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Le foot français, une passion africaine

Les joueurs africains de Ligue 1 déchaînent les passions de leurs compatriotes

Girondins de Bordeaux ou Olympique de Marseille champion de France? Une angoissante question qui ne taraude pas simplement les esprits sportifs du côté du stade Chaban Delmas ou du Vélodrome. De Dakar à Bamako, les rues se vident à l'heure des grands matchs de Ligue 1. Dans les cours des quartiers populaires, des foules s'entassent sur les bancs en bois: une boisson à la main, ils regardent les matchs, diffusés le plus souvent par Canal Horizons. Tout le monde n'a évidemment pas les moyens de s'abonner à cette variante tropicale de Canal +, mais il existe des méthodes locales, très au point, pour y accéder. Une famille s'abonne, puis elle fait des raccordements clandestins avec les autres maisons «sportives» du quartier.

Lorsque l'OM a perdu (1-3) face à l'Olympique lyonnais à domicile le dimanche 17 mai, bien des Sénégalais étaient totalement effondrés. Pourquoi le buteur marseillais Mamadou Niang, un Sénégalais, n'arrivait-il pas à trouver la voie des filets lyonnais ? Ses ballons s'écrasaient contre les poteaux. Avait-il été marabouté par de puissants supporters des Girondins? Car cette défaite de l'OM a fait le bonheur de Bordeaux, qui compte désormais trois points d'avance sur le club phocéen. A Dakar, l'OM a d'autant plus de supporters que ce club est dirigé par Pape Diouf, premier africain à présider un club de première division en Europe. Mais les Girondins de Bordeaux ont aussi de nombreux supporters au pays de Senghor. L'un des piliers de l'équipe, Souleymane Diawara, n'est-il pas lui aussi sénégalais? Un "Sénéf" (sénégalais de France) comme on les appelle du côté de Dakar.

«Au Sénégal, c'est du 60 % pour l'OM et du 40 % pour les Girondins» diagnostique Souleymane, un haut fonctionnaire dakarois, fan de foot. L'amour pour le championnat de France est tel que le foot local n'intéresse presque plus personne. Même les médias dakarois en parlent à peine. Il est vrai que désormais les meilleurs joueurs prennent de plus en plus tôt le chemin de l'Europe. Et presque tous les gamins rêvent de devenir footballeur. «Les pays africains sont des sociétés bloquées, même si on fait des études poussées, sans relation, on n'arrive pas à décrocher un boulot, estime Adama, professeur d'histoire à Dakar. Un enseignant du secondaire gagne 200 000 francs CFA (300 euros) par mois. Alors évidemment quand les gamins apprennent qu'un footballeur africain émigré en Europe peut se faire un million d'euros par mois, ça les fait rêver».

Au Sénégal, comme au Mali, au Burkina et au Nigeria, les centres de formation de jeunes footballeurs se sont multipliés. La passion pour le foot hexagonal prend de l'ampleur, mais elle est présente de longue date, notamment pour les Girondins de Bordeaux. «Je me souviens qu'à l'époque où il évoluait en tant que junior aux Girondins, Jean Tigana (footballeur français d'origine malienne) était notre modèle. C'était une telle référence qu'il arrivait que plusieurs joueurs d'un même club portent le surnom de «Tigana». Il n'était pas seulement un exemple pour les jeunes footballeurs. Il représentait l'Afrique en France à travers son équipe, ce qui, au-delà de ses brillantes performances, lui attirait la sympathie et l'admiration d'une grande partie des amoureux du ballon rond», souligne l'écrivain béninois Marcus Boni Teiga. Il estime que la magie du foot a permis de changer l'image de la capitale aquitaine: «Les Girondins de Bordeaux ont contribué à rapprocher cette ville de l'Afrique. Des liens bien différents de ceux hérités de la traite négrière. Des liens d'amitié. Et c'est tant mieux».

Au-delà de l'exploit sportif, le footballeur professionnel fait d'autant plus rêver les jeunes Africains qu'il est l'un des rares à pouvoir quitter légalement le continent, à se jouer des frontières et à avoir tiré parti de la mondialisation. Dans le domaine du football européen, des Africains se sont imposés au plus haut niveau, à l'image du Camerounais Samuel Eto'o, génial buteur, qui fait le bonheur du FC Barcelone, club avec lequel il vient de se qualifier pour la finale de la Ligue des Champions. Son club a aussi remporté, la même semaine, la Coupe du Roi et la Liga (championnat d'Espagne). «Lorsque Samuel Eto'o joue, la vie s'arrête au Cameroun. Il est considéré comme un dieu dans son pays, notamment à Douala, sa ville d'origine» constate Hervé Penot, journaliste à L'Equipe.

Son équipe, Barcelone, s'est imposée en demi-finale de la Ligue des Champions face à Chelsea après un match à grand suspense. Si la victoire controversée de Barcelone a provoqué une explosion de joie à Douala, il n'en a pas été de même à Abidjan. En Côte d'Ivoire, le public était effondré. Car le club londonien de Chelsea est surnommé la «deuxième équipe» nationale. C'est dans ce club que joue l'idole des Ivoiriens, Didier Drogba. Avant de s'installer en Grande-Bretagne, il a fait le bonheur de ... l'OM. Mais comme beaucoup d'autres Africains, il est passé outre-manche. Où l'argent coule encore plus à flots. Du coup, bien des spectateurs africains se passionnent aussi  pour le championnat de la perfide Albion. A Abidjan, des maquis (restaurants) ont été rebaptisés «Stamford Bridge» en hommage au stade de Chelsea.

Lorsque Drogba perd la tête pendant un match, comme lors de la demi- finale où il a pris à partie l'arbitre, c'est toute la Côte d'Ivoire qui s'inquiète. Le londonien est tout de même l'homme le plus populaire du pays. Mais que l'on se rassure; cette fièvre footballistique n'est pas seulement un «opium du peuple». Drogba use de son influence immense pour inciter les Ivoiriens à déposer les armes et à se réconcilier. Et en plus, le «démiurge Drogba» fait tourner l'économie. Une bière locale a été rebaptisée «Drogba». Du jour au lendemain, les ventes ont explosé. Et sur les bords de la lagune ébrié, quand la bière va, tout va.

Pierre Malet

(Photo: Chamakh et Diawara célèbrent un but, REUTERS/Regis Duvignau)

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