France

La future revanche des «bébés Sarkozy»

Olivier Clairouin, mis à jour le 11.05.2012 à 7 h 09

Non réélu, on dit le président sortant conspué et sans descendance. Vraiment?

Nadine Morano, héritière politique de Nicolas Sarkozy (montage Slate.fr).

Nadine Morano, héritière politique de Nicolas Sarkozy (montage Slate.fr).

Nicolas Sarkozy n’avait pas encore perdu qu’il était déjà enterré. Le 2 mai, Jean-François Copé annonçait dans le Figaro qu’il allait laisser davantage d’espace d’expression aux différents mouvements qui traversent l’UMP. Une décision interprétée par Le Monde comme la preuve que le parti majoritaire cherchait à «tourner la page du sarkozysme».

Avant cela, de nombreuses personnalités –dont quelques-unes débauchées par Nicolas Sarkozy lui-même– avaient appelé à voter pour son concurrent et partout dans le pays grondait ce que certains considéraient comme un rejet massif du Président sortant. On parlait alors de «désintégration du sarkozysme», d’une «génération Sarkozy» tuée dans l’oeuf, d’un homme en forme de parenthèses que l’on aurait refermées dans quelques années.

Les choses ne sont néanmoins pas aussi simples.

Jamais de descendance clairement identifiée

Le fait que Nicolas Sarkozy n’ait pas de successeur désigné n’a rien d’étonnant, selon Thomas Guénolé, chercheur au Cevipof. Les hommes d’Etat n’aimant la plupart du temps pas se projeter dans un avenir dont ils ne feraient pas partie, il est rare qu’ils aient derrière eux un dauphin prêt à marcher dans leurs traces.

«Ce sont des gens qui ne préparent pas la suite, ils ne préparent pas l'après eux-mêmes, jamais. Pire, il leur arrive même de saper leur propre succession. Pour François Mitterrand, par exemple, en 1994, l'une des dernières joies de son existence politique a été d'éliminer Michel Rocard en suscitant la constitution d’une liste concurrente à gauche avec Bernard Tapie à sa tête.»

Mais surtout, il y a à droite bon nombre de personnalités politiques marquées par le passage du président de la République, même si certaines d’entre elles n’ont pas adhéré au dernier virage amorcé dans l’entre-deux-tours.

Nathalie Kosciusko-Morizet, Rachida Dati, Laurent Wauquiez ou encore Nadine Morano, autant de figures du gouvernement dont la carrière porte(ra) pour un long moment le sceau du quinquennat Sarkozy. Etant donné le rajeunissement de la classe dirigeante opéré ces dernières années sous l’impulsion du président UMP, tous devraient encore demeurer un certain temps dans le paysage politique français et pourraient bien mettre en avant leur héritage dans les années à venir.

Ils pourront pour cela s’appuyer sur une poignée de travailleurs de l’ombre qui portent aussi la marque du leader. De Guillaume Peltier (directeur adjoint de sa campagne) à Jean-Baptiste Froment (chargé de l’éducation et des sondages dans la campagne) en passant par Geoffroy Didier (conseiller régional du Val d’Oise, proche d’Hortefeux).

Il y a enfin les jeunes loups de la politique. Certains sont en lice pour les législatives, à l’instar de Sébastien Huyghe, membre de la «cellule riposte» de Nicolas Sarkozy et candidat à sa succession dans la 5e circonscription du Nord, et de Salima Saa, nouvel espoir de l’UMP propulsé par le président sortant dans la 8e circonscription du même département. D’autres se sont fait connaître autrement, comme le très médiatisé président des Jeunes Populaires Benjamin Lancar.

«La patine du temps»

Les porte-drapeaux éventuels identifiés, un facteur pourrait particulièrement oeuvrer à la réhabilitation de Nicolas Sarkozy dans les mentalités: le temps.

On constate en effet que l’image conservée par les citoyens de leurs dirigeants évolue au fil des années, le plus souvent de façon positive. Comme si, dans un élan de nostalgie, on magnifiait les années passées avec un chef d’Etat que l’on détestait pourtant lorsqu’il était au pouvoir. Comme l’explique Thomas Guénolé:

«Dans l’immédiat, bien sûr, Nicolas Sarkozy ce sera Jospin, celui dont on ne peut pas parler. Ensuite, comme toujours, celui qui a été voué aux gémonies sera porté au pinacle.

Tout le monde a par exemple oublié ce que les gens pensaient de Jacques Chirac dans les deux dernières années de son mandat, et pourtant il est considéré comme une espèce de père de la nation à l’heure qu’il est. Vous ne savez pas ce qu’apporte la patine du temps.»

Le contraste est évident. Alors que Nicolas Sarkozy a par exemple vu pleuvoir les sites et Tumblr satiriques, Jacques Chirac a aujourd’hui droit à une quasi-glorification, à l’image du site FuckYeahJacquesChirac, qui compile des clichés de l’ancien chef d’Etat comme s’il s’agissait de gravures de mode.

L’arsenal sarkozyste

On ne peut évidemment pas assurer que Nicolas Sarkozy sera à son tour idolâtré. Cependant, même a priori retiré de la vie politique, il laisse derrière lui un héritage de poids: le «sarkozysme». Pas vraiment une idéologie, mais un éventail de recettes et de postures prêtes à l’emploi pour qui souhaiterait s’inspirer de sa pratique du pouvoir.

Dans un article intitulé «Qu’est-ce que le sarkozysme?», le politologue Eddy Fougier détaille ainsi comment le style du président UMP s’est propagé à toute une frange de la droite:

«Le discours et le franc-parler de Nicolas Sarkozy, en particulier sur les questions de sécurité et d’immigration, ainsi que sa façon de trancher des questions laissées auparavant en suspens ou d’occuper l’espace et l’agenda médiatiques en ont été les premiers éléments visibles.

Cela s’est traduit également par une nouvelle façon de s’exprimer de la part d’un certain nombre de responsables politiques, qui ne sont pas des énarques, comme Nadine Morano, Christian Estrosi, Rachida Dati, ou Frédéric Lefebvre, censée être plus directe et plus proche des préoccupations de la population.»

C’est la fameuse «droite décomplexée», qui a vu à la fois émerger une droite dure assumée avec la création au sein de l’UMP de la Droite populaire, et un discours «vrai», une vulgate différenciée par l’électorat du langage policé jusqu’ici manié par la classe dirigeante.

«C’est une droite décomplexée idéologiquement, qui a moins d’appréhension à affirmer ses positions, mais aussi dans la forme», explique le sociologue Olivier Rouquan.

«On use d’un parler peu précieux, pas élaboré dans la recherche de la langue, mais très élaboré sur le plan du marketing politique: on retient ce qui est dit.»

Résultat: des mots et des thèmes prégnants dans le débat public, allant de «l’identité nationale» au «vrai travail», en passant par les «corps intermédiaires» et la «majorité silencieuse». 

Jean-François Copé, Thierry Mariani et Laurent Wauquiez (montage Slate.fr)

Ces ingrédients constitutifs de la recette Sarkozy se retrouvent à des degrés divers chez différentes personnalités de droite, y compris chez ceux qui ont débuté leur carrière avec Jacques Chirac.

Côté pratique, à Nadine Morano le franc-parler, les phrases improvisées et parfois les sorties à l’emporte-pièces. A Jean-François Copé la volonté de s’ériger en rassembleur insondable de l’UMP, comme Nicolas Sarkozy avant son élection en 2007.

Côté thématique, à la Droite populaire sa capacité à rogner sur la ligne de vie du Front national en misant sur les question d’immigration, de sécurité ou d’assistanat. A Laurent Wauquiez la tendance à piocher à gauche pour agrémenter son programme politique d’une dimension sociale, tout comme le président UMP a pu le faire en conviant au gouvernement des personnalités de gauche ou en invoquant Jaurès.

Pour peu que le style de Nicolas Sarkozy fasse l’objet de regrets (ce qui pourrait advenir étant donné que le Président qui prend sa place, supposé «normal», en est l’antithèse), il existe donc un capital politique dans lequel peuvent puiser ses éventuels successeurs. On n’entendra peut-être plus parler de lui s’il se retire de la vie politique, mais on entendra sûrement parler comme lui.

Olivier Clairouin 

Olivier Clairouin
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