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Le golf, un jeu d'enfant?

Yannick Cochennec, mis à jour le 14.05.2012 à 16 h 32

Bubba Watson, qui a gagné le dernier Masters, se vante de n'avoir jamais pris une seule leçon de golf, alors que des millions d'amateurs se prennent la tête pour améliorer leur swing.

Bubba Watson lors d'un tournoi à Norton aux Etats-Unis le 4 septembre 2011, REUTERS/Adam Hunger

Bubba Watson lors d'un tournoi à Norton aux Etats-Unis le 4 septembre 2011, REUTERS/Adam Hunger

Le dernier Masters de golf s’est terminé pour ainsi dire par un coup de génie: celui frappé par l’Américain Bubba Watson, 34 ans, au cours du play-off qui l’opposait au Sud-africain Louis Oosthuizen et qui allait lui permettre de triompher et d’enfiler la célèbre veste verte du vainqueur.

Egaré dans un sous-bois du parcours d’Augusta, Watson s’est sauvé sur le trou n°10 par la grâce d’un coup de wedge qui passa d’abord sous les arbres entre une rangée serrée de spectateurs puis suivit une trajectoire… à 90° pendant une centaine de mètres avant de voir la balle finir sa course folle à trois mètres du mât. Dans le jargon, ce genre d’effet imprimé à la balle s’appelle un hook, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que le hook de Bubba Watson était extrêmement prononcé voire carrément extraordinaire.

Ce coup de golf est désormais passé à la postérité. Il n’est évidemment pas sorti du sac du premier venu -Bubba Watson était un joueur très connu avant ce Masters victorieux- mais il a été exécuté par un champion qui n’a jamais pris la moindre leçon de golf de sa vie. Oui, vous avez bien lu.

Pour l’amateur du dimanche, qui ferraille avec ses clubs chaque semaine au point d’avoir envie, parfois, de les jeter dans le premier plan d’eau croisé histoire de soulager ses nerfs, cette révélation est proprement stupéfiante tant le golf, au contraire, a la réputation, justifiée, d’être un sport tellement compliqué où le diable se niche méchamment dans les détails.

Un jeu et pas un métier

Bubba Watson ne ment probablement pas lorsqu’il affirme qu’il a appris à jouer tout seul et qu’il continue à faire sans le moindre coach. «Le golf est une chose naturelle pour moi, souligne-t-il. Cela reste un jeu et je ne veux pas en faire un métier. Je joue au golf parce que j’aime ça. Si je prends une leçon, cela signifie que le sport devient une contrainte. Et si je dois prendre une leçon, cela veut dire que je ne suis plus assez bon.»

Sur le circuit professionnel, Bubba Watson fait figure d’exception. Vainqueur de l’US Open en 2003, Jim Furyk a toujours évité de s’entourer de conseilleurs à l’exception de son père. Luke Donald, n°1 mondial par intermittence depuis le début de l’année, essaie aussi de gérer ses problèmes plus ou moins seul. Mais Furyk et Donald ne revendiquent pas la même indépendance et légèreté que Bubba Watson, qui confirme avoir tout appris avec un fer 9 que son père lui avait offert à six ans. «J’ai joué avec lui comme on joue avec des soldats de plomb, a-t-il raconté. Avec, j’ai tapé des balles dans tous les sens et par tous les temps.»

Voilà de quoi décontenancer nombre de pratiquants et d’écoeurer certains de ses meilleurs représentants, confrères de Bubba Watson, à l’instar de Tiger Woods qui a recomposé son swing avec un nouvel expert et n’en finit plus de chercher le geste idéal dans une frustration évidente.

Regardez le swing de Bubba Watson et vous verrez que rien n’est orthodoxe dans ce geste «inventé» par l’intéressé et certainement pas imitable –si elle va loin, la balle ne va jamais très droit. Lors du play-off du Masters, il était amusant de comparer la perfection académique de Louis Oosthuizen et le déhanché baroque de Bubba Watson. «Certes, son swing n’est pas très beau, mais son inventivité détonne dans un jeu moderne trop stéréotypé, déclare Christian Cévaër, joueur français, dans le dernier numéro de Golf Européen. En tant que pros, nous nous plaignons de nos drivers conçus pour aller plus loin, qui nous permettent de faire de moins en moins d’effets de balle. Watson y parvient et c’est tant mieux

Même les amateurs se prennent la tête

Ah, le golf selon Bubba, ce serait si facile, n’est-ce pas? Cette façon de jouer, si décontractée, est évidemment liée à la personnalité particulière du champion venu de Floride qui dit que son seul souci est «de frapper le plus fort et le plus loin sans se poser la moindre question». Pourtant, pour l’écrasante majorité des joueurs, le golf n’est qu’une succession de questions sans réponse où un coup raté peut plonger le joueur lambda dans un gouffre de perplexité et de remises en cause. Rien n’est simple sur tous les plans.

Les magazines de golf du monde entier regorgent d’ailleurs de leçons et de conseils en tout genre sur lesquels se précipitent les amateurs. «Devenez un grand du petit jeu», «une méthode pour mieux driver», «comment améliorer vos sorties de bunkers», «les lois de la puissance», autant d’accroches de couvertures répétées à l’envi pour un sport transformé en une mécanique de précision actionnée par un matériel à la technologie sans cesse renouvelée. Livres, vidéos, émissions de télévision déclinent dans l’infini détail toutes les facettes d’une discipline passée au microscope d’un laboratoire de techniciens sans oublier les inévitables spécialistes du mental. Une sorte de prise de tête tellement à rebours de l’«esprit Bubba».

Au fil des années, des innovations et de la montée en puissance d’une véritable industrie, le golf, dans sa pratique, a peut-être perdu de sa spontanéité et s’est donc transformé en un véritable casse-tête. En remontant le temps, pourtant, les anciens se situaient, eux, davantage sur la «ligne Bubba Watson». Arnold Palmer, l’un des plus grands champions de l’histoire, avec sept titres majeurs à son palmarès, avait déclaré en 2011:

«Mon père a toujours été celui qui surveillait mon swing. Pendant à peu près 70 ans, il a été le seul à avoir un œil dessus et encore cela se passait-il lors d’une séance unique chaque année. Cela durait cinq minutes et il repartait chez lui. A six ans, lorsqu’il m’a mis un club dans les mains, il m’a dit: adopte ce grip et n’en change jamais. Je n’en ai jamais varié et aujourd’hui, j’ai 81 ans

Un swing ne s'enseigne pas

Jack Nicklaus, le plus titré de l’histoire avec 18 majeurs, a joui de la même liberté et s’est affranchi de la plupart des avis extérieurs à l’exception de ceux de Jack Grout.

Un swing ne s’enseigne pas. Il se crée plus qu’il ne s’apprend entre l’âge de 6 et 12 ans, selon Henry Brunton, un entraîneur canadien de renom, qui a étudié les parcours de vie des meilleurs mondiaux. Brunton a constaté qu’à ces âges-là, tous, plus ou moins, s’étaient choisi leur mouvement au-delà des questions de grip résolues par un apprentissage. Mais il indique qu’ensuite, il est nécessaire de faire appel à un œil extérieur pour faire disparaître les scories. Ce qui est plutôt rassurant pour tous ceux qui, comme moi, ont dépensé quelques centaines d’euros dans des stages censés nous donner les clés vers la félicité golfique…

Au plus jeune âge, Bubba Watson a progressé en se confrontant à des adultes qui lui ont permis de vite franchir un cap. Toutefois, lui-même invite les débutants à ne pas trop suivre son exemple. Il les exhorte à tenter de garder cette notion de plaisir qui finit par échapper à tant de joueurs trop soucieux d’une forme de perfection qui n’existe pas au golf (même pour Tiger Woods). L’ancien champion Lee Trevino, qui n’a jamais pris une leçon comme Bubba Watson, précise que pour bien jouer au golf, il suffit d’avoir la passion du jeu. «Si vous avez la passion, vous pouvez apprendre seul», conclut-il.

Pas sûr que nombre de golfeurs, torturés par leur propre jeu et pour qui le golf restera un éternel mystère à l’image du coup miraculeux de Bubba Watson, soient d’accord sur ce diagnostic. Bob Rotella, le gourou de la préparation mentale aux Etats-Unis, n’hésite jamais, lui, à parler de l’inconscient et de la chance du débutant qui peut réussir des coups exceptionnels sans même les avoir imaginés. C’est aussi ça la magie du golf: un premier coup de golf peut ressembler à un coup de génie.

Yannick Cochennec

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Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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