Culture

Séries pour ados, la fin des niaiseries

Pierre Langlais, mis à jour le 18.06.2009 à 16 h 39

Public privilégié des séries télé, les ados peinent à y être incarnés avec réalisme. Seules quelques rares oeuvres, dont la britannique Skins, diffusée maintenant sur Canal + sortent du lot.

Les ados mangent leurs séries par pots entiers, à la grosse cuillère. Ils téléchargent. Ils blogguent. Pourtant, « leurs » séries sont considérées comme un sous-genre par les chaînes françaises, qui n'en produisent quasiment aucune et diffusent celles qu'elles achètent dans des cases bouche trou, les après-midi de week-end de préférence. Le paf traite ce genre avec un tel dédain qu'il n'existe chez nous aucun équivalent officiel de l'anglais teen drama (« drame adolescent »). On parle de « séries pour ados », classification restrictive, qui sous-entend que seuls les 14-20 ans y comprennent quelque chose, quand il serait plus correct de parler de « séries adolescentes » ou, mieux, de « séries sur l'adolescence. »

Age difficile, sujet casse-gueule, zone floue où l'on risque au moindre excès de se voir taxer d'incitation au vice, l'adolescence a de fait bien des soucis à trouver sa place dans les séries. Le genre du teen drama n'a pas trente ans, ses soubresauts remontant à Degrassi, œuvre canadienne lancée en 1982 (qu'on appellera Les Années collège quand la série débarquera chez nous, en 1988). A quoi ressemblaient les premiers ados de la télé ? Mettons Degrassi de côté, son impact sur le paf aura été anecdotique. Le premier carton ado s'appelle Beverly Hills (1990-2000). La vie sous le soleil de Californie, les grosses voitures, les jolies filles. L'ado moyen rêve. Pour l'identification, en revanche, il faudra repasser. Si 90210 (le pseudo de la série) cartonne, c'est parce qu'elle séduit, pas parce qu'elle renvoie aux ados une image crédible de leurs troubles existentiels.

Début 90, donc, on fait bronzette outre-Atlantique avec Brandon, Brenda et les autres. Pour parfaire notre éducation, le groupe AB, producteur du Club Dorothée, invente au même moment la sitcom pour ados à la française. Premiers baisers, Hélène et les garçons et autre Le miel et les abeilles envahissent TF1, et polluent durablement notre conception de la fiction télé. Chez AB, on nage en plein rêve à la Bisounours, un monde sans contraintes ou presque, où les interrogations de l'adolescence sont résumées à une suite d'amourettes aseptisées. Là où Beverly Hills osait déjà aborder quelques sujets difficiles, poser la problématique des relations parents enfants, se risquer à sexualiser ses personnages, AB condamne la production française des années 90 à un océan de nunucheries. Dramatique.

Heureusement, de l'autre côté de l'Atlantique, on se remue. Comment mettre en scène l'adolescent ? Comment exprimer son mal-être, ses doutes, ses désirs ? Quelle forme narrative choisir ? Angela, 15 ans, titre réducteur de My So-Called Life (« Ce qu'ils appellent ma vie », en quelque sorte), apporte en 1994 les premières réponses convaincantes à cette flopée de questions. On y parle alcoolisme, violences, sexe, incapacité des parents à comprendre leurs ados. Les acteurs y ont vraiment quinze ans (Claire Danes, dans le rôle titre, décrochera un Golden Globe), contrairement à la majorité des œuvres passées et futures, où on embauche des vingtenaires tenus de se raser trois fois par jours pour jouer les prépubères. Pourtant, Angela, comme Freaks & Geeks en 1999, autre série ado « d'auteur », ne tiendra qu'une saison. Peindre les adolescents avec réalisme semble alors mission impossible...

C'est le moment que choisi Kevin Williamson, réalisateur habille à estourbir les ados dans Scream, pour lancer Dawson (1998-2003), première et plus marquante série d'un courant friand d'une « intellectualisation » à outrance de l'adolescence. Incapable de mettre en scène avec sobriété et réalisme les ados, la télé décide alors de les faire parler, disserter, philosopher sur leur existence. Fort bien écrites, Dawson, comme ses suivantes Newport Beach ou Les Frères Scott - toutes dans des styles différents - peinent à se mettre à niveau d'ados et livrent un point de vue adulte, vaguement nostalgique, sur l'âge ingrat. Là encore, trop beaux, trop lisses, trop intelligents, les personnages, aussi intéressant soient-ils, sont à des lieux de la réalité.

Alors qu'en France les rares tentatives de séries ados réalistes coulent aussitôt nées (citons notamment les très honorables Age sensible, lancée en 2002 sur France 2, et Ma Terminale, faux documentaire produit en 2004 par Stéphane Meunier pour M6), c'est d'Angleterre que viendra le salut.

D'abord de Sugar Rush, comédie acidulée sur le quotidien d'une jeune lesbienne, qui balaye les tabous et les idées reçues tout en s'amusant, mélange détonnant de pur fun et de noirceur, à l'image des tourments de son héroïne. Puis, deux ans plus tard, de Skins, ovni trop rapidement qualifié de série « trash. » Les ados y découchent, couchent, fument, boivent, noient dans la défonce et l'amitié la galère de leur quotidien. Au-delà de ses apparences rock'n'roll, la série, écrite par des ados - une première - sonde comme jamais « l'âme adolescente », sa fragilité, ses désirs, ses doutes, dans un style qui colle à l'âge, fougueux et naïf, en tenant en équilibre permanent entre rire, émotion et pur délire. Un vrai tour de force. Un modèle finalement criant de vérité que tente de reprendre chez nous Sweet Dream, second volet de la Nouvelle Trilogie de Canal +.

En vis-à-vis de cette méthode anglaise jusqu'au-boutiste, les Américains, eux, parient sur une autre surenchère, celle de la dramatisation des sentiments et de la provoc'. Gossip Girl et 90210 - une suite de Beverly Hills - remettent au goût du jour des héros tout droit sortis des magazines de mode, riches, sexy, mais qui, à la différence de leurs ancêtres des années 90, n'ont plus rien d'innocents. L'adolescence n'est dans ces séries presque plus un rite de passage vers l'âge adulte. Les parents y sont d'ailleurs encore plus paumés que leurs enfants, qui se débrouillent seuls, balayant les inquiétudes d'antan - perdre sa virginité, boire, fumer, etc. - pour se tourner vers leur avenir. L'adolescent y devient un adulte comme les autres. Le signe, peut-être, que le genre de la série ado est lui aussi sur le point d'atteindre sa maturité.

Pierre Langlais

Photo: Scodelario et Murray de Skins  Luke MacGregor / Reuters

Pierre Langlais
Pierre Langlais (54 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte