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Valérie Trierweiler: la Première dame n'existe pas

François Hollande et Valérie Trierweiler place de la Bastille, dans la nuit du 6 au 7 mai 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande et Valérie Trierweiler place de la Bastille, dans la nuit du 6 au 7 mai 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

Le rôle de l’épouse, ou de la compagne dans le cas de Valérie Trierweiler, du Président français est celui d’une présence sans existence officielle, scandée par des règles et des usages non écrits.

La Première dame était déjà dans tous les médias, et son tweet du 12 juin 2012 ne risque pas de changer la donne (1):

«Courage à Olivier Falorni qui n’a pas démérité, qui se bat aux côtés des Rochelais depuis tant d’ années dans un engagement désintéressé.»



Et pourtant, la Première dame n’existe pas. Oh, physiquement elle est là, bien sûr. C’est son rôle, celui d’épouse —ou de compagne dans le cas de Valérie Trierweiler— du président de la République française, qui n’existe pas.

Vous aurez beau partir à la recherche de son existence légale, d’une trace de statut officiel, vous ne trouverez rien. La conjointe du Président (ou, soyons fou, le conjoint de la Présidente) n’est pas dans la Constitution, pas plus que dans les lois de notre pays ni même dans le rang protocolaire. La Première dame de France est une présence sans existence officielle, scandée par des règles et des usages non écrits.

La seule mention qui en est faite est en cas de mort d’un ancien Président, puisque l’article 19 de la loi du 3 avril 1955 prévoit alors que la moitié de sa retraite est reversée à «la veuve».

Pas d’existence juridique

Sa présence officielle se limite à un bureau à l’Elysée uniquement censé être là pour réceptionner le courrier envoyé à la Première dame par des citoyens (Valérie Trierweiler, qui affirme ne pas être intervenue dans la campagne ou dans les décisions qui attendent maintenant le nouveau président, s’est d’ailleurs empressée de préciser que son bureau au QG de Hollande était là pour la même raison, «un endroit pour répondre au courrier qu’[elle reçoit], en tant que possible Première dame».)

Officiellement, la Première dame de France «n’a pas de personnel à sa disposition», explique René Dosière, député socialiste qui s’est notamment spécialisé dans le «contrôle» du budget de l’Elysée. Officieusement, il lui faut bien un ou plusieurs secrétaires, des gardes du corps, voire des chauffeurs. Quand il avait demandé en 2006, lors d’une session de Questions au Gouvernement, le nombre de chauffeurs directement affectés au service de l’épouse du chef de l’Etat, le Premier ministre avait alors répondu:

«L'épouse du chef de l'État utilise, en tant que de besoin, les services de chauffeurs de la présidence de la République.»

«On ne peut pas reconnaître qu’elle ait des chauffeurs, puisqu’elle n’a pas d’existence juridique», traduit René Dosière, qui précise que c’est parce qu’elle ne figure pas dans le rang protocolaire qu’il peut dire qu’elle n’a pas d’existence juridique.

Après les chauffeurs de Bernadette Chirac, il s’est intéressé à l’affaire de la carte de crédit de Cécilia Sarkozy, qui avait pu régler des dépenses avec une carte dont l’argent était directement tiré du compte de l’Elysée. En 2007, il avait ainsi demandé «à quel titre» elle pouvait gérer l’argent public, et suggéré qu’on lui donne un statut «lui permettant d'agir dans le respect des règles juridiques et comptables qui fondent les valeurs républicaines».

Etant donc une personne privée, la Première dame n’est en effet pas censée régler directement des dépenses faites pour l’Elysée avec l’argent de l’Elysée: «Soit une facture doit être faite et envoyée à la présidence, soit un aide de camp doit payer», explique René Dosière.

«C’est un problème qu’on n’a jamais traité», poursuit-il, et même s’il n’est pas «fondamental», il mérite de l’être. D’autant qu’«aujourd’hui les épouses ne sont plus comme madame Coty ou madame De Gaulle, des femmes au foyer, et on voit bien que le fait d’avoir une activité professionnelle ou politique quand son conjoint est chef de l’Etat, ça mérite d’être éclairci, aussi dans l’intérêt de l’intéressée elle-même».

Ciel, un couple présidentiel non marié!

C’est sûr qu’avec le couple Hollande-Trierweiler, on est loin des époux De Gaulle. Déjà, ils rompent avec la première règle non écrite qui veut que le président soit un homme marié, explique Armelle Le Bras-Chopard, professeure agrégée de sciences politiques et auteure de Première dame, second rôle.

François Hollande l’a lui-même rappelé pendant la campagne, «on n’élit pas une famille». Et si certains commentateurs aiment à voir notre Président comme un roi, on n’est plus dans l’Ancien Régime, «où la reine évidemment avait une forme de statut et une importance, ne serait-ce que parce qu’elle devait donner un héritier», note la professeure.

Reste que depuis le début de la troisième République et jusqu’au 6 mai 2012, le président était un homme marié (excepté le rebelle Gaston Doumergue, de la IIIe république, qui a épousé sa maîtresse 12 jours avant la fin de son mandat). «Ce qui veut dire que selon cette règle non écrite, le président de la République ne devait pas arriver à l’Élysée tout seul», analyse Armelle Le Bras-Chopard, «c’est ce qui fait que son statut privé était quand même important».

Le temps et les mentalités ont changé, en témoigne l’accession du divorcé (autre rupture de règle non écrite) et remarié avec une divorcée Nicolas Sarkozy à la présidence en 2007. L’union libre n’a pas empêché François Hollande d’être élu, et ne devrait pas l’empêcher de jouer pleinement son rôle de Président.

Première dame au foyer

Mais malgré cette évolution, les Premières dames se retrouvent bloquées au XIXe siècle: elles sont encore censées accompagner le Président, particulièrement dans les déplacements à l’étranger —même si Valérie Treirweiler pourrait avoir des difficultés à jouer ce rôle dans certains endroits comme le Vatican ou des pays très religieux— et être la parfaite hôtesse quand des dirigeants étrangers viennent à l’Élysée… «Une non existence politique», estime Armelle Le Bras-Chopard, mais une présence physique en politique.

Comment donc exister —ou continuer à exister—quand on est femme de Président au XXIe siècle?

1. Par le travail, mais c’est compliqué

Carla Bruni-Sarkozy, ex-mannequin reconvertie dans la chanson a bien fait un disque pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, mais elle pouvait travailler de son studio chez elle, arranger ses horaires. Et elle n'a pas fait autant de promotion que pour ses albums précédents.

Valérie Trierweiler a dit à plusieurs reprises lors de la campagne qu’elle ne comptait pas être une «potiche» et s’arrêter de travailler, expliquant notamment à Libération:

«Puisque rien n’est écrit, tout reste à inventer. Mais je continuerai à travailler d’une façon ou d’une autre si François est élu. Tout simplement parce que j’ai besoin de gagner ma vie. J’élève mes trois enfants et je ne suis pas rentière. Je ne veux pas vivre aux frais de l’Etat. Lorsque ma présence sera requise, ce sera différent, mais je continuerai à assumer ma vie personnelle.»

Envie louable de poursuivre son métier, et d’en appeler aux valeurs de la gauche qui «a toujours défendu la cause et l’indépendance des femmes». Sauf que Valérie Trierweiler n’est pas plombier, mais journaliste et que si elle assure qu’il n’y aurait rien de choquant à ce qu’elle travaille si elle le faisait «dans le respect de la déontologie journalistique», on voit mal quel sujet elle pourrait traiter sans être accusée de ne pas pouvoir être objective vu la fonction de son mari. Il n’y a pas que la politique qui est politique, la justice, la jeunesse, la culture, le sport peuvent l’être.

A trois reprises au moins, elle a glissé sur la confusion des genres. Une première fois quand elle a évoqué un voyage à Mayotte pendant la campagne:

«Je me suis dit, je reviendrai, soit comme journaliste pour faire un reportage, soit comme Première dame pour les aider.»

Mais qui choisira sous quel chapeau elle reviendra? Et si elle y va en tant que journaliste, les Mahorais comprendront-ils qu’elle n’est pas là pour les aider? La ligne entre la Première dame et la journaliste ne pourra qu’être floue.

Une seconde fois quand elle signe les légendes d’un livre de photos sur la campagne de François Hollande qu’il préfacera (sortie est prévue début juin): est-elle journaliste ou Première dame?

Une troisième fois avec ce statut Twitter où elle demande à ses «consœurs, confrères» journalistes de ne pas camper devant son domicile, où ils campent… parce qu’elle est Première Dame! 

2. En jouant un rôle public et politique, mais lequel?

Aux Etats-Unis, à qui nous avons piqué l’expression First Lady, les Premières dames ne sont pas non plus présentes dans la Constitution. Leur statut y est en revanche un peu plus clairement défini: le «bureau de la Première dame» existe au sein de la Maison Blanche, avec son staff, dont les membres sont détaillés dans un rapport de la Maison Blanche au Congrès.

Et leur rôle est plus important, puisqu’elles peuvent agir, notamment pendant la campagne, comme de véritables «surrogates» («représentants») de leur mari: Barack Obama ne peut pas se rendre partout en même temps, et Michelle Obama a fait de nombreux déplacements seule pendant la campagne de 2008 pour des meetings politiques.

Depuis l’élection de son mari, elle s’est lancée dans la lutte contre l’obésité infantile, où elle fait la publicité d’un programme de santé publique à coup de pompes et autres exploits sportifs télévisés et d’opérations médiatisées de jardinage à la Maison Blanche. Avant elle, les First Ladies avaient alterné entre femmes effacées —Laura Bush, par exemple— et femme politique —Hillary Clinton était tout aussi politique que son mari (ce qui lui a parfois causé du tort, parce que même aux Etats-Unis, on n’est pas prêt à voir une First Lady trop politique).

Valérie Trierweiler pourrait, plutôt que de poursuivre son métier de journaliste, travailler d'une manière ou d'une autre pour la présidence. Mais pour l'instant en France, les rares fois où une Première dame s’est approchée d’un peu trop près de la fonction présidentielle, ça s’est très mal passé: on se souvient de la polémique quand Cécilia Sarkozy s’est rendue en Libye au moment de l’affaire des infirmières bulgares (elle avait d’ailleurs donné lieu à des interrogations sur le statut du conjoint du chef de l’Etat). Avant elle, Anne-Aymone Giscard d’Estaing avait été moquée pour son mauvais discours dans un colloque, où l’avait envoyée son mari.

3. En se lançant dans le caritatif, faute de mieux (ou par intérêt personnel)

Que faire, quand on ne peut avoir ni un vrai rôle politique, ni un travail, et qu’on ne veut pas se contenter de répondre au courrier? On se lance dans la philanthropie. Toutes les Premières dames de la Ve république ont eu leur fondation, dans «un souci de faire quelque chose de juste et pas simplement de décider de quelle fleur on peut mettre sur la table», analyse Armelle Le Bras-Chopard.

Yvonne de Gaulle a créé pour les jeunes femmes handicapées la Fondation Anne de Gaulle, du nom de sa fille atteinte de trisomie 21, Claude Pompidou la Fondation Claude Pompidou pour les personnes âgées et les handicapés, Anne-Aymone Giscard d’Estaing la Fondation pour l’enfance, Danielle Mitterrand France-Libertés. Bernadette Chirac préside la fondation hôpitaux de Paris-hôpitaux de France pour laquelle elle mène ses fameuses opérations pièces jaunes (grâce à laquelle a été créée la Maison de Solenn), ainsi que la fondation Claude-Pompidou.

Dernière en date, Carla Bruni a créé sa fondation pour «faciliter l’accès à l’éducation, à la culture et aux pratiques défavorisées des populations vulnérables», et est devenue l’ambassadrice mondiale pour la protection des mères et des enfants contre le sida.

Mais là encore, tout est très mélangé: elles créent ces fondations en partie grâce à l’argent personnel de leur mari ou grâce à leur position auprès de lui, rencontrant des chefs d’entreprises qui deviendront de généreux fondateurs. «Même si elles veulent s’émanciper, conclut Armelle Le Bras-Chopard, il y a toujours une dépendance non voulue au mari.» Ou au compagnon.

Une identité à construire

Pas facile d’être Première dame. Le seul intérêt du flou autour de cette fonction et de ce qu’elle implique, c’est peut-être la liberté qu’elle donne à chaque femme (et un jour, on y croit, chaque homme) de devenir la Première dame qu’elle souhaite.

Si Danielle Mitterrand a créé comme les autres sa fondation, elle était loin de faire consensus avec ses actions, beaucoup plus engagées que le soutien très «dame patronnesse» aux malades, aux pauvres, aux personnes âgées et aux enfants des autres Premières dames. Elle-même s’est peu tenue à la réserve, au point de s’attirer parfois des critiques ou de mettre la diplomatie française dans l’embarras, comme lors de sa bise à Castro.

Les ambitions politiques d’Hillary Clinton, qui disait notamment pendant la campagne de son mari «si vous élisez Bill, vous m’avez moi avec», avaient inquiété les stratèges de Bill Clinton pendant sa campagne, et lui ont valu des critiques quand elle a mené –sans succès– une tentative de réforme du système de santé américain.

Dans une interview accordée au Times (accès payant), Valérie Trierweiler cite ces deux Premières dames comme inspiration, plus que Carla Bruni-Sarkozy ou Bernadette Chirac. Elle assure aussi qu’elle fera le nécessaire pour «représenter l’image de la France» mais ne compte pas être «une potiche». La dernière Première dame à employer ces termes était Danielle Mitterrand, en 1981.

Cécile Dehesdin

(1) Cet article est une actualisation de celui paru le 10 mai 2012, avec la mention du tweet de Valérie Trierweiler du 12 juin. Retourner à l'article

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