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Les homophobes ne sont-ils que des tapettes?

Daniel Engber, mis à jour le 29.06.2012 à 10 h 18

Une étude veut montrer que les homophobes sont des homosexuels refoulés. A coups d'arguments douteux.

Un couple de Guatemala City, le 17 mai 2012. REUTERS /Jorge Dan Lopez.

Un couple de Guatemala City, le 17 mai 2012. REUTERS /Jorge Dan Lopez.

Teg Haggard, Larry Craig... Pourquoi certains des activistes anti-gay américains les plus virulents ont-ils eux-mêmes été impliqués dans des scandales liés à l’homosexualité? C’est ce que tente d’expliquer une tribune publiée dans le New York Times. Ses auteurs, deux chercheurs en psychologie, disent avoir «des preuves empiriques montrant que l’homophobie peut résulter, en partie au moins, de l’étouffement d’un désir pour le même sexe».

Leur article – «Homophobe? Vous êtes peut-être gay» – promet de mettre un point final à un long débat sur la question. Depuis au moins 15 ans, les scientifiques essaient en effet de prouver par des tests en laboratoire que le proverbe «c’est la première poule qui chante qui a pondu l’œuf» vaut aussi pour la sexualité. [Ndlt: Le proverbe anglais, «he who smelt it dealt it», est plus prosaïque - «celui qui dit sentir un pet en est certainement l’auteur»... Equivalent aussi à «c'est celui qui dit qui est»]. Cette équipe de chercheurs de l’université de Rochester a-t-elle finalement réussi à en faire la démonstration?

Tests psychologiques

Cette nouvelle étude me fait penser au petit jeu «Homo say what», en plus élaboré. [Ce jeu consiste à prononcer très rapidement cette phrase, qui signifie, «les gays disent quoi», pour que l’interlocuteur réponde, justement, «quoi?».] On utilise des mots pour tenter d’obliger un désir homosexuel caché à se dévoiler.

Les chercheurs ont commencé par demander à des étudiants de première année, en majorité des filles, de noter leur orientation sexuelle de 1 à 10 – 1 pour complètement hétéro, 5 pour bisexuel, 10 pour complètement gay. Les participants ont ensuite dû dire à quel point ils étaient d’accord avec des phrases comme «Les homosexuels me mettent mal à l’aise» et «Je ne me sentirais pas bien si je devais partager ma chambre avec un gay».

Une fois les étudiants caractérisés selon leur part d’homosexualité et leur degré d’homophobie, on leur a montré une série d’images et de photos de figurines de gâteaux de mariage sur un écran d’ordinateur, avec deux femmes, deux hommes, ou un homme et une femme.

Pour chacune, ils ont dû répondre «homosexuel» ou «hétérosexuel». Puis les chercheurs ont refait le test en faisant apparaître en plus à l’écran les mots «moi» et «les autres» juste avant certaines images, de manière subliminale, rapidement. Lorsque le mot «moi» raccourcissait le temps de réaction de l’étudiant confronté à une image «gay», c’était interprété comme le signe d’une homosexualité cachée – les psychologues en concluaient que la personne associait, au moins dans son subconscient, le mot «moi» à l’homosexualité.

Très hétéro = homo

C’est la méthode des tests d’association implicite, utilisés par de nombreux chercheurs pour montrer des penchants enfouis ou même des préjugés raciaux. L’idée, c’est que notre cerveau a besoin de moins de temps pour faire un lien entre un mot et une image lorsqu’il existe déjà, en nous, une connexion entre les deux. Une personne réagira par exemple plus rapidement au mot «bleu» en présence du mot «ciel» ou, plus troublant, au mot «homme» en présence du mot «président».

L’équipe de Rochester a adapté ce principe pour ses mesures d’orientation sexuelle. Si un étudiant répondait plus rapidement aux images gays précédées du mot «moi» qu’aux images hétéro précédées de ce même mot, l’équipe concluait à une homosexualité secrète.

En appliquant cette logique, les chercheurs ont conclu que 20% des étudiants de première année qui se disaient très hétéros montraient des signes d’homosexualité cachée. Et il se trouve que ces personnes secrètement gays étaient justement celles qui avaient, en général, exprimé le plus d’homophobie dans le questionnaire avant le test.

Une question d'interprétation

Faut-il croire cette interprétation des données? Les auteurs prétendent dans l’article que le test du temps de réaction «distingue de manière fiable les hétéros des lesbiennes, gays et bis». Dans le résumé qu’ils ont fait de leur travail pour le Journal of Personality and Social Psychology, ils se montrent toutefois moins optimistes sur leur méthode. Ils citent juste une autre étude ayant utilisé la même approche qu’eux et expliquent qu’elle a montré «une correspondance modérée avec les orientations sexuelles annoncées par les participants».

Quels que soient les précédents, leur test ouvre la voie à une autre interprétation. Certes, il se pourrait que les gays et les hétéros homophobes répondent plus rapidement aux images gays parce qu’ils sont en réalité tous homosexuels. Mais il se pourrait aussi que les participants gays et hétéros homophobes soient juste plus sensibles à la question de l’homosexualité.

Sans surprise, un gay pourra tout simplement être plus réactif devant une image montrant deux hommes parce qu’elle correspond à son orientation sexuelle. Mais un homophobe pourrait aussi y être plus sensible pour la raison opposée: l’image, contraire à ses opinions, le mettrait mal à l’aise. Le sociologue Michael Kimmel estime que ce qui fait peur à certains hommes, ce ne sont pas tant les homosexuels que le fait d’être perçus eux-mêmes comme tels (et donc émasculés).

Dans cette logique, l’association entre le mot «moi» et l’image gay est particulièrement insupportable pour un vrai homophobe. Et, c’est bien connu, le degré de sensibilité au sujet et l’anxiété sont deux facteurs qui tendent à diminuer le temps de réaction. Les gens sont un peu plus rapides quand quelque chose les énerve ou les excite.

Les chercheurs de Rochester auraient pu essayer d’écarter cette interprétation en comparant les temps de réaction face aux images précédées du mot «moi» et les temps de réaction face aux images précédées du terme «autres». Si gays et homophobes avaient répondu plus rapidement uniquement quand on les amenait à penser à eux (et non aux autres), cela aurait appuyé l’idée que c’est l’identification personnelle qui accélère la réaction. N’empêche, certaines interrogations demeureraient.

Car il serait encore logique qu’un homophobe soumis à une image gay soit plus nerveux quand celle-ci est associée au mot «moi» qu’au mot «autres». Ce qui est sûr, c’est que soit les auteurs de l’article n’ont pas pris la peine de faire cette comparaison entre «moi» et les «autres», soit ils ont choisi de ne pas parler des résultats dans leur tribune. (J’ai réussi à joindre plusieurs d’entre eux au téléphone et par email mais aucun n’a pu me fournir plus de détails.)

Une méthodologie douteuse

Le fait d’utiliser des images de figurines de gâteaux de mariage pour représenter l’homosexualité et l’hétérosexualité pose également problème. Dans l’article du New York Times, les auteurs promettent de donner des preuves de «désir pour le même sexe» étouffé. Mais comme le remarque Gregory Herek, expert en stigmatisation de la sexualité, ces images chastes sont trop éloignées de la réalité et de l’imagerie érotique. Il explique que dans d’autres études du même phénomène, des photos ou des vidéos de couples enlacés ou à moitié nus, ont été plutôt utilisées.

En l’absence de données de laboratoire plus convaincantes ou de tests réalisés avec des stimuli sexuels plus explicites, difficile de dire que l’étude de l’université de Rochester démontre quoi que ce soit en matière d’homosexualité secrète. L’interprétation est peut-être beaucoup plus basique: les étudiants de première année qui se disent mal à l’aise en présence de personnes homosexuelles se sentent probablement un peu mal à l’aise en présence de gays et ceux qui se disent homosexuels le sont probablement...

Homophobie et érection

Si les tests de temps de réaction ne peuvent fournir de preuve satisfaisante, n’y a-t-il point de salut, en matière d’orientation sexuelle, pour la théorie de la poule qui chante la première? Les scientifiques pourront-ils un jour démontrer que, comme le suggérait Freud, les homophobes répondent à des pulsions homosexuelles subconscientes?

S’il existait une façon plus directe de mesurer les désirs sexuels secrets de quelqu’un, nous pourrions peut-être dire avec certitude s’il cache son homosexualité. Imaginez. Vous mettez dans la même pièce un groupe d’homophobes et des personnes gays plus tolérantes, vous les forcez à regarder des films pornographiques gays et vous mesurez la taille de leur érection avec une sorte de jauge de contrainte. Reconnaîtrait-on les homophobes à la taille de leur gaule?

Bonne nouvelle: cette étude a précisément été menée au milieu des années 1990, à l’université de Géorgie. Grâce à la technique de la pléthysmographie pénienne, qui permet de mesurer les variations du volume du pénis, les chercheurs ont comparé les érections de 35 homophobes et 29 non-homophobes face à des films pornographiques différents.

Tous les hommes étaient clairement excités par les images lesbiennes et hétéros, mais ils n’ont pas réagi de la même façon face aux films gays. Les trois quarts environ des homophobes ont manifesté un certain engorgement du pénis. Pas autant que lorsqu’ils regardaient les autres films, mais suffisant pour être classé «modéré» ou «clairement gonflé» par les chercheurs. C’était seulement un tiers des non-homophobes.

Angoisse et érection

Mais finalement, même ces découvertes basées sur l’observation du pénis ne nous en apprennent pas beaucoup sur la nature humaine. Ces résultats n’ont pas été confortés par d’autres tests de laboratoire du même genre depuis leur publication. En outre, comme l’équipe de l’université de Géorgie l’admet dans son article, de nombreuses études montrent que l’anxiété, aussi, peut provoquer l’excitation sexuelle.

Une étude datant de 1977 a par exemple mesuré le volume sanguin vaginal chez des femmes regardant des films érotiques, certaines après avoir vu des images d’accident de voiture. Les femmes à qui on avait montré ces dernières étaient plus rapidement excitées que les autres. Des travaux plus récents menés par une équipe de l’université du Texas, à Austin, montre que les femmes raisonnablement anxieuses sont plus facilement excitées sexuellement que celles qui sont soit faiblement soit exagérément anxieuses (PDF).

Il se pourrait, selon ces chercheurs, que l’activation du système nerveux sympathique, celui que nous utilisons pour nos réactions dites «de lutte ou de fuite», influe sur nos comportements érotiques.

Des recherches similaires ont montré que les hommes avaient des érections plus importantes quand ils avaient peur de recevoir une décharge électrique. Et une vieille étude de 1943 confirme – ce n’est pas une surprise – qu’au moins la moitié des adolescents peuvent avoir des érections dans des contextes non-sexuels, surtout quand des expériences leur inspirent de l’enthousiasme, de la peur ou toute autre émotion forte. (Parmi les exemples donnés dans l’article: «être en retard à l’école», «trouver de l’argent», un «ascenseur qui monte rapidement» ou encore un «grand escalier».)

Des homophobes simplement homophobes

Le test de la pléthysmographie pénienne souffre donc de la même lacune que le test qui vient d’être décrit dans l’article du New York Times. Les homophobes peuvent avoir manifesté leur anxiété plutôt que leur désir.

L’ironie de tout cela, c’est que nous n’avons pas besoin de mesurer la circonférence du pénis ou le temps de réaction pour savoir que, bien sûr, certains homophobes sont gays! Nous pouvons tous tirer de nos expériences sociales et de nos observations un tas de données sur ces gens qui protestent trop. (Comme le souligne la tribune du Times, Teg Haggard a reconnu que ses dénonciations de l’homosexualité pourraient être liées à ses propres désirs.)

Mais ce qui est frappant, c’est l’enthousiasme avec lequel cette information, qui semble pourtant aller de soi, a été reçue. La page web où l’article figure a compté parmi les pages les plus vues et les plus partagées du site depuis que la contribution est en ligne. Pourquoi? Parce que les lecteurs du New York Times veulent faire passer le message «si vous menez campagne contre le style de vie gay, c’est probablement parce que vous l’êtes vous-même». Je parie qu’ils sont animés par le désir secret de faire taire les homophobes en leur faisant peur. Donnez-moi un chronomètre et quelques figurines de gâteaux de mariage et je vous le prouve!

Daniel Engber

Traduit par Aurélie Blondel

Daniel Engber
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Journaliste
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