Monde

La classe politique britannique au pilori

Robert Landy, mis à jour le 21.05.2009 à 23 h 14

Les notes de frais servaient depuis des années de complément de salaires aux députés. Le scandale dope le parti souverainiste UKIP et à l'extrême droite le BNP.

L'onde de choc du scandale des notes de frais des députés britanniques n'en finit pas d'ébranler Westminster. Signe de l'étendue de la crise, le président (« speaker ») de la Chambre des communes a été acculé à la démission pour la première fois depuis 1695. C'est il y a plus de 300 ans que Sir John Trevor abandonna son poste après avoir accepté un pot de vin de 1 000 guinées pour présenter un projet de loi. Son lointain successeur, Michael Martin, a finalement dû se résoudre à partir,  pour avoir tenté trop longtemps de défendre les privilèges des parlementaires et empêcher la publication de leurs notes de frais dans la presse.

Les origines du scandale


Le salaire officiel des députés aux Communes est fixé à 64 766 livres par an, un montant comparable à celui des autres grands pays démocratiques. Cette somme confortable est néanmoins inférieure à la rémunération de certains hauts fonctionnaires ou cadres supérieurs. Plutôt que d'augmenter ce salaire - une décision toujours délicate vis-à-vis de l'électorat - un système complémentaire a été discrètement mis en place dans les années 1980 pour permettre le remboursement des frais professionnels. Ce tour de passe-passe a permis d'aligner la rémunération globale sur des fonctions de rang et de prestige équivalents dans les secteurs public et privé. La principale astuce a consisté à rembourser les frais relatifs au maintien d'une résidence secondaire dans la circonscription d'élection.

La mise en place de ce dispositif a été justifiée par l'ampleur du travail fourni au niveau local, qui impose de conserver un point d'attache hors de Londres. Au cours des dernières décennies, les parlementaires se sont vus de plus en plus sollicités pour répondre aux doléances des électeurs, voire trouver des réponses à leurs difficultés individuelles. L'époque de Winston Churchill et Clement Attlee, où l'on pouvait sans difficulté se concentrer sur les affaires du Royaume à Westminster et être réélu en visitant sa circonscription une fois l'an, est bien révolue. Le travail parlementaire est aujourd'hui aussi législatif que local.

En pratique, les députés sont allés plus loin et ont souvent traité les possibilités de remboursement comme un véritable complément de salaire. L'utilisation de l'ensemble de l'enveloppe leur permet d'élever leur rémunération globale à 104 000 livres par mois avant impôts. Ce secret de polichinelle, largement accepté par la classe politique au-delà des clivages partisans, s'est transformé en bombe à retardement avec l'entrée en vigueur du « Freedom of Information Act », une loi votée par les travaillistes pour permettre un plus large accès des citoyens aux documents administratifs. Résultat : l'électeur peut prendre connaissance des factures remboursées et s'informer ainsi du train de vie de son député et de la part qu'il fait supporter à la collectivité.

Le quotidien conservateur Daily Telegraph a ainsi pu distiller petit à petit le détail des notes de frais individuelles. Ces révélations vont de l'explosif - double facturation, plus-values immobilières, voire fraude fiscale - à l'anecdotique - frais de bouche, rénovation de salles de bain, chauffeurs mobilisés pour se rendre à des matches de football - en passant par le grotesque - la palme étant de ce point de vue remportée par les locations de films pornographiques visionnés par le propre mari de la ministre de l'intérieur.

Le discrédit de la classe politique


Au-delà même de l'examen des cas individuels, c'est toute la collectivité des parlementaires qui apparaît discréditée. Celle-ci a violé l'esprit et parfois le contenu des règles qu'elle s'était elle-même fixée. Tout le problème réside précisément dans l'ambiguïté fondamentale du système - de jure un simple remboursement des frais personnels engagés localement et plus ou moins liés à l'exercice des fonctions officielles, de facto un véritable complément de salaire dont beaucoup disposaient à leur guise. Les révélations du Daily Telegraph donnent donc fatalement une image déformée : celle d'une classe politique mesquine et cupide, soucieuse de ne pas laisser filer le moindre penny qu'elle pourrait soutirer au contribuable.

Dans un pays intransigeant sur la corruption, où le moindre soupçon d'irrégularité diffusé dans les médias peut amener un ministre à démissionner, cette mise en cause collective est particulièrement dévastatrice. A l'échelle locale, la colère des électeurs, à l'heure où la récession frappe durement le pays, s'exprime avec une violence peu commune dont les médias se sont fait l'écho ces dernières semaines. Hués par le public sur les plateaux de télévision, traités de « menteurs » et de « voleurs » sur les marchés du dimanche, les hommes politiques sont soumis à la vindicte populaire. Partout, on souligne l'écart entre la rémunération des parlementaires et le salaire médian des Britanniques (25 100 livres annuels). Aggravé par le désamour vis-à-vis du New Labour au pouvoir, ce climat général conduit à montrer du doigt les hommes politiques comme une caste de profiteurs.

Dans ces conditions, le scrutin européen qui aura lieu dans quelques jours pourrait bien faire la part belle aux populismes, d'abord du Parti de l'indépendance britannique (UKIP), la formation souverainiste anti-européenne et anti-système, mais aussi au très xénophobe Parti national britannique (BNP), qui tente d'exploiter sur le ressentiment de la classe ouvrière blanche anglaise.

Quelle sortie de crise ?

A terme, c'est une vaste « purge » de la classe politique qui semble se dessiner. Les leaders des trois grands partis qui se partagent la quasi-totalité de la représentation à la Chambre des Communes, le Labour, les conservateurs et les libéraux-démocrates, ont pris conscience qu'ils doivent agir vite, alors que les candidatures indépendantes « anti-corruption » pour les prochaines élections législatives essaiment déjà. Pour le meneur des Tories, David Cameron, il existe une solution simple et naturelle : la tenue immédiate de nouvelles élections législatives, qui permettrait à la sanction démocratique de s'exercer et qui, accessoirement, lui ouvrirait immédiatement les portes du pouvoir.

Pour le Premier ministre Gordon Brown, l'équation est plus complexe. Il a déjà annoncé la mise en place d'un régulateur indépendant chargé de contrôler les dépenses des Parlementaires, traditionnellement sanctuarisées par la Constitution britannique et son système tant vanté de séparation des pouvoirs. Mais il devra aussi satisfaire la demande populaire de « punir » les coupables, à commencer par ceux de la majorité en place. Brown sera donc contraint d'effectuer un tri rigoureux entre les candidats du Labour aux prochaines législatives, mais il ne lui sera pas facile de décider où placer le curseur - entre ce qui relève d'une part de la malhonnêteté ou de la fraude caractérisée, et d'autre part, de l'utilisation de bonne foi et légale d'un système de rémunération fondamentalement équivoque et pervers.

Enfin, Brown et le prochain « speaker » de la Chambre des communes devront s'atteler à la réforme du système lui-même. Elle sera difficile à mettre en œuvre : l'opinion est en colère contre des parlementaires qu'elle juge trop grassement payés et éloignés du peuple, mais l'exigence d'une rémunération transparente et suffisante des députés n'a pas pour autant disparu. Rappelons que Lloyd George avait introduit la rémunération des parlementaires en 1911 pour que l'accès à la Chambre cesse d'être l'apanage des rentiers.

L'impact à venir sur le système politique


A terme, à qui profitera la crise ? A supposer que la vague populiste ne soit que passagère, le parti conservateur semble être le mieux placé. Il est mené par un homme neuf, David Cameron, et peut donc reprendre l'un des étendards traditionnels du parti :  la défense de l'intégrité des institutions du Royaume, la limitation des excès du pouvoir d'Etat et la « responsabilité » (accountability) des pouvoirs publics vis-à-vis de l'électeur-contribuable. Les Tories ont toujours prétendu incarner une élite honnête et vertueuse ayant une vocation naturelle à diriger le pays. S'ils n'ont pas été épargnés par les scandales pendant la période Thatcher-Major, ni d'ailleurs par l'affaire des notes de frais, le renouvellement des dirigeants conservateurs ajouté à l'usure du pouvoir travailliste redonne une forme de crédibilité à ce discours.

Gordon Brown, qui a tardé à réagir et dont la majorité est, par son inaction, responsable du maintien du système de rémunération actuel après 1997 et de ses dérives, est évidemment le plus atteint. Il lui reste néanmoins une dernière carte à jouer : celle de la réforme constitutionnelle. En mettant en avant la nécessité de renouveler dans son ensemble un système politique archaïque, le Labour pourrait répondre à la colère de l'opinion tout en renouant avec l'un de ses chevaux de bataille emblématiques. Il pourrait ainsi reprendre l'initiative en proposant non seulement de nouvelles règles de fonctionnement de la Chambre des communes, mais aussi la démocratisation de la Chambre des Lords - une véritable arlésienne dans le débat politique britannique - ainsi que de nouvelles initiatives en matière de transparence et de décentralisation.

Il faut sans doute attendre que la tempête se calme pour mesurer l'ampleur du désastre dans l'opinion. Pour l'heure, les révélations en cascade qui se succèdent jour après jour donnent l'impression d'un discrédit du système politique dans son ensemble, d'une manière sans doute disproportionnée par rapport à l'ampleur réelle des irrégularités constatées. L'ampleur des transformations déclenchées par cette crise dépendra des positions prises dès à présent par les grands leaders politiques. Un exemple vient à l'esprit, celui de l'Italie, où le sentiment « antipolitique » et les imprécations contre « la caste » politicienne continue de dominer plus d'une décennie après que le scandale « Tangentopoli » - autrement plus sérieux - a emporté les grands partis politiques traditionnels.

Si l'on en juge toutefois  par certaines des réactions récentes au scandale des notes de frais - les caricatures de Michael Martin en prolétaire écossais parvenu et envieux s'accrochant à ses acquis, s'opposant à celles de Sir Douglas Hogg, député conservateur qui a fait nettoyer les douves de son Manoir aux frais de la Couronne - on se dit que le bipartisme britannique, avec sa manière bien particulière de rejouer perpétuellement un simulacre de lutte des classes sur la scène politique, a de beaux jours devant lui.

Robert Landy

Photo: L'ombre de la Chambre des Communes et de Big Ben dans le centre de Londres  Reuters

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