Culture

Voltaire est ressuscité, vacciné et de retour à Paris

Jean-Yves Nau, mis à jour le 11.06.2012 à 16 h 08

Franck Nouchi nous emmène dans un polar parisien mêlant ADN, journalisme et intellectuels.

Voltaire

Voltaire

Les romans à clefs ont bien des charmes. Comment résister à ouvrir des tiroirs et des portes qui, disons depuis Barbe-Bleue, sont faits pour ne pas rester fermés? Mais ces romans sont aussi des ouvrages qui ne peuvent pas ne pas frustrer. Et frustrer doublement.

Frustrer les lecteurs, bien sûr, qui ne sauront jamais s’ils ont bel et bien tout déverrouillé (mais enfin voyons, vous n’aviez pas saisi que  la marquise de @@@ c’était notre fameux Dr ###, oui, le sexologue, incroyable non …).  Mais en gardant en mémoire que la frustration n’épargnera guère l’auteur. Les inconscients étant ce qu’ils demeurent, celui qui tient la plume prend un grand risque: apprendre un beau jour que des lecteurs ont déniché dans ses lignes quelques serrures grandes ouvertes; des serrures dont lui-même ignorait jusqu’à l’existence. Tel est alors bien surpris qui croyait vous surprendre. Ce sont là, on le sait, quelques-uns des charmes conjoints de la plume et de l’édition. Depuis environ deux ou trois siècles. Depuis, disons, Voltaire.

Or, surprise, c’est précisément François-Marie Arouet (Paris, 1694 - Paris, 1778) qui est au centre du roman de Franck Nouchi*, Le cerveau de Voltaire. Roman très parisien pour une intrigue de notre temps, tissée entre l’Institut Pasteur et le Quai des Orfèvres; soit entre le séquençage (possible) d’une relique corporelle et le clonage (fantasmé) de l’esprit qui pétille. Appel, aussi, à briser les chaînes dorées d’un Paris cadenassé par des intellectuels repus, vieillissants, du genre déclinant.

Au fond, rien de bien palpitant depuis Camus, semble dire l’auteur qui connaît assez finement le terreau dont il se moque. Et ce faisant, il ne cache pas sa nostalgie d’une époque où le journalisme vivait (entre autre) de culture et de courage politique. Mais voici, la ration calorique ne cesse de se réduire. On en tremblerait si ce même journalisme ne retrouvait déjà, sur quelques sites Internet, et la vie et ses couleurs.  

Pour l’heure, c’est le commissaire Marcel Attias qui est sur scène. A la manœuvre entre les énormes matous du Select (99, Boulevard du Montparnasse) et du Marigny (86, Boulevard de Port-Royal), La Closerie des Lilas (qu’on ne présente pas, c'est ici) et Le Lutetia (qu’on ne présente plus, c'est là). Ajoutons Le Grand Véfour, l’Hôtel Raphaël, le Jardin du Luxembourg, le flanc sud-ouest de la montagne Sainte-Geneviève et quelques tristes gargotes néo-canailles du quartier Monge. Il y a encore une librairie mythique (Tschann au 125 Boulevard du Montparnasse), Le Monde (rues des Italiens, Falguière, Claude-Bernard, Boulevard Blanqui, etc.). Et l’essentiel: le musée de la médecine (Hôtel de Miramion, quai de la Tournelle). Un temple que les technocrates au front bas de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris s’apprêtent (scandale et sacrilège!) à détruire. Même la chapelle du Val-de-Grâce, l’hôpital (militaire) du même nom et son voisin le Languedoc sont là. Marcel Attias loge rue Berthollet, à deux pas ou presque du Boulevard Richard-Lenoir. Quelques hectares de souvenirs et de rêves pour une intrigue assez désinhibée pour que l’on s’y attache durablement.

Une charmante chasse à l'homme

Nous sommes en 2012 et la biologie contemporaine a ressuscité Voltaire. Plus précisément un mystérieux biologiste l’aurait ressuscité. Son cervelet avait été plus ou moins religieusement conservé depuis 1778 sur les rives de la Seine. On sort cette relique laïque et républicaine de sa châsse de comédie. On compare le profil génétique avec quelques hépatocytes voltairiens conservés par ailleurs? Aucun doute: ces neurones sont bien ceux du Grand Homme. Et voici que ces neurones cérébelleux disparaissent du frigo.

Démarre alors une charmante et paradoxale chasse à l’homme: il s’agit de retrouver le voleur afin qu’il ne fasse pas renaître Voltaire grâce à sa folle baguette de cloneur. Le capturer pour qu’il ne redonne pas la vie à celui qui usa à merveille de la sienne. L’auteur aurait pu filer la métaphore. On peut par exemple l’imaginer se friser les moustaches en feuilletant le catalogue des intellectuelles mères porteuses avec valeurs comparées de leur ADN mitochondrial. Mais taisons-nous; peut-être une suite est-elle déjà en préparation à la demande de la maison Flammarion…

La presse (fantasmée) est omniprésente dans ce roman-polar. On y voit réapparaître un monstre du Chicago Tribune, un clone bien vivant de Rouletabille devenu mormon, un journaliste qui hanta redoutablement la rue du Dr Roux. Il s’agissait alors déjà d’empreintes génétiques: découvrir la vérité sur la paternité de la découverte du LAV/HTLV3 (Montagnier Luc vs Gallo Robert).

Une bien belle tragédie moderne pour quelques (déjà) happy few, qui se font rares. Ce Rouletabille des Grands Lacs revient à Paris pour faire la nique à un Maigret originaire d’Afrique du Nord (Casablanca) et qui ne parle donc pas anglais. On croise un généticien d’une prodigieuse intelligence (le Pr Grunberg) et sa secrétaire (Marie-Béatrice) prodigieusement émoustillante. Beaucoup de grands seconds rôles. Ceux qui existent dans la vraie vie (Axel Kahn, Michel Kajman, Bernard Henri-Levy, Pierre Lepape, Luc Rosenzweig, Nicolas Sarkozy et son épouse, Frédéric Mitterrand). Ceux qui existent dans l’ombre prtée des premiers (le gardien Debolder, le chauffeur Marceau, Cécile Du Pré, Pascale Raymond-Dior, etc.). Beaucoup de Nespresso. Et une erreur factuelle grave: Houellebecq (Michel) boit énormément «du Latour et du Eyquem» (page 61). On corrigera.

(Re)lire Voltaire

Les mêmes causes produisant les mêmes effets (à Paris sans doute plus qu’ailleurs) on vérifiera une fois encore une règle sans exceptions: le fait de citer l’existence de Philippe Joyaux Sollers (75 ans, écrivain) dans un ouvrage fait que Sollers cite à son tour cet ouvrage dans tous les journaux où il écrit. Mais comment pourrait-on ne pas citer Sollers quand on écrit, à Paris, sur Voltaire? Et comment, du même coup, ne devrait-on pas se moquer en abyme du même très cher Sollers. On songe ici au méchant Karl Kraus dans Dits et contre-dits:

«Au début il y eut l’exemplaire pour le critique, envoyé par l’éditeur. Il écrivit alors un compte rendu. Puis il écrivit un livre que l’éditeur accepta et donna à un autre comme exemplaire pour la critique. Celui qui le reçut fit comme le premier. C’est ainsi qu’est née la littérature moderne.»

La vertu cardinale de l’ironique polar de Franck Nouchi est moins dans sa chute (nous ne la révèlerons pas) que dans la fringale qu’il suscite: celle de (re)lire dare-dare François-Marie Arouet. A commencer par ses Lettres philosophiques (ou anglaises). Et, pour ce qui nous concerne, par la onzième de ces lettres: Sur l’insertion de la petite vérole. Une lecture revigorante en ces temps où les Lumières faiblissent et où l’on voir resurgir, dans l’ombre qui gagne, la hantise des vaccinations. Voltaire étant vivant et vacciné, nous reviendrons bientôt le lire, l’écouter, le comprendre. Merci encore, Marcel Attias.

Jean-Yves Nau

* Journaliste au Monde, j'ai enquêté avec lui de 1987 à 1998 au sein de la rubrique médicale du Monde, notamment sur les affaires de la «mémoire de l'eau», de l'ARC et du sang contaminé par le virus du sida. Retourner à l'article

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