France

Le hollandisme, l'alchimie de synthèse

Eric Le Boucher, mis à jour le 12.05.2012 à 8 h 24

On ne sait pas ce que sera le hollandisme, ni même s'il existe. Mais ce que l'on lui reprochait, la fameuse «synthèse», pourrait être un atout, notamment pour définir ce que pourrait être un socialisme post-libéral.

REUTERS/Stephane Mahe

REUTERS/Stephane Mahe

Rencontrant un cacique du Parti socialiste, proche du président de la République élu, et donné pour un grand poste ministériel, je lui dis:

«Je cherche ce que sera le hollandisme…»

Réponse spontanée:

«Vous aurez du mal!»

C'est dire l'inconnu intellectuel qu'est François Hollande.

Il a une stature désormais indéniable, construite morceau par morceau ces dernières années. Il a une adhésion obtenue par l'élection, quoique modeste. Il devrait avoir un boulevard politique après les législatives avec une droite affaiblie, en morceaux, et une extrême gauche tenue à distance.

Mais quelle est sa doctrine? A-t-il une philosophie politique? Quand on a l'ambition, comme lui dans son discours de Tulle, de «redonner l'espoir» à la France, de réorienter l'Europe et, au-delà, de «porter les aspirations françaises» dans le monde, il est temps de la dire.

En 1981, la gauche est arrivée avec le «programme commun» de relance et de nationalisations. Macroéconomiquement, ce socialisme a creusé les déficits et affaibli le franc et dès 1983, s'est ouverte la période dite «de la parenthèse». Le PS ne se reniait pas mais attendait des jours meilleurs pour reprendre sa route en avant.

En réalité et concrètement, les socialistes français se sont mis en hibernation idéologique. François Mitterrand s'est voué à la doctrine du ni nationalisations ni privatisation, le fameux «ni-ni». L'objectif de «transformation sociale» a été abandonné, ses gouvernements sont devenus des gestionnaires très corrects.

Ensuite, Lionel Jospin, Premier ministre de 1997 à 2002, n'a pas fondamentalement changé cette ligne. Le socialisme français a veillé à la justice sociale par la redistribution, mais n'a rien modifié en profondeur dans le capitalisme français, ni dans les relations sociales ni dans le fonctionnement de l'Etat providence.

Tandis qu'en France le débat des idées de gauche s'était éteint, il s’ouvrait ailleurs. Tony Blair lançait une fracassante «troisième voie» que ralliait Bill Clinton et qui mettait l'économique avant le social: sans croissance, pas de redistribution sociale possible. «Quand la marée fait monter l'eau dans le port, tous les bateaux montent», selon une formule de Larry Summers... qui nous avouera quelques années après «surtout les yachts».

Comment tracer une doctrine

En Allemagne, Gerhard Schröder hésitera un mandat avant de se rallier entièrement à une économie de l'offre en faisant voter les lois Harz. Tournant majeur, aujourd'hui contesté en partie par le Parti social-démocrate mais qui porte des fruits pour l'industrie et l'emploi outre-Rhin.

Les Scandinaves dans le même temps engageaient une révision non pas de leurs objectifs sociaux-démocrates mais des méthodes. L'invention de la flexisécurité en reste l'exemple phare: dans un monde en mouvement, il ne faut plus défendre les emplois mais aider les gens à changer de métier.

Les socialistes français ont regardé toutes ces évolutions avec dédain. Il ne s'agissait que des concessions condamnables faites au libéralisme. Le «vrai» socialisme français était habillé d'oripeaux, restait aveugle devant l'évolution mondiale, la globalisation, l'individualisme montant, mais il conservait son arrogance: la vérité était en France.

La crise financière a fait beaucoup de dégâts mais elle a fait le bonheur des têtes socialistes sur le thème: «On vous l'avait bien dit!» Les compromis blairistes étaient des erreurs, il faut combattre le capitalisme. Et devant les inégalités et les misères, il faut revenir en arrière, à l'Etat puissant. Le projet du Parti socialiste présenté par Martine Aubry était de cette veine: au fond, refermons «la parenthèse» de 1983, revenons à un socialisme prélibéral.

François Hollande a-t-il tiré un autre bilan du blairisme? De 1981-1983? Des années Jospin? Du modèle allemand? Des réformes scandinaves?

La matière existe car si la cervelle du PS français est en sommeil depuis trente ans, beaucoup de think tanks sont nés à ses bordures et ailleurs. Il existe mille études et rapports qui doivent aider le futur président à tracer une ligne doctrinale.

Il pourrait être aussi l'homme de la situation: on a moqué son talent de «la synthèse» qu'il a montré comme Premier secrétaire. Mais, aujourd'hui, le défi intellectuel est précisément de faire les synthèses.

Qu'est-ce qu'un socialisme non pas pré mais postlibéral? Qu'est-ce qu'une économie de l'offre de gauche? Où est la nouvelle synthèse de Keynes et Ricardo? Qu'est-ce qu'est l'égalité au XXIe siècle?

François Hollande peut se contenter d'être gestionnaire dans la crise. Ce serait déjà bien. Le hollandisme peut aussi moderniser vraiment le socialisme français.

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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