Culture

Livres à manger, livres à fumer

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 20.05.2012 à 9 h 13

Crime de lèse-littérature ou exemple de message publicitaire réussi (et peut-être les deux), publicitaires, designers et artistes réinventent le livre en objet multidisciplinaire et farfelu.

© Robert The.

© Robert The.

En crise, le livre? Quelque 190.000 visiteurs se sont pressés à Paris au Salon du livre pour son édition 2012. Nouveautés, signatures, livres anciens et modernes, de collection, livres de poche, «de l'ouvrage d'art au livre numérique en passant par la bande dessinée, le manga et le livre pour enfants : (...) une diversité éditoriale inégalée», promettait le communiqué de presse. Pourtant, au sein de cette gamme typologique, on déplorait quelques absences: où étaient donc ceux qui ne se contentent pas d’être lus, le livre à fumer, le livre comestible et autres livres-objets?

Lire bio, fumer «brandé»

Rolling Words est l'œuvre du rappeur Snoop Dogg: un petit ouvrage qui présente les paroles de ses chansons sur des feuillets de papier bible –ou plutôt du papier à cigarettes. «Des mots à rouler», comme le titre l'indique... Foin de littérature, il s'agit là de faire la promotion de la marque de papier à rouler récemment acquise par l'artiste, les «King Size Slim Rolling Papers».

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Œuvre de l'agence de publicité Pereira & O’Dell, basée à San Francisco, Rolling Words s'avère très respectueux de l'environnement: le chanvre est utilisé dans la confection de la couverture en toile et du papier (comme dans la réalisation des billets de banque), l'encre est non-toxique, le tout se veut entièrement biodégradable.

Pratique, avec cela: en lieu et place du «dos carré collé», on trouve un grattoir pour les allumettes, et des perforations à la base de chaque feuille, pour que celle-ci se détache sans se déchirer. Pas encore commercialisé, le livre à fumer Rolling Words pourrait cependant faire l'objet d'une édition limitée et exclusivement distribuée en ligne.

Ironie du hasard, le directeur artistique et illustrateur du projet est un certain Paulo Coehlo. L'auteur de l'Alchimiste, qui avait accepté l'invitation de Snoop Dogg à le rejoindre en novembre dernier pour son concert au Brésil, aurait-il donné au chanteur quelques conseils pour faire de son luxueux gadget un best-seller? Fort des 65 millions d'exemplaires vendus du roman en question, il aurait pu dispenser un cours magistral. Il n'en est rien: insolite coïncidence homonymique, cet autre Paulo Coehlo est un publicitaire en charge du marché brésilien chez Pereira & O’Dell.

Le mot de la faim

Si le livre à fumer vous laisse sur votre faim, bouquinez donc quelques lasagnes.

L'expression «nourritures intellectuelles» prend ici un nouveau tour. The Real Cookbook se feuillette, se laisse badigeonner et garnir à l'envi, s'enfourne, puis se déguste. C’est un livre qui se dévore, donc, au sens littéral.

Dans un packaging soigné, l'acheteur découvre des feuilles de pâte fraîche, reliées, à tourner afin de suivre la recette qui y est élégamment gravée. Le livre comestible a été imaginé par le studio de publicité et de design allemand Korefe, à la demande d'une «grande maison d'édition» (demeuré anonyme: sans doute y cherche-t-on encore, en comité éditorial, le moyen de caser des denrées périssables dans les rayonnages de la Fnac). Drop it like it's hot.

Passons au dessert: l'agence de design graphique I don't buy it (qu'on peut traduire par «On ne me la fait pas») propose un ouvrage imprimé à l'encre cosmestible, sur papier azyme –celui-là même qu'on utilise dans la confection du nougat, des calissons... et des hosties de communion.

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Dans leur studio de Rotterdam, ces créatifs avouent avoir rencontré quelque difficultés à mettre au point la commande privée: sous une douzaine de feuilles reliées à la tylose, une colle alimentaire, un espace en creux a été ménagé pour recevoir trois chocolats.

Esthétique, peu ordinaire, mais mieux vaut éviter d'en abuser: l'ouvrage, «extrêmement fragile» est livré avec une liste exhaustive des édulcorants et colorants employés, et déconseillé aux enfants.

Le livre d’artiste sent la poudre

Il ne faut pas confondre livre illustré, beau livre et livre d’artiste: le premier peut avoir trait à tous sujets et s’adresser à tous publics, le deuxième présente généralement un sujet «plastique» (art, photographie, architecture). Dans les pays anglo-saxons, moins hypocrites que d’autres, un beau livre destiné à être offert et probablement plus feuilleté que lu reçoit la désignation de «coffee table book».

Le livre d’artiste, lui, échappe au circuit traditionnel de diffusion: objet d’exception, il n’est réalisé qu’en séries très limitées ou exemplaire unique. Typologie et expression auraient émergé dans les années 1960, dans la foulée des œuvres du Belge Marcel Broodthaers ou de l’Américain Edward Ruscha.

Transgressant le genre, Robert The pousse plus loin la conception du livre-objet: étudiant en philosophie et mathématiques au tournant des années 80, The plaide la saturation et abandonne l’université. Obsédé par «l’érosion sémiotique de la signification et de la réalité», il en vient à créer des objets d’art dont la matière première est le livre, et «qui évangélisent leur propre intérêt par la fusion directe entre mot et forme. Les livres, souvent récupérés dans des poubelles, sont amoureusement “vandalisés” par mes soins: revenus à la vie, ils peuvent s’élever contre la culture qui les a transformés en rebuts.»

Sculptée à même le livre, chaque œuvre de Robert The explore le thème développé par l’auteur initial. S’emparant d’un polar  de Jonathan Lethem, «Gun, With Occasional Music» paru en 1994, The y sculpte un revolver plus convaincant que nature. Les «Gun books» connaissent un succès retentissant, et les livres-objets de l’artiste (bible en porte-clef ou scorpion surgi d’un catalogue raisonné de Braque) rejoignent l’«Artist Book Collection» du MoMA.

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Au musée new-yorkais, un ami de Jonathan Lethem achète un exemplaire du Gun «vandalisé» par The, qu’il offre à l’auteur. Pas rancunier, celui-ci s’amuse de l’hommage:

«J’ai été payé 6.000$ pour trois années d’écriture, mais à l’époque j’aurais été heureux de le publier gratuitement. Et voici que mon livre, ce vieil ami, revient à la maison réincarné. Le “gun book” n’était plus réellement lisible, mais je n’en ai pas pris ombrage. (…) Il y a de la place pour mon roman comme pour l’objet de Robert The; nul besoin de choisir l’un ou l’autre.»

Ridicule, persifleront les détracteurs, cette œuvre n’a plus rien d’un livre, si celui-ci ne se lit pas? Peut-être. Que celui qui n’a jamais acheté un «beau livre» dans le but de conférer un air chic ou branché, cosmopolite et éduqué à sa table basse lui jette donc le premier tome.

Elodie Palasse-Leroux

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