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YKK, la marque que vous portez sans le savoir

Seth Stevenson, mis à jour le 19.05.2012 à 9 h 19

La mystérieuse compagnie japonaise qui se cache derrière les meilleures fermetures «Eclair» du monde.

Chris 73 / Wikimedia Commons Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0.

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Comme la bicyclette, la fermeture à glissière fait partie de ces inventions dont on se dit qu’elles auraient pu voir le jour bien plus tôt. Ce n’est quand même pas bien compliqué d’assembler deux roues, deux pédales et une chaîne! Pas plus que l’aligner des dents métalliques que l’on peut ensuite assembler les unes avec les autres. Il ne s’agit pas ici de chimie compliquée, pas d’exploitation d’ondes invisibles.

Pourtant, la bicyclette moderne n’apparaît pas avant la fin du XIXe siècle et la fermeture à glissière n’apparaît qu’en 1917 (le premier exemplaire est breveté par un immigrant suédois de Hoboken). La précision nécessaire pour produire une chaîne de bicyclette ou une fermeture à glissière fonctionnelle n’était tout simplement pas atteignable avant cette époque.

Plus étonnant encore: alors que les fermetures à glissière existent depuis près d’un siècle, on pourrait penser qu’un mécanisme aussi simple pourrait être perfectionné – et devenir un article à 100% fiable. Mais tel n’est pas le cas. Des tonnes de fermetures à glissière défectueuses sont produites de par le monde. Des dents se brisent. Des tirettes cassent. Des fermetures à glissière s’assemblent mal et provoquent des engorgements irréparables.

Une fermeture à glissière défectueuse peur rendre un vêtement immettable. Une qualité constante en la matière est donc un passable obligé pour une marque réputée. Depuis des décennies, les fabricants de vêtements qui ne peuvent se permettre de miser sur des fermetures au rabais se sont massivement tournés vers un seul fabricant. YKK, le géant japonais de la fermeture à glissière, produit peu ou prou la moitié des fermetures à glissière du monde.

«Cycle de qualité»

Plus de 7 milliards de fermetures chaque année. Ces trois lettres sont connues de tous – vous les avez sans doute aperçues en fermant votre coupe-vent ou en ouvrant la braguette du pantalon de quelqu’un d’autre. Comment YKK est-il parvenu à dominer cette véritable niche industrielle?

Fondée par Tadao Yoshida en 1934, YKK est l’acronyme de Yoshida Kogyo Kabushikikaisha (ce que l’on peut grossièrement traduire par Compagnie Yoshida SA). Le jeune Yoshida est un bidouilleur qui fabrique sa propre machine à produire des fermetures à glissière, n’étant pas satisfait des méthodes de production existante.

Une par une, Yoshida maîtrise toutes les étapes de la production des fermetures glissières : un article du Los Angeles Time de 1998 rapporte que «YKK fond son propre cuivre, fabrique son propre polyester, son tissu, ses teintures, ses coutures, fabrique ses dents…» et ainsi de suite.

YKK fabrique même les boîtes dans lesquelles elle expédie ses fermetures. Et elle fabrique naturellement les machines qui les assemblent – et qu’elle dissimule soigneusement à ses concurrents. YKK maîtrisant le moindre détail de la production de ses articles, les variables externes sont éliminées et compagnie peut donc assurer une qualité et une vitesse de production constantes: lors du tremblement de terre de l’an dernier, de nombreuses chaînes d’approvisionnement furent rompues, mais la production d’YKK n’en fut pas affectée.

Yoshida prêche également un principe de management qu’il a baptisé «Le Cycle de la Qualité.» Il veut que «nul ne peut prospérer s’il ne permet aux autres de faire des bénéfices.» En pratique, ce principe se résume au fait que Yoshida fait son possible pour produire avec une qualité toujours croissante pour des coûts toujours moindres. Tout ceci semble sensé, mais c’est loin d’être facile à faire.

Au final, le secret du succès de YKK est aussi simple qu’impressionnant: YKK fabrique des fermetures à glissière fiables, les expédie dans les délais prévus, propose une large gamme de coloris, de matières et de styles sans baisser ses tarifs. Au sein de l’industrie de la confection, l’idée généralement répandue est que l’on ne peut pas se tromper en achetant chez YKK.

«Nous avons eu quelques problèmes de qualité dans le passé, quand nous utilisions des fermetures à glissière moins chères», dit Trina Turk, qui fabrique sa propre ligne de vêtements de sport féminins. «Nous ne travaillons plus qu’avec YKK. Quand un consommateur achète un pantalon à 200 dollars, il vaut mieux qu’ils aient une bonne fermeture à glissière, car le consommateur tiendra le fabricant du pantalon pour responsable si la fermeture à glissière casse.»

Pas de fermetures chinoises

La fermeture à glissière YKK standard, en nylon, de 35 cm «invisibl» (c’est à dire dissimulée par le tissu lorsque le dos d’une robe est fermé) coûte environ 32 cents. Pour une compagnie qui fabrique des vêtements dont le coût de fabrication varie entre 40 et 65 dollars et sera vendu trois fois ce prix ou plus, une telle économie n’a aucun sens. «Quel intérêt pour nous d’économiser huit ou neuf cents pour une fermeture à glissière qui risque de casser?, dit Steve Clima, directeur de la production de Turk. La différence de coût n’est pas suffisante au vu de la marge globale.»

On compte des centaines de concurrents en Chine. Ils sont peut-être un peu moins chers et généralement capables de produire des articles en urgence. Mais un revendeur de vêtements m’a affirmé que certaines compagnies européennes refusaient les vêtements équipés de fermetures à glissière chinoises, par crainte qu’elles contiennent du plomb (un cas de refus catégorique).

Surtout, et plus fondamentalement, les autres fermetures à glissière ne sont pas au niveau. De nombreux fabricants de vêtements rapportent que des lots entiers de fermetures provenant de concurrents d’YKK n’ont pas passé leurs tests de qualité.

YKK n’est pourtant pas le genre de marque qui s’adresse aux consommateurs (ils sont si peu adeptes de la publicité qu’ils n’ont pas voulu répondre à mes questions). On n’achète pas un jean ou une veste en cherchant leurs initiales sur la tirette. De la même manière, il est peu probable que vous n’achetiez pas un vêtement au motif que sa fermeture à glissière n’est pas une YKK.

Pas de risque

Mais YKK est pourtant une marque. YKK a une image et une réputation. Elle cible les acheteurs avisés et les directeurs de production de l’industrie du textile. Voilà les gens pour qui ces trois lettres ont une réelle importance.

Une maxime circulait autrefois parmi les responsables informatiques des grosses boîtes: «Tu ne te feras jamais virer pour avoir utilisé Microsoft.» On peut naturellement prendre des risques et se tourner vers un concurrent moins connu pour économiser trois euros six sous, voire pour améliorer les performances. Mais si les choses tournent mal, votre patron vous demandera pourquoi vous n’avez pas choisi la bonne vieille marque solide.

Voilà des décennies que YKK a cette image de la «bonne vieille marque solide.» Comme le dit Turk: «une fermeture à glissière ne fera jamais un vêtement, mais elle peut certainement le rendre immettable.»

Seth Stevenson

Traduit par Antoine Bourguilleau

Seth Stevenson
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Journaliste
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