueur initiale, pour le plus grand bonheur des cinéphiles !
Un film est une oeuvre d'art et devrait être accepté comme telle. On aime ou on n'aime pas.
Viendrait-il à l'idée de qui que soit, de dire que les tableaux de Picasso de la période rose sont trop roses, et ceux de la période bleue, trop bleus ?
A propos des personnages, l'un Français et l'autre Allemand qui se parlent en Anglais, vous dites : "une première pirouette de Tarantino".
Si je peux me permettre de raconter ici une expérience personnelle, je vous dirais que mon père de langue allemande et moi de langue française, nous ne nous sommes parlés tout au long de sa vie, qu'en langue anglaise, et je vous prie de croire que ce n'était pas une pirouette.
Au fond, dans l'idéal, il ne faudrait accepter dans la presse, que les critiques de ceux qui ont aimé les films, pour inciter les gens à aller les voir et ainsi à se forger leur propre opinion.
Viendrait-il à l'idée de qui que soit, de dire que les tableaux de Picasso de la période rose sont trop roses, et ceux de la période bleue, trop bleus ?
Et bien oui, Marianne. Dans le cas de Picasso, il y a même eu un livre consacré à ce sujet:
"Les critiques se déchaînent : un recensement de caricatures, railleries et autres jugements défavorables, violents, conformistes, sceptiques ou étroits, parus dans la presse écrite, française et étrangère, de 1917 à 1973, sur Picasso. Avec une sélection de dessins et d'articles reproduits en fac-simile."
http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=1285
Ensuite par contre, lorsque l'on a été sanctifié par le temps et généralement la mort, on devient intouchable. Les critiques n'osent alors plus aller contre le consensus, car ils ont peur alors de se ridiculiser. La légende veut que Joseph II, empereur d'Autriche, ait dit de L'enlèvement au sérail "trop de notes Mozart, trop de notes". :~)
Maintenant, est-ce réellement un progrès? Trop de révérence n'est pas nécessairement non plus, la meilleur façon de rendre l'univers d'un artiste accessible au plus grand nombre.
C'est toujours très instructif et plaisant de vous lire. Plaisir redoublé quand vous prenez la peine de vous adresser à moi.
Vanitas vanitatum !
J'avoue que je vous aurais attendu sur l'article de monsieur Tincq, plutôt que sur ce commentaire vieux de trois mois déjà.
Vous avez évidemment raison, mais ai-je tort pour autant ?
Tous ceux qui vont voir un film de Tarantino savent ce qu'ils vont voir : Tarantino s'est spécialisé dans le cinéma déjanté. A quoi sert-il alors de le critiquer comme s'il s'agissait d'un cinéaste conventionnel ?
Dans la ville où je vis "La Ronde de nuit" de Peter Greenaway, autre cinéaste non-conventionnel, est sorti le même jour que "Bienvenue chez les Chtis". Je me suis amusée à compter le nombre de séances par jour consacré à l'un et l'autre film. Trois séances pour La Ronde, cinquante-deux pour les Chtis ! La Ronde a tenu l'affiche une semaine, avec un peu de chance on peut encore aller voir les Chtis aujourd'hui.
Tarantino et Greenaway, cinéastes labellisés, pourront sans doute continuer à faire des films.
Mais combien de jeunes cinéastes n'ont pas le loisir de progresser dans leur art parce qu'ils ont été descendus en flèche dès leur premier film, et que l'industrie-cinéma ne leur a plus fait confiance.
Très cordialement.
P.S. J'ai lu tous les commentaires qu'il faut bien appeler à-postériori. Je trouve qu'on s'est singulièrement éloigné du sujet initial.
Je n'irai pas voir ce film.
C'est comme si la 2e Guerre Mondiale ne concernait que les actes racistes du régime hitlérien (voir aussi 'Schindler's list' et 'Le Pianist' - deux films excellents en l'occurrence) et en prime la résistance française.
Ni l'un ni l'autre n'ont motivé les alliés à l'époque. La France et la Grande Bretagne ont déclaré la guerre à l'Allemagne quand ce pays à refusé d'arrêter son invasion de Pologne. Ils pensaient défendre ainsi leurs intérêts. La persécution des juifs allemands et autres ne figuraient en rien dans leurs considérations.
Par la suite, les Russes sont entrés en guerre pour défendre leur pays après l'invasion hitlérienne et les Américains après Pearl Habour parce que Hitler a déclaré la guerre aux USA (comble de stupidité).
La suite tout le monde connaît. Tout le monde a été horrifié par la découverte d'Auschwitz et le reste dont la 'solution finale'.
On n'a pas besoin du cinéma pour se souvenir de ces tragédies - pas plus que pour le massacre des Arméniens ou Rwanda.
Qui donc trouve un intérêt aujourd'hui, quand le problèmes du monde sont tout autres, à rabâcher sous forme de fiction ces événements? Qui financent ces films à grands coups de pub?
Qui donc trouve un intérêt aujourd'hui, quand le problèmes du monde sont tout autres, à rabâcher sous forme de fiction ces événements? Qui financent ces films à grands coups de pub?
En l'occurrence, il s'agit plus d'un film sur le traitement de la deuxième guerre mondiale par le cinéma que sur la deuxième guerre mondiale.
Mais pour revenir à votre question proprement dite, il existe des mythes fondateurs d'une culture, d'une idéologie, d'une société. Comment comprendre la passion des américains pour les armes, sans Hollywood, les westerns, Bruce Willis et Sylvester Stallone? Le mythe nourrit les produits culturels, et les produits culturels nourrissent le mythe. "Les problèmes du monde" sont tout autre, mais parfois les mythes peuvent nous aider à comprendre la réaction d'une société ou d'un groupe social à ces problèmes. Comment expliquer par exemple sans ce mythe américain, l'aventure Bushienne en Irak ou l'efficacité d'un discours à la Foxnews sur les américains ?
Avec le temps, la Société et donc les mythes évoluent. Ces évènements ne sont pas rabâchés, mais réinterpréter en fonction de son évolution. En ce qui concerne la France, l'évolution du discours sur la deuxième guerre mondiale (mais on pourrait faire la même analyse à propose de la révolution française) n'a cessé d'évoluer dans les films, la littérature, et les discours des hommes politiques.
Analyse perspicace mais qui ne réponds pas à ma question.
Les westerns font partie de la culture américaine. La résistance française - héroïque mais peu répandu à l'époque - fais partie de la mythologie Gaulliste. Chaque pays a le sien.
Mais la persécution en Europe des juifs ne fait aucunement partie des mythes américains ni même européens (hélas).
Le souvenir de l'holocauste est un devoir pour toute société civilisé, comme l'Édit de Nantes, Rwanda et le massacre des Arméniens. Mais ils ne font pas partie de nos mythes, précisément.
Ma question émane d'un sentiment que j'ai que certains - très présents dans le monde du cinéma américain - nous ramènent systématiquement la tragédie européenne juive pour des raisons qui ne sont même pas commerciales mais plutôt liées à la situation d'Israël aujourd'hui qui est loin d'être héroïque.
C'est leur droit bien sûr mais pas au dépens de tant d'autres sujets tragiques - le Sida en Afrique, les droits de l'homme (et surtout des femmes), environnement - la liste est longue.
Je ne pense pas que cela soit un argument recevable. Il y aura toujours des sujets dont on parlera trop et d'autres dont on ne parlera pas suffisamment. Et en plus, heureusement d'ailleurs, il n'y aura jamais de consensus sur la classification de ces sujets.
Mais contrairement à vous, je pense que la Shoah fait partie de nos mythes fondateurs.
Le souvenir de l'holocauste est un devoir pour toute société civilisé, comme l'Édit de Nantes, Rwanda et le massacre des Arméniens. Mais ils ne font pas partie de nos mythes, précisément.
Autant je vous approuve pour ce qui concerne l'Edit de Nantes qui fait partie de notre Histoire, mais pas de nos mythes, autant je pense que le souvenir de l'Holocauste fait partie de nos mythes depuis les années 60. A la libération, la France c'était réveillé résistante et victime de la barbarie nazie, les juifs français n'étant alors que des victimes parmi les autres. Mais par la suite, l'holocauste est devenu pour ma génération qui n'a pas connu la guerre, un mythe fondateur. La Shoah c'était le triomphe de la science et de l'organisation telle que notre société pouvait les concevoir à l'époque. C'est la Shoah, plus que la bombe atomique me semble-t-il, qui marque la fin d'une confiance béate dans le progrès technique et la civilisation occidentale. Le génocide juif a été préparé et exécuté par des individus qui partageaient nos croyances, nos valeurs culturelles et religieuses. Et en plus, le gouvernement français et une partie de nos concitoyens lui ont apporté leur contribution.
Ma question émane d'un sentiment que j'ai que certains - très présents dans le monde du cinéma américain - nous ramènent systématiquement la tragédie européenne juive pour des raisons qui ne sont même pas commerciales mais plutôt liées à la situation d'Israël aujourd'hui qui est loin d'être héroïque.
La création de l'Etat d'Israël est un autre mythe qui a lui aussi beaucoup évoluer dans sa perception, au moins en Europe, car depuis 1948, il y a eu la décolonisation et surtout l'occupation des territoires par Israël à l'issue de la guerre des 6 jours qui a largement modifié la perception européenne du sionisme. En fait en dehors de la partie de la communauté juive qui se sent proche de l'état d'Israël, je pense que peu d'européens aujourd'hui trouveraient dans l'holocauste une justification à la création de l'état d'Israël. S'il s'agit d'un complot hollywoodien :~), il n'a plus beaucoup d'effet sur les opinions européennes...
" les Basterds provoquent un incendie avec de la pellicule nitrate (hautement inflammable, comme le savent les connaisseurs)."
Il me semble que c'est Marcel, le projectionniste, qui met le feu aux bobines de nitrate en y jetant sa cigarette.
Bonjour,
Après consultation d'un gros dictionnaire HARRAP'S STANDARD imprimé en 1959, je ne vois pas le mot BASTERD** mais seulement BASTARD = bâtard, enfant naturel, faux, corrompu.
Y aurait-il une erreur ou un néologisme ?
** Avec pour racines possibles mais improbables : bâtir, faufiler ou bien : arroser
(de son jus un rôti).
N.B. Familièrement : BASTARD signifie également : salaud.
A disposition. Salutations Jacques Brillot j.brillot@neuf.fr