Culture

Tintin en Amérique

Anne de Coninck, mis à jour le 21.05.2009 à 10 h 42

Le petit reporter belge, qui vient de fêter ses 80 ans, compte sur Steven Spielberg et Peter Jackson pour conquérir enfin les Etats-Unis.

Selon une anecdote devenue célèbre, relatée par André Malraux, De Gaulle aurait déclaré un jour que Tintin était son seul rival international. Le «Grand Charles» se trompait. Il était alors incontestablement plus connu, surtout dans le monde anglo-saxon, que le petit reporter belge. Quatre vingt ans après la parution de la première aventure, Tintin aux Pays des Soviets, en 1929 sous forme d'épisodes dans le supplément de l'hebdomadaire catholique Le Vingtième Siècle, et 25 ans après la disparition de son créateur Georges Remi, alias Hergé, Tintin tente de s'imposer en Amérique.

Il est déjà devenu une star pour les collectionneurs. La vente le 10 mai à Namur de près de 600 lots pour un montant de 1,17 million d'euros (1,57 million de dollars) a battu le record pour des objets liés à Hergé. C'était aussi une première. Non seulement pour le montant mais aussi pour le lieu, la Belgique. Une vente qui a vu la dispersion de planches ultra rares et a attiré les amateurs de toute l'Europe mais aussi de beaucoup plus loin, d'Afrique, de Chine.... et même des Etats Unis.                 
La prochaine étape devrait être l'ouverture à Louvain-la-Neuve, près de Bruxelles, du musée Hergé conçu par l'architecte français Christian de Portzamparc, pour le compte de la Fondation Hergé. Mais l'événement risque de rester local, comprenez européen.

Malgré ses 23 aventures publiées dans près de 100 langues et dialectes et près de 200 millions d'albums vendus, familiers à trois générations, le petit reporter belge et Snowy (Milou) demeurent de quasi inconnus dans le monde anglo-saxon et singulièrement aux Etats-Unis... a quelques rares mais notables exceptions près : d'Andy Warhol a David Bowie, de Roy Lichtenstein à Matt Groening le créateur des Simpsons... Mais pour la grande majorité  d'amateurs de comics (bandes dessinées), à l'instar de Barack Obama, leur préférence va nettement aux supers héros de Superman à Spiderman...

Pourtant à y regarder de plus près, Tintin a beaucoup d'atouts pour séduire les enfants de l'Oncle Sam. Il est un précurseur dans beaucoup de domaines. Il a parcouru le globe dans tous les sens avant que la mondialisation soit une réalité, s'est fait des amis sur chaque continent bien avant la création de Facebook, a visité la lune 15 ans avant que Neil Armstrong n'y plante la bannière étoilée. Défenseur des plus faibles, il a aussi affronté des ennemis venus de la vraie vie comme Al Capone, de maléfiques mélanges comme Musstler (contraction de Mussolini et d'Hitler) et ou une série de personnages purement de fiction comme Rastapopoulos: le tout sans trop de violence. Dans l'entre deux guerres, bien avant le traité de Rome, il s'est affirmé comme un européen avant l'heure. Dès 1935, Hergé le présentait comme un « jeune reporter européen ». Plus tard au début des années 1950, dans l'édition anglaise du Secret de la Licorne, il en modifiait le nom du château de Moulinsart en Marlinspike Hall, qu'il situait à Marlinshire, en Angleterre.

En dépit de cette capacité d'adaptation et d'innovation, un pays a toujours résisté à cette invasion pacifique, les Etats Unis. Alors que les Smurfs (les Schtroumpfs), l'autre gloire de la BD belge, tendance Spirou, ont intégré la culture populaire américaine en faisant le bonheur d'une génération d'enfants... et des amateurs de Hip Hop, après la diffusion d'une série animée sur un grand network au début des années 80, Tintin restait a la traine.

Tintin version Hollywood, dont le premier épisode d'une trilogie est en préparation pour le grand écran, devrait peut être changer la donne, et faire enfin du personnage un héros planétaire. Le premier volet, The Adventures of Tintin: Secret of the Unicorne, (Les aventures de tintin : Le secret de la Licorne) est annoncé sur les écrans pour l'été 2011. Il est actuellement en préparation avec une collaboration inédite de Steven Spielberg et Peter Jackson.

Les droits ont été acquis en 1983 par Dreamworks et le réalisateur américain collabore avec les studios du néozélandais (WETA Digital) pour finaliser les effets spéciaux. Le résultat final devrait se situer entre un film d'action et un dessin animé tout en restant selon Jackson proche des dessins d'Hergé. Selon le metteur en scène le résultat sera « photo réalistique, les personnages devraient ressembler à des vraies personnes, mais des personnes créées par Hergé ».

Pour S. Spielberg, l'envie de faire vivre a l'écran Tintin est ancienne : il imaginait Tintin comme une déclinaison d'Indiana Jones... pour enfants. Déjà, en 1982, il rencontre Hergé. Alain Baran, le secrétaire d'Hergé se rendra à Hollywood  pour ouvrir les négociations ... en 1983. Le décès d'Hergé retardera la mise en place du projet.

Le remariage de sa veuve, Fanny, avec Nick Rodwell au milieu des années 1990, bouleverse le petit monde issu du royaume d'Hergé. Nick Rodwell, un anglais, reprend en main avec brutalité tout ce qui s'est développé en terme artistique et de merchandising dans l'univers Tintin. La société Baran International Licensing chargée de gérer les produits dérivés avait favorisé le développement de tout un héritage qui a permis à Tintin de continuer a vivre et se faire connaitre: notamment les premiers Pixi, les petits personnages en plomb d'Alexis Poliakoff ou les fusées de Michel Aroutcheff.

Nick Rodwell reprend en main l'activité de merchandising  très lucrative au sein de Moulinsart SA. Il redistribue les droits en faisant grincer pas mal de dents: beaucoup lui reprochant d'utiliser l'image de Tintin, en se souciant plus de mannes financières que de sa véritable dimension. Il évince peu à peu tous ceux qui ont comme Pixi ou Aroutcheff font le bonheur des salles de ventes. Tout à fait récemment il s'est attaqué à Casterman, l'éditeur historique, préparant un divorce cinglant.

Il règne sur l'image du héros belge qui vire puritain anglo-saxon. Il interdit toute relation sexuelle à Tintin, empêchant la sortie du livre the Pink Lotus de l'Espagnol Antonio Altarriba. Il oblige le premier site internet dédié à Tintin par un amateur québécois créé en 1995 (un an avant slate.com !) à fermer ses portes. Cette mainmise provoque pas mal de ratés, comme en 2005 lors du Jubilée de la Belgique, avec son absence à la grande exposition consacrée a tout ce que le pays a produit depuis sa création. Il crie au scandale mais ne peut rien faire quand son compatriote Matthew Parris proclame que tintin est gay.

La sexualité, ou plutôt la non sexualité, de Tintin est l'une  des questions qui a toujours agité le petit le monde tintinesque. Déjà en 1993, l'écrivain américain, Fréderic Tuten, ami d'Hergé, avait fait entrer Tintin dans le monde adulte  avec son roman «Tintin in the new world»  en lui donnant une petite amie. Ce que le dessinateur avait toujours refusé, entretenant sa création éloignée des turpitudes d'une vie amoureuse. Finalement, c'est peut être ce trait asexué, qui risque de plaire, et d'entrainer l'Amérique a la poursuite de Tintin et de Milou.

Anne de Coninck

Photo: Une représentation de Tintin Francois Lenoir / Reuters

Anne de Coninck
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