Monde

Mariage homosexuel: comment Obama a été contraint de changer son calendrier

John Dickerson, mis à jour le 11.05.2012 à 18 h 03

Pris au dépourvu, Obama a dû se prononcer à la hâte en faveur du mariage homosexuel car son vice-président l’avait devancé. Et c’est très bien comme ça.

En Virginie, le 5 mai 2012. REUTERS/Joshua Roberts

En Virginie, le 5 mai 2012. REUTERS/Joshua Roberts

Joe Biden a un tel pouvoir sur l’évolution qu’il est capable d’ordonner à une amibe de se lever et de marcher. Le 6 mai, le vice-président a expliqué à Meet the Press qu’il était en faveur du mariage des couples homosexuels.

Trois jours plus tard, le président Obama annonçait qu’après une évolution de plusieurs années sur le sujet, il pensait la même chose. Le premier Président afro-américain est devenu le tout premier Président à annoncer son soutien au mariage entre personnes de même sexe.

Ce moment historique pour les droits civiques s’est produit avec une rapidité effarante. C’est à la fois un acte de conviction et une opportunité politique —dans quelles proportions, nous ne le saurons peut-être jamais.

Ce que nous savons, c’est que c’était l’opinion personnelle du Président. Ce qui est moins connu, c’est toute la réflexion derrière le moment choisi pour l’annoncer. Représentants de la Maison Blanche et de la campagne présidentielle en parlent depuis des mois.

Selon plusieurs sources impliquées dans la campagne, le Président était sur le point de faire son annonce, avant la convention [démocrate] (et peut-être même très vite) ne serait-ce que pour éviter une bataille à la tribune et pour rallier les partisans homos.

Position privée, position publique

Biden, en marchant sur ses plates-bandes, fait passer le président pour quelqu’un d’acculé qui se laisse contrôler par les événements.

On dirait qu’une nouvelle fois, le vice-président s’est pris les pieds dans le tapis pour finir dans les livres d’histoire. Mais la position intenable de Barack Obama est tout aussi blâmable malgré sa décision précipitée qui déchaîne les passions.

Le président était pour le mariage gay en privé mais ne voulait pas le dire en public. Il avait demandé au ministère de la Justice d’informer les tribunaux que le Defense of Marriage Act [loi définissant le mariage uniquement entre deux personnes de sexes opposés] était inconstitutionnel et devrait être aboli.

Il a expliqué être en train «d’évoluer,» envoyant le message clair que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne parvienne à la position éclairée qu’il soutenait le mariage homosexuel (ou simplement avant qu’il n’annonce un point de vue qui fut longtemps le sien mais que la politique l’avait forcé à garder pour lui).

Cela fut une longue évolution pour le président. Dans son livre de 2006 L'audace d'espérer, il écrit qu’il était «ouvert à l’éventualité que ma réticence à soutenir le mariage gay soit erronée

L’administration américaine n’a fait qu’envoyer des messages implicites intermittents et entendus sur l’égalité des mariages. C’était l’équivalent national de la «politique de la Chine unique», ambiguïté stratégique qui permet aux États-Unis de soutenir Taiwan mais pas sa demande d’indépendance, ce qui fait enrager la Chine.

Agacement de la communauté gay

C’est de la politique par omission, pas par autorisation. Ce n’est pas une politique absolument logique, mais c’est une non-politique sur laquelle tout le monde est d’accord pour considérer qu’elle a un sens (l’accord tacite que Starbucks fait du bon café est l’équivalent en termes de produits de consommation).

La Maison Blanche a d’abord tenté de prétendre que les remarques de Biden n’avaient rien de nouveau. Conseillers de campagne et de l’administration ont déclaré que sa position était totalement cohérente avec celle du Président.

Ce n’était pas tout à fait vrai, mais si tout le monde avait été d’accord pour entretenir le flou, cela aurait pu tenir. Cela aurait fait un scénario crédible si le président avait vraiment envisagé une telle déclaration. C’est seulement si Biden n’avait pas eu l’air de devancer le président qu’Obama aurait pu prendre la tête du mouvement.

Le problème, disent les démocrates, est que les commentaires de Biden ont titillé un point sensible chez les soutiens gays d’Obama. Et l’empressement à expurger ce que Biden avait dit a transformé un agacement du point sensible en coup de poing sur le nez.

Une source chargée de lever des fonds pour les démocrates affirme qu’Obama a obtenu le maximum de la part de la communauté homosexuelle politisée, mais que son Super PAC et autres groupes de soutien non-affiliés ont encore besoin de dons très conséquents.

Le rôle des donateurs

Beaucoup de donateurs potentiels sont des membres influents de la communauté gay, suivant de près la question du mariage entre personnes de même sexe, et susceptibles d’être le plus heurtés par le maintien de la même position «d’évolution» du président. Comment un collecteur de fonds pour Obama—l’un de ces soutiens financiers qui lèvent d’énormes sommes dans leurs cercles d’amis—qui a dû convaincre ces mêmes amis que le président était de leur côté, pouvait-il continuer sa campagne après une telle gifle?

Le collecteur de fond démocrate explique: «Autrefois c’était un test décisif pour savoir si vous étiez un collecteur de fond gay. Après 100 heures passées à dire “le président va faire ce qu’il faut” maintenant on appelle en disant “désolé que ça se soit passé comme ça, mais je ne peux pas collecter un dollar de plus si vous ne faites pas ce qu’il faut.”»

En termes de continuité narrative, politiquement il était sans doute plus sage pour le président d’adopter une position claire. L’équipe de campagne d’Obama n’a cessé de proclamer que son adversaire manquait d’un noyau moral; il change et cabriole et ne vous confie jamais ses vraies convictions.

Tout cela était aussi vrai de la position du Président américain sur le mariage gay. Il a bien fait de se débarrasser de ce caillou dans sa chaussure, même si la continuité narrative (c’est–à-dire le fait de mener une campagne cohérente) n’affecte finalement que de façon très limitée les électeurs et leurs choix finaux.

Ce qui était moins clair, c’était la continuité logique du Président. En se basant sur les transcriptions limitées de l’interview, le président a déclaré qu’il soutenait le mariage entre personnes de même sexe mais ne pensait pas qu’il s’agissait d’un droit.

Il a dit que les Etats pouvaient continuer de gérer la question comme ils l’entendaient. Quarante-quatre états ne le permettent pas pour l’instant. Si l’on suit ce raisonnement, en 1967 il se serait prononcé en faveur du droit au mariage pour les couples de différentes couleurs, tout en estimant que la Virginie avait parfaitement le droit de l’interdire.

Peu après les commentaires d’Obama, Mitt Romney a réaffirmé son opposition au mariage entre personnes de même sexe et a saisi l’occasion pour souligner que sa position, à lui, n’avait jamais bougé d’un iota.

L’organisateur républicain Ralph Reed a asséné que la «volte-face» du président sur le mariage gay le condamnait. Il ne fait aucun doute que le Président vient d’aider Mitt Romney à consolider sa base. En revanche, l’impact sur l’électorat au sens plus large n’est pas clair.

La dernière enquête du Pew Research Center révèle que les Américains sont en faveur du mariage homosexuel à 47% contre 43. La décision va refroidir les électeurs des classes ouvrières mais peut-être dynamiser les plus jeunes et les électeurs urbains ayant fait des études supérieures.

Quelles conséquences politiques?

Certes, les manœuvres politiques de l’instant étaient fascinantes —quelles conséquences pour les Hispaniques de Caroline du Nord?— mais cette élection ne tournera pas autour du mariage gay. Romney veut rester concentré sur l’économie. Le président veut faire dévier certains débats de l’économie mais sans les orienter vers ce sujet.

Beaucoup de gens comparent cette élection à la campagne de 2004. Aujourd’hui, les événements apportent de l’eau à leur moulin. À l’époque, le président Bush souhaitait un amendement constitutionnel pour interdire le mariage gay.

Selon les sources d’alors de la Maison Blanche, c’était une tentative de mobilisation de la base conservatrice du parti républicain devant ce que le président et son équipe voyaient à juste titre s’annoncer comme une élection serrée.

Le soutien d’Obama au mariage gay ne vise peut-être pas tant à dynamiser sa base qu’à éviter de mettre en colère certains de ses membres les plus influents. Cette colère aurait été moins plus retenue si Joe Biden avait mis les pieds dans le plat et qu’Obama avait continué de respecter son calendrier.

Le président pourrait le reprocher à son numéro 2, mais puisque Biden a provoqué l’apogée du voyage évolutionniste d’Obama et l’a ainsi placé du bon côté de l’histoire, peut-être devrait-il plutôt l’en remercier.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

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