Monde

Shalom, Pékin

Foreign Policy, mis à jour le 29.05.2012 à 9 h 47

Israël et la Chine viennent de fêter 20 ans d'amitié. Mais la question de Téhéran pourrait compromettre leurs nouveaux liens privilégiés.

Le ministre chinois des affaires étrangères Yang Jiechi, à Jérusalem en 2009. REUTERS/Dan Balilty

Le ministre chinois des affaires étrangères Yang Jiechi, à Jérusalem en 2009. REUTERS/Dan Balilty

Ce n'est un secret pour personne: les relations entre Israël et les Etats-Unis ne sont pas au beau fixe. La visite du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, au président américain Barack Obama, en mars, n'a peut-être pas été aussi tendue que celle de l'année précédente, mais au vu des gestes forcés et des messages discordants des deux dirigeants, il apparaît clairement que leurs relations sont, au mieux, professionnelles. 

Si les relations entre Israël et son ami de longue date se sont refroidies, l’État juif a découvert un candidat improbable avec qui nouer des liens privilégiés: la Chine. 

Benyamin Netanyahou a dû s'y reprendre à plusieurs reprises pour délivrer son message en mandarin, mais il a tenu à souhaiter aux Chinois, en janvier dernier, une bonne année du dragon. «Nous sommes deux peuples anciens, dont les valeurs et les traditions ont laissé une empreinte indélébile sur l'humanité», s'est-il félicité. «Mais nous sommes également deux peuples modernes, deux civilisations dynamiques transformant le monde.» 

Ce message a été rapidement repris par la Chine. «Nos deux civilisations anciennes ont de nombreux points communs. Nous avons toutes deux des histoires riches et des cultures splendides», a déclaré l'ambassadrice de Chine en Israël, Gao Yanping, à un quotidien israélien quelques jours plus tard.

Elle s'est montrée encore plus poétique sur le site Internet de l'ambassade chinoise. «Nos relations brillent d'un nouvel éclat dans cette nouvelle ère, a-t-elle écrit. Je suis convaincue que grâce à nos efforts communs, les relations sino-israéliennes gagneront en intensité et en richesse!»

Des échanges bilatéraux multipliés par 200 en 20 ans

Alors qu'ils célèbrent 20 ans de relations diplomatiques, la Chine et Israël échangent bien plus que des éloges. Les échanges bilatéraux ont été multipliés par 200 ces deux dernières décennies et représentent désormais près de 10 milliards de dollars. La Chine est la troisième destination des exportations israéliennes, qui vont des télécommunications aux technologies de l'information, en passant par le matériel agricole, les équipements en énergie solaire et les produits pharmaceutiques. 

Au moins 1.000 entreprises israéliennes sont désormais implantées en Chine, qui abrite également la vaste industrie de l'alimentation casher (10 milliards de dollars), dont l'essentiel de la production est destinée à Israël.

En septembre dernier, le gouvernement israélien a dévoilé la participation de la Chine à un projet ferroviaire, qui permettrait l'acheminement terrestre de marchandises en passant par le désert israélien du Néguev, contournant ainsi le canal de Suez. Deux mois plus tard, le vice-ministre chinois du Commerce a annoncé que les deux pays préparaient un accord de libre-échange. 

Les liens de la Chine avec les Juifs remontent au moins à un millénaire. La ville centrale de Kaifeng abrite une petite communauté juive, les descendants de marchants venus de Perse et d'Inde qui ont traversé le pays aux alentours du Xe siècle.

Dans les années 1930 et 1940, la Chine a accueilli près de 20.000 juifs fuyant la menace nazie en Europe (une histoire commune que les officiels chinois et israéliens évoquent souvent avec fierté). La population juive en Chine a atteint près de 40.000 personnes à la fin de la Seconde Guerre mondiale, bien que la plupart soit parti après la guerre pour regagner Israël ou l'Occident. 

Portrait de Mao Zedong, Zhang Zhenshi via Wikimedia Commons CC License by

Israël et la Chine ont à peu près le même âge: l’Etat juif est né en 1948, la République populaire un an après. Bien qu'Israël ait été l'un des premiers pays à reconnaître le régime communiste de Mao Zedong, il a fallu plus de quatre décennies à la Chine pour faire de même.

Ce retard n'était pas dû à une opposition idéologique à Israël (Mao, tout comme son prédécesseur nationaliste, Sun Yat-sen, étaient favorables au sionisme), mais au calcul de la Chine, qui pensait avoir plus à gagner de relations amicales avec les Etats arabes et islamiques qu'avec une enclave juive assiégée et faible sur le plan économique.

Leurs relations ont néanmoins commencé à se réchauffer à la fin des années 1970, quand (à la suite de la rupture de la Chine avec l'Union soviétique et de l'établissement de ses liens avec les Etats-Unis) Pékin a commencé à entretenir des liens secrets avec l'armée israélienne.

Lors de la guerre des Six jours de 1967, Israël a écrasé les armées arabes et s'est soudain retrouvé avec d'énormes stocks d'armes soviétiques saisies auprès de ses ennemis. Les armes chinoises étaient également fabriquées par les Soviétiques et les techniciens israéliens ont discrètement aidé Pékin à moderniser ses tanks rouillés.

Ce partenariat secret s'est renforcé dans les années 1980 (touchant d'autres domaines que celui militaire, tels que l'agriculture et la haute technologie). En 1991, la conférence de paix de Madrid a lancé le processus de paix entre Israël et ses voisins et a été l'occasion pour la Chine, un an plus tard, d'officialiser ses liens avec Israël.

Une forme unique de philo-sémitisme

Depuis, les centres d'études juifs et en langue hébreu ont pullulé dans les universités chinoises. En effet, l'un des aspects les plus curieux de l'alliance entre Israël et la Chine est la fascination de cette dernière pour les Juifs. Albert Einstein, Karl Marx et Sigmund Freud sont des icônes dans le pays et le gouvernement communiste chinois a publié, dans les années 1950, un timbre à l'effigie de l'écrivain yiddish Sholem Aleichem.

De nombreux Chinois considèrent que les juifs sont très intelligents et ont un sens étonnant des affaires. Les librairies de Pékin et de Shanghai regorgent d'ouvrages tels que Jewish Business Sense (Le sens des affaires juif, N.d.T.) et The Ancient and Great Jewish Writings for Getting Rich (Textes anciens et grands textes juifs pour devenir riche, N.d.T.). Même le Talmud, le texte ancien du judaïsme rabbinique, est considéré comme une sorte de bible des affaires.

A Taïwan, les touristes peuvent séjourner au Talmud Business Hotel, où les chambres «portent le nom de personnalités célèbres dans le monde pour leur réussite, telles que [Conrad] Hilton, [John D.] Rockefeller, [Alan] Greenspan, [George] Soros, [Warren] Buffett et Bill Gates» (seuls Greenspan et Soros sont juifs). Chaque chambre contient un exemplaire du Talmud-Business Success Bible (Talmud-Bible du succès dans les affaires, N.d.T.), «pour tous ceux qui souhaitent tester la méthode Talmud pour réussir».

En Chine, les mythes sur la richesse et l'influence des juifs ont rarement donné lieu à de la jalousie ou de la malveillance. Au contraire, dans un pays en passe de devenir une économie de marché, ils ont créé une forme unique de philo-sémitisme. Les mêmes légendes expliquent en partie la volonté initiale de la Chine de courtiser l’État juif (un moyen, selon elle, de gagner la confiance du soi-disant «lobby juif» tout puissant aux Etats-Unis.)    

Ces illusions ont pris fin en 2000, quand l'administration du président américain Bill Clinton a mis le holà à un projet de vente israélien d'1 milliard de dollars du radar Falcon (système aéroporté d'alerte et de contrôle) à Pékin. Washington craignait que l'acquisition de ce système de pointe par la Chine déstabilise l'ensemble de la région pacifique et a menacé de réduire son aide annuelle à Israël si la vente avait lieu. Cinq ans plus tard, l'administration de George W. Bush a fait pression sur Israël pour annuler la vente de drones et de missiles surface-air à la Chine, suscitant la colère de Pékin.

Depuis, Israël a interdit à ses entreprises de vendre des équipements militaires high-tech à la Chine, afin de préserver ses relations avec Washington.

Néanmoins, malgré cette interdiction, les liens intergouvernementaux et l'échange de renseignements se sont intensifiés. Ehoud Barak s'est rendu en Chine en juin 2011 (la première visite d'un ministre israélien de la Défense en une décennie).

Le Général Chen Bingde, chef d’État-major de l'armée populaire de libération, s'est rendu en Israël deux mois plus tard pour la toute première visite d'un chef militaire chinois au siège des Forces de défense israéliennes, à Tel-Aviv. La raison précise de la visite de Chen reste floue; le ministre chinois de la Défense a simplement déclaré que sa visite avait pour objectif de «renforcer la compréhension et l'amitié entre les deux pays, d'élargir le consensus et de promouvoir la coopération»

Le problème Téhéran

La coopération entre la Chine et Israël s'intensifiant, il est devenu de plus en plus difficile d'éviter la question épineuse de l'Iran.

La Chine est la principale destination des exportations iraniennes (elle achète 80% du pétrole iranien) et sa seconde source principale d'importations (légèrement devancée par la plaque tournante commerciale de Dubaï). Le commerce chinois avec l'Iran s'élève à plus de 30 milliards de dollars (au moins trois fois plus que le commerce chinois avec Israël) et devrait atteindre 50 milliards de dollars d'ici à 2015.

De nombreuses entreprises occidentales s'étant retirées d'Iran à la suite des sanctions mises en place par les Etats-Unis et l'Union européenne, la Chine s'est empressée de combler le vide: au moins 100 entreprises publiques sont désormais installées dans la République islamique; beaucoup ont investi dans son industrie pétrolière et ses infrastructures.

Les Chinois soutiennent officiellement un programme nucléaire iranien pacifique, mais ont traîné des pieds pour condamner la volonté de Téhéran de passer à l'enrichissement d'uranium à des fins militaires. Ils ont voté à contrecœur en faveur de toutes les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU condamnant l'Iran, mais ont exprimé à chaque fois des réserves au sujet de sanctions éventuelles et ont demandé plus de temps pour négocier. 

«La Chine n'a soutenu que les sanctions qui ne font pas véritablement pression sur l'Iran (à savoir celles qui ne concernent pas les secteurs financier ou énergétique), souligne Yoram Evron de l'université d'Haifa et l'Institut d'études de sécurité nationale. La participation de la Chine a peut-être rendu les sanctions légitimes, mais elle a en réalité affaibli la pression internationale.» 

«Les Chinois veulent irriter les Américains, ajoute Yitzhak Shichor, également de l'université d'Haifa. Si les Etats-Unis annoncent, par exemple, leur intention de vendre des armes à Taïwan, les Chinois ne peuvent rien faire à part protester –donc ils réagissent sur le front iranien.»

Un drapeau iranien  / Tijl Vercaemer via Flickr CC License by

Pendant des années, les officiels israéliens ont tenté de convaincre Pékin de changer de position sur Téhéran. En février 2010, une délégation israélienne de haut niveau s'est de nouveau rendue en Chine pour rappeler les dangers que l'Iran pose si le pays se dote de l'arme nucléaire.

Ils ont adopté cette fois-ci une nouvelle tactique: expliquer les conséquences d'une frappe israélienne sur ce programme (une perspective qualifiée d'inévitable si les sanctions ne suffisaient pas). «Ils se sont vraiment enfoncés dans leurs sièges quand nous avons décrit les conséquences d'une attaque préventive sur la région et sur l'approvisionnement en pétrole dont ils dépendent», a rapporté un officiel israélien. 

La campagne semble avoir porté ses fruits et au milieu de l'année 2010, le ton de la Chine a sensiblement changé. En juin 2010, quand le Conseil de sécurité a imposé à l'Iran une quatrième série de sanctions, la Chine a renoncé à sa position initiale et a fini par voter la résolution, déclarant qu'elle soutenait une «méthode à deux voies», qui consiste à poursuivre les négociations tout en durcissant les sanctions. En janvier 2012, le Premier ministre chinois Wen Jiabao a déclaré avec un franc-parler inhabituel que son gouvernement «était fermement opposé» à la volonté iranienne de se doter de l'arme nucléaire.

Le changement de position apparent de la Chine n'est pas passé inaperçu à Téhéran. En 2010, Ali Akbar Salehi, alors à la tête de l'Organisation iranienne de l'énergie atomique, a prévenu que «Pékin pourrait perdre progressivement son statut respectable dans le monde islamique et se réveiller trop tard»

Ces derniers jours, la valse diplomatique de la Chine (garder un pied à Téhéran et l'autre à Tel-Aviv) semble de plus en plus difficile à mener. Alors que la République populaire découvre les Juifs, elle devrait se souvenir d'un vieux proverbe yiddish: il est impossible de danser à deux mariages. 

Oren Kessler

Traduit par Charlotte Laigle 

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