Monde

La «nouvelle» présidence de Vladimir Poutine

Dominique Dhombres, mis à jour le 24.05.2012 à 14 h 53

Poutine a donc été reconduit pour six ans. Mais, pour Andreï Gratchev, ancien conseiller de Gorbatchev, la Russie est peut-être en train de bouger.

Une manifestation anti-Poutine, le 19 mai 2012 à Moscou. REUTERS/Sergei Karpukhin

Une manifestation anti-Poutine, le 19 mai 2012 à Moscou. REUTERS/Sergei Karpukhin

L’investiture de Vladimir Poutine, le 7 mai, en tant que «nouveau» président de la Russie est passée à peu près inaperçue. Le jeu de chaises musicales avec Dmitri Medvedev, redevenu Premier ministre, donnait de toute façon un côté opérette à l’affaire.

Vladimir Poutine est l’homme fort de la Russie depuis qu’il a succédé à Boris Eltsine le 31 décembre 1999 en tant que président par intérim. Qu’il soit président par intérim, de plein exercice ou Premier ministre est presque anecdotique. La fiction officielle d’une démocratie «normale», avec des élections, présidentielle et législatives, à intervalles réguliers, est difficile à accréditer. La nouveauté est l’ampleur de la contestation de cette fiction par une classe moyenne naissante et une intelligentsia qui a retrouvé sa combativité.

Vladimir Poutine est donc reconduit pour six ans. Les manifestations hostiles au régime n’ont pas cessé pour autant. Elles sont nettement moins importantes que dans les mois précédant le scrutin du 4 mars, mais elles font toujours désordre aux yeux de l’ancien colonel du KGB. Elles sont encore plus sévèrement réprimées, d’autant que les caméras étrangères sont parties. Ne parlons pas de la télévision russe, entièrement aux ordres.

La montée d'une contestation

Poutine tolère la liberté de ton d’une partie de la presse écrite, mais veille au grain dès que des médias qu’il juge plus dangereux (radios notamment) osent le défier. L’essentiel, à ses yeux, est de tenir fermement toutes les chaînes de télévision, et la quasi totalité des radios. Il ne s’est pas encore attaqué avec autant d’énergie aux réseaux sociaux, en plein développement sur l'Internet russe.

Ce sera peut-être un des enjeux de cette «nouvelle» présidence Poutine. Pendant la campagne, le plus célèbre opposant a été le blogueur Alexi Navalny. Ce dernier n’a pas désarmé. Il a pour lui sa jeunesse et la nouveauté absolue que constitue son mode d’intervention dans le champ politique: des attaques au vitriol, sur son blog, contre la corruption des dignitaires du régime, et des interventions, tout aussi musclées, lors des meetings publics. On n’avait encore jamais vu en Russie ce type de contestation qui allie réseaux sociaux, forts de millions d’intervenants, et manifestations de rue, rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes.

Cette mobilisation est l’évènement le plus important qui se soit produit en Russie depuis trente ans, estime Andreï Gratchev, qui fut le conseiller et le porte-parole de Mikhail Gorbatchev. C’est la preuve, selon lui, que la Perestroïka et la Glasnost ont laissé des traces, et ont fini, bien des années plus tard, par porter leurs fruits.

C’est aussi la confirmation que «ce que Gorbatchev considérait comme l’oeuvre de sa vie, la démocratisation de la Russie et son ouverture au monde, ont échoué avec quelqu’un comme Poutine», ajoute-t-il. Cette remarque mérite une clarification.

«Au début des années 2000, Mikhail Gorbatchev a soutenu Poutine, qui avait redressé l’Etat après l’effroyable image de bateau ivre que donnait Eltsine, mais il a ensuite déchanté, et il a finalement conseillé publiquement à Poutine de ne pas briguer un nouveau mandat.»

Cela n’a pas été, comme on l’imagine, du goût de l’intéressé qui a seulement grommelé qu’il n’avait pas de leçons à recevoir du fossoyeur de l’URSS. Les relations entre le dernier président de l’URSS et l’ancien et nouveau président russe étaient inexistantes. Elles sont devenues exécrables. Mikhail Gorbatchev n’en a cure. Que fait-il donc, entre ses tournées de conférence et ses rares apparitions publiques? «Il écoute de la musique classique», confie Andreï Gratchev en souriant. Il a gardé des relations chaleureuses avec lui, jusqu’à aujourd’hui.

«Nous» contre «eux»

Andreï Gratchev esquisse une comparaison entre la situation de la Russie en 2012 et celle de 1991.

«Gorbatchev a préféré ne pas passer en force et a accepté finalement de démissionner en laissant la place à Eltsine. Il est donc en droit de dire à Poutine: tu vois, on peut démissionner! On peut quitter la fonction présidentielle! Mais Poutine, contrairement à Gorbatchev, s’accroche au pouvoir. Il a tout misé sur la partie la plus rétrograde du pays, les nostalgiques de l’URSS. Il parle de complot de l’étranger, agite le spectre de la guerre civile. Jamais Gorbatchev n’a fait ça.»

Poutine a une thématique simple, pour ne pas dire simpliste. Il y a «nous» (les Russes, les vrais, les braves gens, favorables à Poutine) et «eux» (tous les autres, les mauvais Russes, les étrangers, la terre entière). Il exalte la «majorité silencieuse» (formée de «nous») face aux «minorités bruyantes» (presque toujours télécommandées de l’étranger).

En réalité, le pouvoir est détenu par une nomenklatura, souvent issue de l’ex-KGB , qui règne avec l’assentiment de la partie la plus rétrograde, ou la plus inerte, du pays. L’opposition, apparue ces derniers mois, est au contraire formée d’une classe moyenne montante, créatrice, ouverte sur l’extérieur. Andreï Gratchev conclut:

«La Perestroïka était une révolution par le haut, voulue par Gorbatchev. Il lui manquait une base sociale. Cette fois, c’est le contraire. La base sociale, cette classe moyenne et créatrice, est là. C’est le leader qui manque!»

L’ancien conseiller et toujours ami de Mikhail Gorbatchev est en effet sceptique sur les capacités à diriger des personnalités les plus marquantes de l’opposition. Le blogueur Navalny?  Il a de la prestance, du courage. «On a un moment pensé qu’il serait un Lech Walesa russe», pour le moment, ce n’est pas encore ça... Des opposants de longue date, comme Garry Kasparov, l’ancien champion du monde d’échecs, se sont usés à la tâche.

Vladimir Poutine est donc relativement tranquille dans l’immédiat. Il a été réélu, dès le premier tour, le 4 mars, grâce à des fraudes d’ampleur limitée. Il l’aurait probablement emporté sans ces fraudes! Mais la classe moyenne, apparue depuis quelques lustres, a appris à manifester dans la rue. Et l’intelligentsia s’est mobilisée contre lui avec une énergie sans précédent. Pour Andreï Gratchev, c’est la preuve que finalement le combat de Mikhail Gorbatchev, qu’il raconte dans son dernier livre Gorbatchev, le pari perdu? n’a pas été entièrement vain.

Dominique Dhombres

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