France

Obésité: plus fort que le Médiator, voilà Qvisa

Jean-Yves Nau, mis à jour le 14.05.2012 à 17 h 29

Une amphétamine associée à un antiépileptique va bientôt officiellement arriver sur le marché mondial de la lutte contre l’obésité. «Inacceptable», accuse le mensuel Prescrire. Echaudée par le scandale Servier, la France va-t-elle donner son feu vert?

REUTERS/Lucas Jackson

REUTERS/Lucas Jackson

Un clone du Médiator est annoncé, version pire. Son nom de marque sera Qnexa aux Etats-Unis,  Qvisa en Europe. L’amaigrissant ne sort pas masqué des maudites cornues tricolores des Laboratoires Servier. Il s’affiche comme anorexigène et il est issu du pipe-line de Vivus Inc, une société américaine de biotechnologies spécialisée dans l’obésité, le diabète, l’apnée du sommeil et la santé sexuelle.

Outre-Atlantique, la puissante Food and Drug Administration (FDA) américaine a donné un pré-accord de commercialisation. Des demandes ont d’ores et déjà été déposées auprès de l’Agence européenne du médicament (EMEA). Si, comme on peut le supposer, un feu vert est donné sur le Vieux Continent que feront les autorités sanitaires françaises de l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé)?

Des autorités encore traumatisés par l’affaire-scandale du Médiator aujourd’hui dans une phase judiciaire? Des autorités qui viennent toutes affaires cessantes d’interdire les potions amaigrissantes à base de plantes préparées dans les pharmacies d’officine.

D’ores et déjà, le mensuel indépendant spécialisé Prescrire a pris date. Dans son numéro de mai, des responsables éditoriaux qualifient d’inacceptable la réapparition sur le marché français d’une amphétamine ouvertement destinée à faire maigrir. De fait, la France (comme de nombreux pays développés) a depuis plus d’une décennie progressivement banni de sa pharmacopée les spécialités pharmaceutiques anorexigènes à base de dérivés d’amphétamines.

Une drogue illicite majeure

Ces substances psychostimulantes (et donc à très fort pouvoir addictif) ont longtemps été prescrites par des médecins pour obtenir une perte (le plus souvent temporaire) de poids. Et il a fallu de longues années avant que les autorités sanitaires, longtemps très ouvertes aux arguments des firmes, acceptent de prendre les mesures d’interdiction qui s’imposaient au vu des effets secondaires délétères. Le dernier épisode en date est précisément celui amplement médiatisé du Médiator.

L’histoire pharmaceutique s’apprête pourtant bien à resservir les plats avec Qnexa/Qvisa. Cette spécialité annoncée est constituée de l’association de la phentermine et du topiramate. La seconde molécule est un antiépileptique également proposé (avec de nombreux effets secondaires) comme antimigraineux.

La phentermine est quant à elle une drogue illicite majeure. Son cas vient d’être résumé de manière édifiante en France par la Commission nationale des stupéfiants et des psychotropes qui évaluait récemment son «potentiel d’abus et de dépendance».

Cette molécule est, depuis le début des années 2000, l'anorexigène le plus produit et le plus consommé dans le monde. Elle est officiellement ici ou là utilisée en traitement de courte durée (un maximum de trois semaines) dans les cas d'obésité «modérée à sévère». Elle est disponible dans cette indication dans plusieurs pays, dont les Etats-Unis, le Canada, l’Australie ou l’Afrique du Sud.

Une association de malfaiteurs

En France, c’est niet: la phentermine est inscrite depuis février 2012 sur la liste des stupéfiants; sous toutes ses formes et quelle que soit la voie d’administration. Chez l’homme, le tableau des effets secondaires est dominé par des manifestations neuropsychiatriques (insomnie, nervosité, irritabilité, euphorie et épisodes psychotiques dans les cas sévères) et cardiovasculaires (tachycardie et élévation de la tension artérielle). La littérature médicale fait aussi état, sans apporter de grandes précisions, d’atteintes valvulaires cardiaques et de cas de décès.

Différents éléments (recueillis aux Etats-Unis et en Corée du Sud) laissent d’autre part penser que la phentermine est, bien loin de l’obésité, utilisée comme stimulant amphétaminique et/ou pour maintenir l’éveil (par les conducteurs routiers en Australie et aux Etats-Unis).

Pourquoi l’associer à l’antiépileptique topiramate ou (Epitomax®)? Uniquement pour bénéficier des  effets digestifs indésirables de ce dernier, l’objectif premier étant de perdre du poids coûte que coûte. Or le topiramate expose pour sa part à des troubles oculaires et —surtout— neuropsychiques importants.

Peu enclin à l’exagération, Prescrire estime que cette association médicamenteuse n’est rien d’autre qu’une association de malfaiteurs et que ceux qui la proposent sont des apprentis sorciers. Ceci n’a pas empêché en février dernier les experts d’un sous-comité de la FDA de voter (par 22 voix contre 2) en faveur de l’approbation du médicament. La FDA statuera de manière définitive le 17 juillet prochain. L’EMEA se prononcera au milieu de l’été.

Les promoteurs du Qnexa/Qvisa font en substance valoir que les risques pharmacologiques, difficilement contestables, sont mineurs par rapport aux conséquences médicales, majeures, des obésités graves et morbides. Et de fait, ces obésités constituent un problème majeur et croissant de santé publique outre-Atlantique. Selon une étude publiée le 7 mai à Washington (pour la deuxième édition en trois ans de la conférence «Poids d’une Nation») plus de 42% des Américains pourraient être obèses d'ici 2030, soit 32 millions d'obèses de plus qu’aujourd'hui.

Cette épidémie progresse depuis les années 1990 notamment dans les populations noires et hispaniques. Dans ce contexte, le Qnexa pourrait apparaître comme un moindre mal. Les médicaments à risque ne sont toutefois pas la seule solution. Il faut compter avec les actions préventives ou curatives sur le comportement physique et alimentaire comme la campagne «Let's Move» animée notamment par Michelle Obama. 

Et en Europe? La question du Qvisa  a été opportunément abordée vendredi 11 mai à Lyon où se tenait le 19e congrès annuel de la société européenne pour l’étude de l’obésité.  Une nouvelle étude a priori positive y a été présentée par Stephan Rössner (Karolinska Institute, Stockholm) et Arya Sharma University of Alberta, Edmonton, Canada).

La logique du moindre mal

Menée contre placebo durant un an auprès de 2.500 personnes cette étude aurait démontré une perte statistiquement significative chez les personnes prenant l’association médicamenteuse ; perte objectivement bénéfique pour l’état de santé. Plus les soses sont fortes et plus la perte de poids est importante (allant jusqu’à 10%). Les seuls effets secondaires les plus fréquents seraient des sensations de bouche sèche, des constipations et des troubles sensitifs (paresthésies).      

Pour le Pr Martine Laville (CHU de Lyon), organisatrice du congrès de la société européenne, la situation actuelle est délicate. «Inquiètes de l’image négative qui peut y être associée la plupart des grandes multinationales pharmaceutiques se sont désinvesties des recherches médicamenteuses sur l’obésité, explique-t-elle à Slate.fr. Compte-tenu des affaires récentes on n’imagine pas qu’une firme comme Vivus puisse prendre délibérément des risques sanitaires importants. Ce serait une attitude véritablement suicidaire.» 

Pour ne pas être nouvelle, la question aujourd’hui s’impose: la fin peut-elle justifier les moyens? 

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte