FranceCulture

L'histoire hors champs

Christian Delage, mis à jour le 20.05.2009 à 16 h 29

Festival de Cannes: Independencia et Ordinary People

Independencia et Ordinary People, présentés dans la sélection officielle et à la Semaine de la critique, sont remarquables par leur manière de se situer plus ou moins explicitement dans l'histoire du pays de chacun des réalisateurs (Les Philippines, pour Raya Martin et la Serbie, pour Vladimir Perisic), tout en la tenant  à distance, voire même en la mettant hors champ.

Libérés de la tutelle coloniale par une intervention militaire des États-Unis puis par la signature du Traité de Paris (1898), les Philippines ne bénéficièrent cependant pas d'un accès direct à l'indépendance. En effet, les Espagnols vendirent le pays aux Américains, ce qui entraîna une guerre dont l'écho se fait entendre dans Independencia, et conduit une mère et son fils à se réfugier dans la forêt.

Le film est composé de petites scènes, tournées en plan fixe, et dont le cadre épouse les décors reconstitués en studio. Sur un fond de toile peinte, des éléments naturels s'animent: les arbres sont secoués par le vent, l'orage gronde, la pluie tombe. Le réalisateur éloigne ses personnages de l'histoire en train de se faire - l'«indépendance» qui donne au film son titre, mais il les plonge dans une nature, un état d'avant la modernisation, l'occidentalisation que les États-Unis imposent aux Philippines. Cette vision, d'une poésie sensible, est sans doute un peu trop décalée des affres du temps présent pour que l'on entre vraiment dans cette temporalité d'attente.

Comme Raya Martin, Le réalisateur serbe Vladimir Perisic a été pensionnaire de la Cinéfondation du festival de Cannes. Son film tient également l'histoire dont il s'inspire, le conflit de l'ex-Yougoslavie, à distance. À la différence des Philippines, cependant, nous avons vu suffisamment d'images de cette guerre récente pour ne pas savoir de quoi il s'agit. Des soldats se préparent pour une mission. Ils se rendent sur le site d'une sorte de caserne désaffectée. Il fait 38 degrés à l'ombre. Rien ne se passe. L'un d'entre eux, que le film suit plus particulièrement, s'endort. Il ne sait pas ce qu'il va devoir faire.

Arrive enfin une camionnette: une dizaine d'hommes en sortent. Mis en rang de dos, ils sont fusillés par l'unité dêpéchée sur place. L'opération se reproduit plusieurs fois. Notre jeune soldat s'énerve un peu contre l'un de ces hommes, qui veut se mettre de face et non de dos. Pour le soutenir, ainsi que ses camarades, l'officier de service leur procure de l'alcool. Fatigués, les soldats refusent, sur le chemin du retour, de reprendre une dernière fois leur besogne. Aucune mention de date, de territoire, de nationalité des soldats. Les fusillés sont qualifiés simplement, sur la radio que les soldats entendent dans leur car, de «terroristes».

On peut apprécier, dans un premier temps, le côté dépouillé de la mise en scène, qui tient le récit loin des reconstitutions habituelles des films de guerre. On peut aussi trouver suspecte cette manière de déshistoriciser un conflit, en laissant croire que les tueurs n'ont reçu aucune mission précise et ne sont pas «chauffés» par des certitudes nées de la légitimité proclamée de leur bon droit. C'est ignorer les travaux des historiens - ceux qui, en particulier, s'intéressent à l'anthropologie du combat - mais aussi les débats du Tribunal militaire international pour l'ex-Yougoslavie.

Christian Delage

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