Importer le modèle allemand des PME? Pas si simple!

Au Cebit, le grand salon des technologies de Hanovre, en 2009. REUTERS/Hannibal Hanschke

Au Cebit, le grand salon des technologies de Hanovre, en 2009. REUTERS/Hannibal Hanschke

La recette du succès des entreprises allemandes est difficile à copier.

La récente prospérité allemande doit énormément au succès du Mittelstand, tissu de petites et moyennes entreprises (PME), qui depuis deux ans sont parvenues à tirer extrêmement bien leur épingle du jeu, surfant sur la vague d’une frénésie d’exportations vers la Chine.

Même si les statistiques fournies par Eurostat montrent que la contribution des PME à l’emploi reste similaire à celle contrastée en moyenne en Europe, c’est en réalité parce que les critères retenus pour définir les PME (moins de 250 employés) sont particulièrement restrictifs et excluent de nombreuses sociétés employant plus de 250 personnes et qui peuvent tout de même être considérées comme des entreprises de taille moyenne.

En fait, la définition officielle allemande du Mittelstand inclue les entreprises jusqu’à 500 employés. En effet, les PME allemandes sont en général plus grosses que celles des autres pays européens. Elles ont aussi tendance à être plus solides financièrement.

Tandis que les PME en France et au Royaume-Uni ont été durement touchées après le déclenchement de la crise financière, en 2008, – subissant à la fois les effets du «credit crunch» et une pression accrue des grands groupes qui sont en général leur donneur d’ordres – elles ont nettement mieux résisté en Allemagne.

Selon la Deutscher Sparkassen und Giroverband, une association des caisses d’épargne du pays, les sociétés allemandes réalisant un chiffre d’affaires inférieur à 50 millions d’euros sont parvenues a régulièrement améliorer leur situation financière (ratio de fonds propres) entre 2008 et 2010 et cette tendance s’est apparemment poursuivie l’an dernier.

La dernière étude «Diagnose Mittelstand», un sondage annuel mené en fin d’année par les Sparkassen auprès de leurs responsables de clientèle a également mis en lumière le fait que, malgré un contexte économique morose un peu partout en Europe, «plus de 50% des personnes interrogées croient [croyaient] que leurs entreprises clientes étaient dans une meilleure situation que l’année précédente».

Assurément une bonne nouvelle pour l’économie allemande, qui explique l’engouement récent de certains dirigeants politiques des pays voisins, tentés d’essayer de répliquer ce modèle pour prouver qu’ils ne sont pas impuissants face à la mondialisation. Des politiques destinées à favoriser le succès des petites et moyennes entreprises y sont d’ailleurs menées depuis de nombreuses années.

La France, en particulier, n’a pas été avare en initiatives. Pourtant les statistiques sont têtues: les PME allemandes se portent mieux, investissent plus en recherche et développement et exportent bien plus.

«L’alchimie du Mittelstand»

Car imiter les Allemands n’est malheureusement pas si simple. Dans son rapport au gouvernement français sur les facteurs de compétitivité des PME allemandes, en 2010, Christan Stoffaës, directeur du Conseil d’analyse franco-allemand évoquait «l’alchimie du Mittelstand» pour englober les facteurs qui ont permis ce succès économique.

Ceux-ci vont bien au-delà de lois et d’initiatives particulières destinées à favoriser les PME. «Il y a un aspect culturel très important», explique Pierre Zapp, directeur du «French desk» de la société d’audit Mazars, à  Berlin. Et changer la culture exigerait un changement d’état d’esprit.

Originaire d’une région limitrophe de l’Allemagne, Pierre Zapp a pu voir le sort des PME diverger d’un côté et l’autre du Rhin. «Ne serait-ce que parce que les grands groupes respectent les plus petits». En fait, les grands groupes allemands ont tendance à considérer leurs sous-traitants ou leurs fournisseurs plus petits comme de véritables partenaires.

Cette relation a semble-t-il été cruciale au plus fort de la crise. Tandis qu’en France, de nombreuses PME ont été utilisées comme tampon pour permettre aux grands groupes d’amortir le choc, engendrant une recrudescence des défauts et des licenciements, la situation a été gérée de façon totalement différente en Allemagne.

Cette notion de respect se vérifie non seulement entre entreprises mais aussi en leur sein. «Quand il y a un coup dur, syndicats et dirigeants s’assoient autour d’une table et discutent ensemble», explique Pierre Zapp en essayant d’illustrer le style singulier de management des PME Allemandes.

Sergio Arzeni, de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), le centre d’études économiques, insiste également sur ce point: « Il y a un respect mutuel entre les employés et les dirigeants d’entreprise, un respect pour le professionnalisme».

Beaucoup de cette différence d’état d’esprit vient aussi du fait que les PME allemandes sont en général des entreprises familiales enracinées localement, avec un fort engagement des familles au sein des équipes dirigeantes.

Les experts insistent sur l’impact que cet enracinent local a sur la propension des entreprises à délocaliser leur activité. «En Allemagne, les baisses de coût doivent être vraiment significatives avant que les entreprises ne décident de transférer la production, explique Sergio Arzeni. En France la délocalisation est devenue plus systématique.»

La relation avec les banques est aussi très différente outre-Rhin, pour des raisons à la fois historiques et géographiques. En dépit du fort mouvement de concentration observé à travers le monde dans le secteur des services financiers depuis plusieurs décennies, les banques allemandes régionales sont demeurées des acteurs-clé du financement des petites et moyennes entreprises, entretenant des relations étroites avec les entrepreneurs locaux.

«Les relations entre les PME et leurs banques locales demeurent extrêmement importantes en Allemagne», écrivaient en 2009 des économistes de la Deutsche Bank. Dans une note comparant la situation pour les PME à travers l’Europe et aux Etats-Unis, ils tentaient de mettre en évidence les spécificités germaniques. «Environ 80% des PME obtiennent les financements de leur banque et 70% des sociétés effectuent la plupart de leurs opérations bancaires avec leur banque, leur caisse d’épargne ou leur caisse coopérative locale», notaient-ils.

Réorganiser le territoire

Ce système d’entreprises locales, financées par des établissements financiers locaux est révélateur d’une autre caractéristique importante de la façon dont sont administrés les pays et qu’il serait extrêmement difficile de faire évoluer: le degré de décentralisation.

La France, avec sa tradition centralisatrice, et le Royaume-Uni, dont une part très importante de l’activité économique est concentrée dans le sud-est de l’Angleterre, sont restés impuissants face à une sorte de désertification économique de nombreuses anciennes régions industrielles et agricoles.

En France, par exemple, les statistiques officielles de l’Insee montrent que l’Ile-de-France concentre presque 20% de la population du pays et près de 30% du produit intérieur brut. Au Royaume-Uni, un rapport publié en janvier 2011 par le bureau d’études Oxford Economics pour la City of London estimait que Londres représente environ 12% de la population totale du pays et génère 21% de son activité économique. 

Dans le même temps en Allemagne, avec ses presque 3,5 millions d’habitants, Berlin est de loin la plus grande ville allemande – Hambourg et Munich arrivant loin derrière – mais ne représente que 4% de la population et moins de 3% du PIB du pays.

Le fédéralisme a bien sûr joué un rôle fondamental dans cette distribution de la population et de l’activité économique. Les Länder allemands restent en effet de puissants centres de décision en matière politique et économique, rendant la couverture de l’ensemble du territoire national depuis un seul et même point plus complexe et un certain degré d’enracinement local indispensable.

L’impact d’une surconcentration de l’activité économique est également visible en matière d’immobilier. Ainsi, les données fournies par BNP Paribas Real Estate [PDF], le pôle de services immobiliers de la banque, indiquent qu’à fin 2011, il fallait débourser en moyenne 810 euros par mètre carré et par an pour louer des bureaux de qualité dans le centre de Paris. A Londres, la facture dépassait les 1.000 livres sterling (1.250 euros). En comparaison, Francfort, la capitale financière allemande, tient de la très bonne affaire, avec un loyer moyen qui ne dépassait pas 432 euros. Sans parler des 262 euros en vigueur à Berlin.

Evidemment, il ne s’agit là que de données moyennes observées dans des quartiers d’affaires bien précis, pas forcément représentatives des véritables coûts immobiliers auxquels les entreprises doivent faire face. Mais cela donne une idée des écarts qui existent entre pays pourtant assez proches. Autre exemple, toujours selon BNP Paribas, il demeure plus onéreux en moyenne de louer des entrepôts à Southampton ou Glasgow qu’à Francfort ou Munich.

Capital humain

Au-delà des éléments matériels comme le coût immobilier ou la propension des banques à financer les PME, d’autres facteurs plus intangibles distinguent aussi l’Allemagne de bon nombre de ses partenaires européens. Sergio Arzeni insiste sur ce qu’il appelle le capital humain:

«On peut faire ce que l’on veut en matière de baisse du cout du travail ou de compétitivité, au cœur de toute politique il y a le capital humain. Les entreprises doivent d’abord avoir les compétences nécessaires pour assimiler les innovations.»

Beaucoup d’économistes considèrent le système éducatif allemand comme la clef de voute du succès économique du pays. Ce système dual dans lequel à l’âge de dix ans les enfants sont orientés soit vers le secondaire soit vers la formation professionnelle est, en effet, censé permettre une meilleure adéquation entre la formation des jeunes et les besoins des entreprises.

Certains experts mettent ainsi en avant le fait qu’en Allemagne le chômage des jeunes est à peine plus élevé que celui du reste de la population active. Les données collectées par Eurostat montrent en effet que le taux de chômage s’élevait à 7,9% pour les jeunes allemands âgés de moins de 25 ans au mois de mars et que cette proportion était de 5,3% pour ceux âgés entre 25 et 74 ans. En comparaison, en France, le taux de chômage des jeunes était de 21,8% et de «seulement» 8,8% pour ceux âgés de 25 ans et plus.

Au-delà de son rôle dans les créations d’emplois, le Mittelstand est aussi reconnu pour sa capacité à rester attrayant pour les salariés. « Il est encore courant de faire toute sa carrière dans une seule et même PME, indique Pierre Zapp, «les employés clé sont en général retenus et bien rémunérés.»

Ceci est particulièrement visible pour les ingénieurs, qui en retour semblent beaucoup plus attirés par le secteur de l’industrie que leur homologues français ou britanniques, pour au la voie royale passe souvent plus par la banque que par les usines et les bureaux d’études.

Au final, le modèle allemand a beau être tentant, il ne faut pas oublier qu’il repose avant tout sur une organisation politique et économique bien spécifique et que des réformes en profondeur seraient nécessaires pour s’en approcher.

Sans compter qu’il a aussi ses propres limites, reposant en grande partie sur les succès d’un secteur exportateur dopé par la demande des pays émergents et sur des efforts souvent douloureux en matière de compétitivité. Sans doute serait-il préférable de trouver notre propre recette du succès.

Yann Morell y Alcover

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