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Aidons les vaches à ruminer plus propre

Catherine Bernard, mis à jour le 10.05.2012 à 5 h 44

Les ruminants émettent beaucoup trop de gaz à effet de serre. Mais l'on devrait bientôt pouvoir contrôler la teneur en méthane de leurs rots.

REUTERS/Michael Dalder

REUTERS/Michael Dalder

Vaches, boeufs, moutons, brebis... le fait est désormais bien établi: les ruminants sont d'importants contributeurs au réchauffement de la planète. En cause, leurs émissions de méthane (CH4), un gaz à effet de serre 24 fois plus puissant [1] que le CO2: car la fermentation entérique des ruminants français contribue pour 54% aux émissions de CH4 de l'Hexagone [2]. L'affaire n'est donc pas mince! A lui seul, affirmait Christian de Perthuis, professeur à Paris Dauphine, lors du récent colloque d'Innoveco consacré aux sols et l'alimentation, le cheptel bovin français émettrait deux fois plus de GES (gaz à effet de serre) que les douze raffineries du pays. Mais l'on devrait bientôt mieux contrôler la teneur en méthane des rots [3] de nos bovins préférés. On respire....

Les pistes de recherche sont nombreuses. Attention cependant: certaines pourraient provoquer d'autres effets secondaires peu bénéfiques. Pas sûr, par exemple, qu'il soit judicieux d'augmenter la proportion de céréales dans les rations des vaches (une proportion déjà plus élevée pour les vaches «à viande» que pour les laitières ). «Il est vrai, explique Diego Morgavi, chercheur à l'Inra de Clermond-Ferrand, qu'augmenter le pourcentage d'amidon réduit la production de méthane.» Mais pour produire des céréales, on émet bien plus de CO2 que pour obtenir du simple fourrage. Les vaches ainsi nourries ont également tendance à émettre d'autres gaz, comme de l'ammoniaque, et des odeurs plutôt nauséabondes. Sans oublier le plus important: «L'intérêt des vaches est qu'elles produisent des aliments consommables par l'Homme grâce à des matières premières qu'il ne mange pas. Plus on leur donne des céréales et plus cet avantage comparatif disparaît!», commente Diego Morgavi. 

Introduire un peu plus de lipides, en revanche, est une piste intéressante: quelques pourcents de lin dans la ration quotidienne permettent ainsi de réduire de 10% à 25% les émissions de CH4 tout en enrichissant le lait –ou la viande– en Omega 3. C'est ce que font par exemple les éleveurs membres de l'association Bleu, blanc, coeur, qui mettent en avant la meilleure qualité nutritionnelle de la viande qu'ils élèvent.

Les spécialistes de l'alimentation animale travaillent aussi sur les tanins, déjà couramment utilisés dans l'alimentation des ruminants. Le lotier corniculé, ou le sainfouin d'Italie semblent ainsi réduire sensiblement les émissions. On teste aussi différents types d'additifs, à base d'extraits végétaux, de probiotiques ou de composés chimiques. 

Le principe est toujours le même: il s'agit de trouver des molécules ayant un effet direct sur les microbes qui produisent le méthane (les Archaea méthanogènes) ou une action plus générale sur la communauté microbienne des panses bovines (et ovines). «D'ici deux à trois ans, certains seront certainement utilisés, surtout en production laitière où l'on peut espérer en tirer des allégations santé, estime Diego Morgavi. Cependant, ils restent des solutions marginales, car elles ne pourront pas être appliquées pour les grands cheptels vivant en liberté ou dans les pays pauvres où l'on ne pourra s'offrir de tels compléments alimentaires.»

La génétique? Les vaccins?

Autre piste de travail: la sélection génétique. En effet, si la production de méthane ne semble pas être fonction de la race des vaches, certains ruminants semblent par nature moins émetteurs que d'autres. Ce que les chercheurs expliquent par une meilleure «conversion des aliments»: autrement dit, qui produisent plus avec la même ration quotidienne sans toutefois voir leurs émissions progresser. «Jusqu'à récemment, la sélection génétique était essentiellement de type productiviste, explique Diego Morgavi. Aujourd'hui, on cherche plutôt des animaux bien adaptés à leur environnement, qui produisent mieux avec ce qu'on leur donne, et vivent plus longtemps.» 

En Asie, mais aussi en Australie et en Nouvelle Zélande où l'agriculture constitue l'une des toutes premières sources d'émissions de GES, l'on travaille également sur la voie du vaccin. Des vaccins qui seraient ciblés sur les microbes à l'origine de la production de méthane et auraient l'immense avantage de pouvoir être injectés dès la naissance aux troupeaux. Dispensant ainsi l'agriculteur de tout travail «d'entretien». Mais parmi les trois vaccins formulés à ce jour, un seul aurait réussi à diminuer les émissions de CH4 de 8%. Car il semble qu'il faudrait quasiment formuler un vaccin pour... chaque animal.

Du reste, estiment les chercheurs de l'Inra, qu'il s'agisse d'additifs, de biotechnologie ou d'alimentation, il n'existe pas pour l'instant une seule solution miracle, mais plutôt une association de solutions partielles dont les effets demandent encore à être confirmés.

Moins de steaks?

En revanche, personne ne semble vraiment s'intéresser à récupérer le méthane des vaches. Après tout, l'on capture bien le CO2 qui s'échappe des cheminées industrielles soit pour le dégrader, soit pour l'enfermer dans des réservoirs où il doit rester sagement enfermé aussi longtemps que possible! Pourquoi ne chercherait-on pas à récupérer le méthane des ruminants pour l'utiliser comme source d'énergie? L'idée est séduisante mais… comment, et avec quoi,  équiper les vaches surtout lorsqu'elles paissent en liberté?

«De toutes façons, souligne Diego Morgavi, la difficulté essentielle de toutes ces actions réside dans la façon de convaincre l'éleveur: tant qu'il ne gagnera rien à faire émettre moins à ses vaches, pourquoi agirait-il?»

Car modifier les rations ou ajouter des additifs n'est pas sans coût. Bien sûr, on peut envisager de verser des aides aux plus vertueux –ou d'en écarter les plus passifs. Mais comment alors contrôler vraiment les émissions du cheptel? Si les chercheurs peuvent se permettre quelques «sondages», en utilisant des gaz traceurs, en parquant les ruminants dans des chambres calorimétriques, ou mesurant la qualité de l'air avant et après le passage d'un troupeau (compte tenu, évidemment, de la force du vent et de sa direction...), l'on voit mal l'agriculteur se transformer en traqueur de CH4.

Reste évidemment la solution la plus drastique: étant donné que les vaches laitières et les bovins reproducteurs représentent 58% des émissions totales annuelles de méthane du cheptel, et les bovins à l'engraissement 33% (le reste venant des autres animaux d'élevage) peut-être faudra-t-il réduire le nombre de steaks, mais aussi de fromages et autres yaourts, dans nos assiettes.

Catherine Bernard

[1] Sur 100 ans. Retourner à l'article

[2] Soit environ 5 à 6% du total des émissions de GES dans l'Hexagone. Retourner à l'article

[3] L'essentiel des émissions se produit en effet par l'expiration de l'animal, et non par les pets. Retourner à l'article

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