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Pompidou, Giscard, Chirac, Hollande: pourquoi nos présidents viennent-ils du Massif central?

Fabien Jannic-Cherbonnel, mis à jour le 15.05.2012 à 5 h 38

Le nouveau Président, comme un de ses prédécesseurs, vient de Corrèze. Oui, mais au delà, quatre anciens présidents sont issus du centre de la France. Hasard, géographie politique et imaginaire collectif, les explications sont multiples.

François Hollande dans un marché à Tulle le 7 mai. REUTERS/Jacky Naegelen.

François Hollande dans un marché à Tulle le 7 mai. REUTERS/Jacky Naegelen.

Tulle et sa place du marché. L'image de cette présidentielle et un constat: on n’a jamais autant entendu parler de la Corrèze. Que ce soit dans Le Monde ou sur France Info, presque tous les médias en ont parlé. Vous n’avez pas pu y échapper, François Hollande et Jacques Chirac ont tous les deux construit une partie de leur carrière politique dans ce petit département du Limousin.

Pourquoi la Corrèze a-t-elle donné deux présidents à la Ve République (et aussi un des plus fréquents chefs de gouvernement de la IVe République, Henri Queuille)? Si la question mérite d’être posée, il y a encore plus étonnant. En élargissant la focale, ce sont non pas deux mais quatre, voire cinq présidents, qui sont issus du centre de la France au sens large [1].

À Chirac et Hollande, donc, la Corrèze. Deux autres chefs d'Etat étaient issus du Massif central: Georges Pompidou était natif et élu de Montboudif (Cantal) alors que Valéry Giscard d’Estaing, né en Allemagne, s'est implanté politiquement dans le Puy-de-Dôme, autre département limitrophe de la Corrèze. Et en poussant encore un peu plus, on remarque que François Mitterrand est né en Charente mais qu’il s’est implanté un peu plus au nord sur la carte de France, dans la Nièvre, deux départements contigus du Massif central.

De Gaulle, né à Lille, n'a jamais été élu local mais s'est installé à Colombey-les-deux-Eglises, en Haute-Marne. Ce qui fait de Nicolas Sarkozy, dont le fief se situe à Neuilly-sur-Seine dans les Hauts-de-Seine, le seul président à n’avoir eu aucune implantation en province. 

 Logique des cercles concentriques

La majorité des présidents français sont donc issus ou se sont implantés dans le centre de la France. Hasard? Décision consciente? Le fait d'avoir un fief local est important pour un futur présidentiable: «Ce qui est certain, c’est que l’on s’impose avec un gros bastion local», explique Emmanuel Cherrier, professeur et chercheur en sciences politique à Science-Po Lille.

Mais une fois ramenée au niveau national, l'influence de ce bastion local paraît modeste: avec 240.000 habitants, la Corrèze, qui a voté à 60% pour son président du conseil général François Hollande au second tour de la présidentielle, ne pèse pas lourd dans les résultats nationaux.

La réponse est peut être à chercher du côté de la géographie politique. Selon Michel Bussi, politologue et chercheur à l’université de Rouen qui a analysé le résultat de la présidentielle en cartes, il y a clairement un effet d’amitié local. En clair, on vote pour le candidat qui est proche de soi, effet qui se diffuse en cercles concentriques:

«L’exemple parfait de ce phénomène, on l’observe avec la chiraquie ou la hollandie. On part d’un point et on remonte par cercles concentriques et ça finit par couvrir toute la France. C’est de la géographie de confluence: cela veux dire que les candidats vont influencer les électeurs à 300 à 400 km de leurs fiefs. C’est important d’un point de vue tactique, mais est-ce que les états majors se disent ça?»

Les présidents français viendraient donc du centre du pays parce que ces régions sont... centrales. Cela expliquerait au passage pourquoi aucune personnalité bretonne où alsacienne ne s’est imposée au niveau national. Si on prend le modèle des cercles concentriques, pour un candidat vivant en centre Bretagne, son influence n’irait pas au delà des 50 km. Parce qu’après, il y a la mer.

Nicolas Sarkozy et Carla Bruni en 2009. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

«Nicolas Sarkozy n’a pas pu se poser en conquérant»

Nicolas Sarkozy est le seul président de la République, hormis Valéry Giscard d’Estaing, qui n’a pas été réélu pour un second mandat. Le Président sortant est aussi le seul qui ne possédait pas d’attaches en province. Et cela même si son fief des Hauts-de-Seine représente 1,5 million de personnes.

Mais c’est surtout qu'il n’a pas pu, ou su, se poser en conquérant. En plaçant son fief en région parisienne, dans un bastion de la droite, il n’a pas pu démontrer qu’il était un homme politique fort. Michel Bussi confirme: «Chirac a été envoyé dans une terre alors acquise à la gauche. Et il y a 30 ans, c’est Hollande qui a été parachuté dans une terre acquise à Chirac. Les deux hommes peuvent ainsi se poser en conquérants et démontrer qu’ils sont de grands politiques. Ce sont des hommes politiques de terrain.» Ce que Sarkozy n’est pas, ou du moins pas dans «la France profonde».

Le mythe de la France éternelle

Autre élément d’explication, l'image rurale de départements comme la Corrèze, le Cantal ou le Puy-de-Dôme, qui joue sur l’inconscient collectif des Français. Pour Michel Bussi, cela ne fait aucun doute, «Hollande a gagné sur le terrain de la mise en scène». Le candidat socialiste a su, comme d’autres avant lui, «montrer une France éternelle, rurale. Une France neutre et traditionnelle. Une France capable de parler vrai». Aux antipodes du yacht de Nicolas Sarkozy, l'accordéon du soir de la victoire du candidat socialiste vient confirmer cette idée.

Et peu importe au fond que cette image de la France corresponde a celle du centre. «Ce n’est pas que le centre a cette image, c’est qu’en fait nous n’avons pas d’image spécifique en tête». Ce qui expliquerait par la même occasion pourquoi aucun président originaire de la Bretagne, de l’Alsace ou du Nord de la France n’a été élu. L'identité du centre de la France, moins bien définie et beaucoup plus floue, permettrait a chacun de projeter ce qu’il souhaite.


Jacques Chirac au salon de l'agriculture en 1999. REUTERS.

Armand Frémont, géographe à la retraite et auteur de Portraits de la France, confirme cette interprétation: 

«La France est un pays ultra centralisé dans lequel Paris est la définition de tout. Donc le Président doit pouvoir se réclamer à la fois du monde rural et de Paris. On a cette image de sécurité, de la terre. Ce n’est pas un hasard si Mitterrand a monté tout un réseau de lieux symboliques [Jarnac, Château-Chinon, Latché, le plateau de Solutré, NDLR] ou si son affiche de campagne montrait un village français de campagne en fond. On a une France à domination urbaine, mais qui a en même temps une dimension rurale. C’est notre côté vieil État-nation.»

Le Président se doit de réunir tous les Français, et pour ce faire, quoi de mieux que des attaches dans le centre du pays? Quitte parfois, à faire oublier que ce les occupants de l'Elysée étaient pour beaucoup devenus Parisiens —Pompidou avait fait Normale Sup, Mitterrand Sciences Po, VGE, Chirac et Hollande l'ENA... «C’est quand même formidable», s’exclame Armand Frémont. «Chirac a réussi à faire oublier qu’il était maire de Paris. On ne se souvient de lui qu’au travers du Salon de l’agriculture et de la Corrèze. En fait, la plupart de nos présidents étaient très modernes et très parisiens.»

Fabien Jannic

[1] A ne pas confondre avec la région administrative Centre. Revenir à l'article

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