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Tunisie, Egypte, Kirghizistan: Le modèle géorgien que l'on s'arrache

Louis-Antoine Le Moulec, mis à jour le 01.06.2012 à 14 h 13

Ces trois pays, qui ont vécu des révolutions populaires l’année passée, ont lancé une série d’échanges bilatéraux, afin de tirer les enseignements de la success story géorgienne.

Mikheïl Saakachvili avec Barack Obama et David Cameron, le 21 mai 2012 au sommet de l'Otan à Chicago. REUTERS/Larry Downing

Mikheïl Saakachvili avec Barack Obama et David Cameron, le 21 mai 2012 au sommet de l'Otan à Chicago. REUTERS/Larry Downing

Elle barbotait en 2003 dans les bas-fonds des classements internationaux en tous genres. Huit années ont passé depuis la révolution des Roses et voilà la Géorgie qui monte sur le podium des réformistes remarqués par la Banque mondiale. Son modèle de réforme, qui relève de l’électrochoc tant par sa rapidité que dans ses modalités, va même jusqu’à susciter l’intérêt des nouvelles élites égyptiennes et tunisiennes.

Isolée dans l’espace post-soviétique depuis la guerre d’août 2008, la Géorgie devenue modèle est sujet à débat en Ukraine, au Kirghizistan, au Kazakhstan et même en Russie. Une revanche idéologique sur ce système russo-soviétique que le leadership géorgien s’emploie régulièrement à associer au «mal».

Parvenus à briser la spirale de la corruption, Mikheïl Saakachvili et son équipe ont «nettoyé au Kärcher®» la petite république caucasienne. Rompant avec l’héritage soviétique, ils ont fait le pari de l’Ouest. Une expérience inédite encore en devenir, mais qui déjà suscite admiration… et interrogations.

Le cercle vertueux des réformes

Tout commence, fin 2003, par la révolution des Roses, au cours de laquelle un engouement populaire massif vient appuyer le nouveau gouvernement emmené par Mikheïl Saakachvili. Edouard Chevardnadzé, ministre des Affaires étrangères d’URSS de 1985 à 1990 et président géorgien depuis 1992, accepte alors de passer le témoin. Le mouvement est galvanisé par une idée unique: l’éradication de la corruption.

Les attentes sont fortes après l’épisode révolutionnaire et se doivent d’être satisfaites rapidement. L’exécutif décide de lancer une série de réformes violentes, sévissant contre les agents corrupteurs, hauts fonctionnaires et politiques, le tout diffusé à la télévision tel un show de télé-réalité. Le message est clair: la corruption n’est plus tolérée, la loi s’impose à tous.

La réforme de la police de la route (juillet 2004) est souvent citée en exemple. Elle était l’organe le plus corrompu, ou tout au moins, le plus «visiblement» corrompu de l’appareil d’Etat. Elle allait donc devenir la cible numéro un. A la veille du coup d’éclat, la tension est à son comble. Elene Khoshtaria, qui travailla sur cette réforme, raconte:

«La veille au soir, on envisageait encore un soulèvement massif. 16.000 policiers renvoyés en une nuit, on pouvait craindre le pire. Une rébellion voire une guerre civile.»

Il n’en sera rien. Amnistie et avance salariale de deux mois participent à la résignation des policiers. La formation de jeunes officiers aux salaires élevés, la mise en place d’inspecteurs des polices, le paiement électronique centralisé des amendes concourent, entre autres, au succès de la réforme. Une enquête menée en 2010 au sein de la population par l’International Republican Institute en témoigne. L’appréciation positive du travail mené par la police de la route atteint les 84%... contre à peine 10% en 2003. Un miracle, en un record de temps.

Les mesures prises simultanément pour la réforme de l’Etat et dans le domaine économique permettent de donner rapidement à la Géorgie une assise financière. Les recettes fiscales assurent la pérennité du train des réformes qui, par son efficacité, contente la population. Au moins en partie.

Ce qui était jusqu’alors décrit comme un «héritage culturel» fait de criminalité, de banditisme, de vol et de corruption, vit ses dernières heures. L’expérience géorgienne prouve –c’est l’objet du rapport de la Banque mondiale– qu’il n’y a pas de déterminisme culturel pour expliquer l’ancrage de la corruption. Un pays peut s’en débarrasser, si tant est que la volonté politique est réelle.

Les limites du modèle

Elene Imnadzé, co-auteure du rapport, tient à souligner la particularité du modèle géorgien, tout en évitant le moindre jugement de valeur.

«Le succès de ces réformes est indéniable, des statistiques solides le prouvent (…) Ce succès repose, entre autres, sur une volonté politique forte, un pouvoir exécutif centralisé, qui de fait, par sa nature, pourrait dans le futur compromettre le chemin parcouru.»

Puis la critique commence à se faire entendre… En 2007, des manifestations populaires menées à l’encontre du gouvernement provoquent des heurts violents entre police et manifestants. La police est alors sévèrement critiquée pour son usage de la force.

Vient ensuite la guerre d’août 2008, quelques mois après l’élection présidentielle qui a reconduit Mikheïl Saakachvili au pouvoir: débâcle de l’armée et perte de 20% du territoire national qui passent sous contrôle russe même si l’Abkhazie était en sécession depuis quinze ans et que l’Ossétie n’était plus vraiment sous contrôle de Tbilissi. Du reste, l’épisode militaire traumatise l’opinion par la rapidité et la violence du pilonnage russe.

Pour le gouvernement, l’aide internationale consécutive au conflit vient soutenir le train des réformes et le développement des infrastructures, la croisade réformatrice retrouve sa vitesse de croisière. La rhétorique de l’ennemi russe devient le leitmotiv des discours présidentiels, devenus profondément patriotiques.

Du côté de la population, si les Géorgiens reconnaissent l’amélioration de leurs conditions de vie, le chômage et le verrouillage de la scène politique, tant au niveau local que national, nourrissent une amertume croissante.

Le taux de chômage officiel atteint 15,5% dans la capitale, soit deux points de plus qu’en 2004. Quant au non-officiel, une étude menée par le National democratic institute le situe autour de 67%.

«Depuis cinq ans, nous avons un taux de migration positif. L’économie est en plein développement. Il y a de plus en plus d’opportunités de travail pour les Géorgiens», explique Guiorgui Baramidzé, ministre d'Etat et vice-Premier ministre chargé de l’Intégration européenne et euroatlantique. Il est vrai qu’un insolent taux de croissance de 7% ne nous incite pas à le contredire.

Imperméable aux chiffres cependant, le Géorgien moyen a nettement le sentiment que le pays est servi sur un plateau aux étrangers –appelés  constamment à investir en Géorgie– sans que lui ne soit invité au festin.

L’année passée, interrogé lors d’un échange (à Paris) sur ces réformes et sur l’amertume ressentie par la population, Torniké Gordadzé, vice-ministre aux Affaires étrangères, ne me dit que du bien des réformes économiques, avant de terminer, méprisant car agacé par la question et insolemment fier de son argumentaire:

«Si vous aviez été en Géorgie (CQFD), vous auriez vu, dans les campagnes, que les hommes ne font rien mais passent leur journée à fumer et à jouer au nardi (Backgammon, NDLR).»

Le problème est bien là, ils sont souvent comme ça les Michistes (1). Des Croisés modernes, convaincus des bienfaits de la réforme, de la volonté présidentielle de faire de la Géorgie un pays «moderne et civilisé», quoiqu’en pensent leurs administrés.

Le bon élève sous surveillance

Les Michistes ne sont pas pour autant totalement libres. Le bon élève de l’Occident est en audit permanent et tant les prêts que l’aide au développement sont conditionnés à l’enregistrement de progrès démocratiques.

Etats-Unis, Union européenne, Otan, décryptent le cheminement de la république caucasienne. Pour l’heure, plusieurs organisations internationales dont la Banque mondiale et la Berd saluent les progrès réalisés dans la transformation du pays sans manquer de soulever des interrogations quant à l’indépendance du système judiciaire, au manque de diversité de la scène politique et à la transparence des médias.

L’indépendance de la justice est critiquée. Plusieurs ONG dénoncent aussi l’arbitraire des condamnations dont les peines pour des délits mineurs s’avèrent souvent être totalement disproportionnées. En découle un taux d’incarcération qui se place au deuxième rang mondial après les Etats-Unis.

Akaki Minashvili, président du comité aux Affaires internationales auprès du parlement, répond à cette dernière préoccupation:

«La première étape des réformes consistait en une tolérance zéro. Il était nécessaire de nettoyer le système. Aujourd’hui, nos prisons sont pleines, mais notre taux de criminalité est minimal. A présent, nous nous dirigeons vers un régime plus libéral, vers des peines non privatives de libertés, vers de la probation.»

Sur le devant de la scène politico-médiatique, «l’affaire Ivanishvili» agite le pays. Le «candidat du Kremlin», tel que ses détracteurs s’acharnent à le qualifier, n’a toujours pas recouvré sa nationalité géorgienne. Ce Français de nationalité a ouvert des bureaux politiques à travers tout le pays pour fédérer autour de son projet «Georgian dream», mais le ralliement de tous les exclus du saakachivilisme a quelque peu entaché sa crédibilité.

«Accepteriez-vous, en France, qu’un homme pesant plusieurs milliards de dollars (davantage que le PIB géorgien, NDLR) finance un parti sur ses propres deniers? Non», assène Minashvili. L’affaire est close. Pour le moment.

Les élections parlementaires, qui comptent désormais plus que les présidentielles (janvier 2013) du fait d’une réforme constitutionnelle, auront lieu en octobre. Les mises en garde occidentales face à une dérive autoritaire incitent, une fois de plus, les Michistes à user de diplomatie tout en faisant du scrutin un nouveau «test» pour l’avènement de la démocratie géorgienne. Minashvili ne doute pas de la réussite du Mouvement national (parti de Mikheïl Saakachvili):

«La Géorgie est un pays ouvert à tous les observateurs, à tout audit du Conseil de l’Europe, de l’Union européenne, de l’Otan. Nous sommes demandeurs de monitoring quant à nos réformes. Nous sommes ouvertement candidat à l’entrée dans ces structures, nous n’avons rien à cacher. En 2008, on nous avait dit que ces élections présidentielles seraient un test. Nous l’avons passé. En 2010, à nouveau, pour les élections parlementaires, nous l’avons passé. Cette année, nous le passerons à nouveau.»

Preuve de bonne volonté, Mikheïl Saakachvili a récemment invité l’OSCE à déployer des observateurs de long terme, programme que l’Organisation ne pratique pas… Le PNUD financera un programme d’observation de la couverture médiatique de ces élections. Affaire à suivre.

Un intérêt pour le premier de la classe

In fine, rendons à César ce qui appartient à César. Les Michistes sont ce qu’ils sont, mais le succès des réformes en Géorgie est incontestable. En moins de dix ans, la république s’est littéralement transformée, se démarquant profondément de ses anciens camarades soviétiques. Depuis plusieurs mois, le modèle géorgien suscite un intérêt croissant de la part de gouvernements étrangers.

«Nous ne voulons donner de leçons à personne. Nous apprenons encore de nos réformes. Le succès de celles-ci, dans la santé, l’éducation, l’économie, le service public, intéresse plusieurs gouvernements. Nous sommes prêts à échanger sur l’expérience», précise Guiorgui Baramidzé.

La Tunisie, l’Egypte, le Kirghizistan, qui ont vécu des révolutions populaires l’année passée ont lancé une série d’échanges bilatéraux, afin de tirer les enseignements de la success story géorgienne.

Des éditorialistes ukrainiens et russes en parlent dans leurs colonnes. En Russie, dans les fonds de cuisine alternatifs, on parle de cette Géorgie qui aurait éradiqué la corruption, faits que les médias télévisuels russes ne sauraient relayer. La voie géorgienne est évoquée par certains comme une voie alternative au néo-soviétisme russe qui gangrène le développement des pays de l’espace post-soviétique.

Timour Koulibaev, gendre du président kazakh Noursoultan Nazarbaïev dont les relations avec Moscou s’apparentent à une lune de miel, va même jusqu'à invoquer publiquement la voie géorgienne à des fins de développement au détriment du modèle russe.

Un tel modèle de réforme serait-il envisageable en Russie, au Kazakhstan, en Ukraine? Et ce, malgré la taille de ces pays? Elene Imnadzé:

«Mikheïl Saakachvili répond par l’affirmative. C’est ce qu’il a déclaré à l’occasion de la présentation de ce rapport à Washington, en janvier dernier. Selon lui, c’est même plus facile, car dans un petit pays, tout le monde a des connections avec des personnes de pouvoir, réformer c’est donc attaquer des familles.»

Qui en eut douté? Un Michiste est, par essence, convaincu du bienfait de sa croisade. C’est ce qui fait sa force, une force dont il ne devra pas abuser.

Louis-Antoine Le Moulec

(1) Michiste: partisan ou membre du gouvernement de Mikheïl Saakachvili. Retourner à l'article

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