Economie

Margin Call, des financiers si humains

Gérard Horny, mis à jour le 14.05.2012 à 6 h 49

Margin Call, avec Jeremy Irons et Kevin Spacey, n’est ni un documentaire ni un pamphlet: c’est seulement un très bon film d’action ayant la finance pour cadre.

Kevin Spacey dans Marging Call.

Kevin Spacey dans Marging Call.

J’ai fait le test: proposez à quelqu’un qui ne s’intéresse pas spécialement à la finance et avoue même ne rien y comprendre d’aller voir Margin Call. Si, malgré ses réticences, cette personne accepte de vous accompagner, elle vous remerciera: elle n’aura rien appris sur la finance, mais elle aura passé un bon moment.

Margin call, traduit en français, c’est un appel de marge. Pour ceux qui connaissent, il s’agit de l’appel téléphonique que vous passera votre courtier si vous avez placé votre argent sur certains produits financiers et si vos pertes dépassent votre mise initiale: vous devez remettre au pot pour couvrir ces pertes. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est juste un terme à connotation financière et cela suffit: d’appels de marge à proprement parler, il ne sera pas question dans le film.

Le plus grand sac d’excréments de l’histoire du capitalisme

Mais alors, de quoi s’agit-il? On ne le saura vraiment que vers la fin, lorsque le patron (Jeremy Irons, dans le rôle de John Tuld) de la banque dans laquelle tout se passe demande à ses traders de se débarrasser au plus vite du «plus grand sac d’excréments de l’histoire du capitalisme». Les excréments en question, ce sont des MBS.

Il n’est pas clairement dit de quoi il retourne, mais sachez que ce sont des Mortgage-Backed Securities, ou titres représentatifs d’un portefeuille de prêts hypothécaires. On peut ne pas le savoir et apprécier le film, mais si on le sait on comprend encore mieux et on admire encore plus la virtuosité de Jeffrey C. Chandor, le réalisateur, qui a su se servir de ces questions techniques sans jamais les mettre directement au premier plan et sans donner le mal de tête au spectateur.

 

 

Ces MBS sont au cœur de la crise financière qui a démarré au début de 2007 et a éclaté en 2008 avec la faillite de Lehman Brothers.

Expliquons rapidement en quoi ils consistent. Traditionnellement, quand vous voulez acheter une maison, vous empruntez à votre banque; les sommes que vous lui devez sont inscrites dans son bilan à la rubrique «actifs».

Mais il peut se trouver que vous ne remboursiez pas; les accidents de crédit, cela existe. La banque doit tenir compte de cette éventualité et doit mettre dans l’autre colonne du bilan, le passif, des sommes censées couvrir les risques qu’elle prend en vous prêtant de l’argent.

Plus une banque veut faire du crédit, plus elle doit avoir des fonds propres élevés. Problème: les fonds propres coûtent cher, les actionnaires doivent être rémunérés. Pour ne pas trop alourdir son bilan et ne pas avoir besoin de chercher des capitaux, la banque peut juger utile de ne pas garder dans ses livres tous les prêts qu’elle accorde.

Comment on arrive à la grande crise de 2008

Là intervient une technique miraculeuse: la titrisation. La banque sort les prêts, en l’occurrence des prêts immobiliers, de son bilan et les confie à une structure ad hoc qui, en contrepartie, émet des titres, les MBS, qu’elle place auprès des financiers. Et ce sont ces financiers qui touchent l’argent que vous versez chaque mois pour rembourser la somme empruntée et payer les intérêts.

Pour ces financiers, c’est d’autant plus intéressant que les intérêts sur les emprunts hypothécaires sont élevés. C’est notamment le cas pour les «subprimes», ces crédits immobiliers accordés à des gens qui n’offrent pas toutes les garanties normalement nécessaires.

Cette pratique était courante aux Etats-Unis dans les années 2000, jusqu’en 2006, car l’affaire ne paraissait pas trop risquée: comme le prix des maisons augmentait sans cesse, si vous ne pouviez pas faire face aux échéances, ce n’était pas grave, vous revendiez votre maison plus cher que vous ne l’aviez achetée; non seulement vous pouviez rembourser votre prêt, mais il vous restait encore de l’argent! Et le prêteur n’avait rien perdu.

Cela ne pouvait durer éternellement. Le jour où le prix des maisons a cessé d’augmenter, les subprimes sont devenus des crédits vraiment à risques et les MBS sont devenus des titres représentatifs de créances qui risquaient fort de ne jamais être remboursées. La belle affaire a d’ailleurs fini par tourner à la catastrophe.

Le moment où tout bascule

Les banquiers ne sont pas tout à fait innocents: ils ont des spécialistes qui suivent ces évolutions au jour le jour et déterminent, à partir de modèles mathématiques une VaR (Value at Risk), autrement dit la perte potentielle maximale que la banque encourt sur les actifs qu’elle détient.

Par exemple, une VaR à dix jour de 10 millions de dollars au seuil de confiance de 99% vous indique que vous avez 99% de chances de ne pas perdre plus de 100 millions de dollars dans les dix jours. Mais la question se pose de savoir si les modèles utilisés sont réellement fiables et de ce qui peut arriver si vous vous trouvez dans le 1% a priori improbable où les pertes deviennent abyssales. Dans Margin Call, on  arrive précisément à ce moment où l’improbable est en passe de devenir probable.

Chacun pour soi!

A ce stade, il n’est plus possible de se débarrasser discrètement de ses MBS: compte tenu de la masse à écouler, cela prendrait trop de temps. Il faut fourguer son sac d’excréments très vite, quitte à mettre les autres (ses clients, ses confrères) dans la merde. Chacun pour soi! Margin Call, c’est l’histoire de ce chacun pour soi, y compris et surtout à l’intérieur de la banque, puisqu’il faudra bien que quelqu’un paie pour avoir laissé la situation se dégrader à ce point.

Dans cette histoire bien ficelée, on retrouve un zeste de Lehman Brothers (avec ces banquiers virés sur le champ, un carton sous le bras pour emporter leurs objets personnels et la ligne du BlackBerry coupée immédiatement) et une allusion directe à Goldman Sachs, qui a été accusée d’avoir refourgué à ses clients des produits toxiques en toute connaissance de cause. Mais les mécanismes financiers sont à peine effleurés; ce qui est décrit ici, c’est la peur de chaque employé du haut en bas de la hiérarchie, sa volonté de sauver sa peau à tout prix, le cynisme du grand patron, qui conclut à la fin, prêt à repartir sur de nouveaux coups:

«On peut s’enrichir grâce à  ce merdier»…

Une belle histoire sans message caché

Jeffrey C. Chandor ne condamne pas ce système qu’il connaît bien (son père était gérant de fonds chez Merrill Lynch), il s’en sert simplement pour montrer comment ces hommes et ces femmes se comportent dans des circonstances extrêmes. Et, dans ces moments, même un salaud  peut révéler des fragilités qui le rendent émouvant.

Bref, vous l’aurez compris, avec Margin Call, on assiste à un superbe huis clos entre Kevin Spacey, Jeremy Irons, Demi Moore, etc. Pour un premier long métrage, le réalisateur a réussi un coup de maître. Mais il ne faut pas le voir comme un film sur la finance.

Aux Etats-Unis, même les plus grandes turpitudes du capitalisme financier donnent matière à raconter de belles histoires, qui ne sont que des histoires et ne délivrent aucun message; décrire les dérives de l’argent-roi a d’abord pour but de… faire un bon produit et gagner de l’argent. Et, en fin de compte, c’est ce qui fait la force du système: rien n’y est caché, tout y est sur les écrans, avec plein de bons sentiments. On peut faire un sale boulot et verser de grosses larmes quand sa chienne adorée meurt… Ces financiers ont peut-être bien des défauts, mais ils sont tellement humains!

Gérard Horny

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Journaliste
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