Monde

La «guerre contre le terrorisme», le cadeau de Bush à Ben Laden

Fred Kaplan, mis à jour le 14.05.2012 à 11 h 27

Pourquoi le leader d'al-Qaïda a regretté la disparition des mots comme «guerre contre le terrorisme» ou «islamo-facisme» employés par les Républicains.

Militants de la Jamiat-e-Ulema-e-Islam lors d'une manifestation à Quetta, au Pakistan, pour le premier anniversaire de la mort de Ben Laden, le 2 mai 2012. Naseer Ahmed / Reuters

Militants de la Jamiat-e-Ulema-e-Islam lors d'une manifestation à Quetta, au Pakistan, pour le premier anniversaire de la mort de Ben Laden, le 2 mai 2012. Naseer Ahmed / Reuters

Parmi les nombreux documents que les Seal ont capturé lors de leur raid contre la résidence de Ben Laden l’an dernier, l’un d’eux devrait pousser de nombreux conseillers en politique étrangère républicains à reconsidérer le bilan global de la «guerre contre le terrorisme».

C’est dans la lettre n°9 (des 17 lettres que l’administration a rendues publiques fin avril par l’intermédiaire du West Point Combatting Terrorism Center) que Ben Laden évoque ce qu’il appelle le «sujet très important»: changer le nom d’al-Qaïda.

Contrairement au ton de certains résumés, cette lettre n’est en rien une sorte de réflexion à la Mad Men du terroriste le plus recherché du globe sur une question de «branding.» Il s’agit au contraire d’une analyse relativement sophistiquée sur la manière dont une cooptation culturelle peut aider un mouvement politique – et constitue une sorte de justification de l’approche actuelle du président Barack Obama relative à la lutte contre ce mouvement.

Dans cette lettre, Ben Laden regrette que le nom original de son organisation «al-Qaïda Jihad» soit désormais abrégé en «al-Qaïda.» Cette abréviation, écrit-il, «atténue le sentiment des Musulmans que nous faisons partie de leur communauté et permet à l’ennemi d’affirmer faussement qu’il n’est pas en guerre contre l’Islam et les Musulmans.»

Les Etats-Unis peuvent au contraire proclamer qu’ils ne sont en guerre que contre l’organisation al-Qaïda, décrite comme «une entité en rupture avec les enseignements de l’Islam.» Ben Laden se plaint qu’Obama a «régulièrement» utilisé cet argument.

Il suggère donc qu’al-Qaïda adopte un nouveau nom, avec une référence à l’Islam, ce qui «lui (Obama) rendrait plus difficile d’affirmer qu’il n’est pas en guerre avec l’Islam.» Il fait même quelques suggestions de nouveaux noms possibles, dont «le Groupe d’unité musulmane», le «Parti de Unification de la Nation islamique» ou le «Groupe de la Restauration du Califat.»

De la même manière, Ben Laden s’inquiète que ses ennemis «ont très largement cessé d’utiliser l’expression de “guerre contre le terrorisme” afin d’éviter de provoquer les Musulmans, car ils considèrent que cette expression apparaît, aux yeux de la plupart, comme une guerre contre l’Islam, particulièrement depuis qu’ils ont fait couler le sang de Musulmans innocents en Irak et en Afghanistan.»

Et voilà donc la confirmation de la critique formulée par de nombreux Démocrates (et spécialistes des questions internationales) à l’égard de l’approche des Républicains relative à la guerre contre le terrorisme de la décennie passée –car leurs phrases-totems («Islamo-fascisme», «Islamo-terrorisme» et même «Guerre contre le terrorisme») ont servi al-Qaïda, donnant encore plus de poids au cri de ralliement lancé par Ben Laden et ses fidèles, affirmant que l’Amérique fait la guerre à l’Islam. 

Il faut tout de même porter au crédit du président Bush qu’il a fait quelques efforts pour faire taire cette critique, affirmant lors de plusieurs discours qu’al-Qaïda était une perversion, et pas un reflet, de l’Islam. Mais il a également utilisé tout un vocabulaire à base d’Islamo-quelque chose qui –nous le savons à présent, ravissait Ben Laden.

Et les activistes républicains qui ont le plus fidèlement vanté son bilan dans cette guerre contre le terrorisme – Dick Cheney, Newt Gringrich, John Bolton, Rudoph Giuliani, pour n’en citer que quelques-uns – ont souvent montré du doigt ceux qui refusaient d’utiliser les termes «Islam» ou «Islamiste» pour caractériser ce terrorisme de l’après 11-Septembre. 

Leur argument consistait à dire que ceux qui refusaient d’utiliser ces mots étaient victimes du politiquement correct. Mais les lettres de Ben Laden suggèrent qu’ils s’adonnaient, en fait, au correctement politique. Ben Laden désirait que l’Occident fasse un lien entre l’Islam et al-Qaïda, car ce faisant, l’Occident donnait un certain poids à l’un de ses arguments: non seulement l’Occident menait une guerre contre l’Islam (et l’Occident devait donc être combattu) mais que l’Islam et al-Qaïda ne faisaient qu’un (et que les Musulmans devaient donc rejoindre al-Qaïda).

En entrant à la Maison blanche, Obama souhaitait le plus possible isoler l’un de l’autre. Plusieurs personnes furent horrifiées que le premier voyage du Président américain ait eu lieu en Egypte, où il fit un discours devant des étudiants – majoritairement musulmans – à l’Université du Caire. Certains éditorialistes l’accusèrent alors de faire preuve de mollesse et de faire repentance pour l’Amérique.

Ils ont également tiré des fusées d’alarme lorsqu’il abandonna cette expression de «guerre contre le terrorisme.» Cheney déclara notamment qu’Obama n’avait pas la bonne «tournure d’esprit» pour faire face aux menaces d’un monde dangereux (même après qu’Obama ait triplé le nombre des drones frappant des cibles d’al-Qaïda au Pakistan).

Nous voyons aujourd’hui qu’Obama avait vu juste et que Ben Laden fut horrifié par ce changement de politique. Ben Laden avait parfaitement compris que ce virage rhétorique nuisait à sa stratégie de diffusion du message d’al-Qaïda à travers le monde musulman, une stratégie que Cheney avait approuvée sans relâche durant ses huit années de vice-président (dont six au cours desquels il fut, de fait, le responsable de la politique étrangère américaine). 

Il ne s’agit pas de dire que la politique d’Obama dans ce domaine a été un succès complet, ni qu’al-Qaïda et ses affiliés n’ont perdu toute leur puissance (qui a tout de même été sérieusement entamée). Sur ce point également, les documents de Ben Laden sont édifiants. 

Le Printemps arabe de l’an dernier avait ainsi, tant chez les Républicains que les Démocrates, laissé croire que les révolutions en Tunisie, en Egypte et ailleurs au Proche-Orient venaient de porter un coup fatal à al-Qaïda, en démontrant que des révoltes populaires pouvaient être couronnées de succès dans le monde arabe, sans recours à la violence ni au sectarisme religieux. 

Ben Laden voyait manifestement les choses autrement. Dans une lettre en date du 26 avril 2011 (n°10 dans le dossier de West Point), il décrit le Printemps Arabe comme «un événement grand et glorieux» qui va permettre aux Musulmans de toute la région d’échapper «au contrôle de l’Amérique» et aux agents d’al-Qaïda de répandre «la bonne parole».

Ben Laden prend manifestement ses désirs pour des réalités. Il a pourtant compris que l’effondrement d’un régime autoritaire ouvre de très nombreuses opportunités –et pas seulement aux jeunes démocrates qui ont contribué à le faire tomber– et notamment, dans les pays majoritairement musulmans, à des organisations islamiques bien organisées, comme le montre la tournure des évènements en Egypte.

Dans l’allégresse des premiers jours du Printemps arabe, Obama et ses conseillers ont manifestement sous-estimé cette possibilité (comme bon nombre de leurs critiques). Mais sa vision globale – consistant, à la grande consternation de Ben Laden, à distinguer entre les musulmans et à ne pas tous les considérer comme des ennemis– semble plus adaptée pour traiter avec des partis islamiques relativement modérés (comme il en existe aussi en Egypte).

Voilà qui semble avisé dans un monde peuplé d’1,6 milliard de Musulmans dont une infime fraction est sympathisante d’al-Qaïda et encore moins adepte ou membre. Mais une petite fraction d’1,6 milliard d’individus est encore un nombre important.

Ben Laden a accueilli la rhétorique et la politique de Bush avec joie, car elles permettaient de gonfler ses effectifs; il craignait que celles d’Obama ne les diminuent. Sur ce dernier point, au moins, il ne se trompait pas.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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