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«Nicolas Sarkozy ne pouvait pas comprendre la “France des modes de vie”»

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 09.05.2012 à 12 h 42

«Made in France», valeur travail, «France Forte», avenir de la jeunesse, prix de l'essence, vote FN... Le sociologue Jean Viard détaille pour Slate ce que la campagne présidentielle a révélé d'une société française qu'il observe attentivement.

Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin et Eric Besson visitent la Fonderie du Poitou, le 16 avril 2012. POOL New / Reuters

Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin et Eric Besson visitent la Fonderie du Poitou, le 16 avril 2012. POOL New / Reuters

Sociologue spécialiste de l’espace, des temps sociaux (travail, loisirs) et du tourisme, Jean Viard est directeur de recherches CNRS au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po). Il est l’auteur de Nouveau portrait de la France. La société des modes de vie (éditions de l'Aube). Une analyse au croisement de la démographie, de la politique et de l’économie qui donne des clés pour appréhender les nouveaux visages de la société française.

«La France souffre d'abord de sa difficulté à mettre en récit ses propres mutations», écrit Jean Viard, qui décrit une société dans laquelle «les choix de modes de vie priment de plus en plus sur les choix professionnels». La carte de France a évolué, la logique centre-périphérie laissant place à une «ville-nuage» tissée tout autant par le réseau de transports que par l’omniprésence des nouvelles technologies de communication. Une urbanité qui dépasse les frontières de la ville, délaissée par les «extra-urbains» qui lui préfèrent la tranquillité des zones éloignées, au prix parfois d’un éloignement des zones les plus dynamiques. Une réalité documentée qui échappe pourtant en grande partie aux décideurs politiques.

Observateur attentif de la société française et de ses transformations, Jean Viard revient pour Slate sur l’élection de François Hollande, la défaite de Nicolas Sarkozy et les défis qui attendent le nouveau président dans une société «des modes de vie», de la connaissance et du temps libre.

Dans cette élection, qui a le mieux compris les aspirations de la société française?

C’est difficile de répondre! Car chacun en a compris une partie. La gauche a bien compris le besoin d’alternance et elle a su capter le rejet de Nicolas Sarkozy. François Hollande a séduit le monde du travail salarié et la jeunesse, et s’est bien adressé à la population urbaine… La gauche progresse d’ailleurs dans les «villes-tramway», de plus en plus confortables et chères, ce qui en chasse les ouvriers dans le périurbain. Et justement le FN a bien compris cette crise du monde rural et périurbain, en tout cas il y a été efficace. Chez les ouvriers qui se sont installés au ras des villes, maintenant on cause FN au café, c’est le sujet central, or c’est comme ça que se construit une culture politique.

Enfin, les indépendants et les ouvriers des petites PME, qui ont la même culture politique que leur patron et votent de la même manière, sont restés fidèles à Nicolas Sarkozy. Comme la majorité des personnes âgées, même si leur vote Sarkozy est moins massif qu’en 2007.


 
Vous décrivez dans votre Nouveau portrait de la France une population d’«extra-urbains» qui choisit la maison individuelle et fait 45 km par jour…

60% de la population ne vit pas en ville: 20% à 25% dans l’immédiat périurbain, et 35% à 40% plus loin. Si on est tous des urbains en termes culturels, on ne vit pas dans le même territoire. La ville des couches moyennes bobo est bien intégrée. Autour, ça n’est pas un espace politique, les territoires sont essentiellement dortoirs, avec des petits fonctionnaires, des retraités, des ouvriers, et des élites politiques qui ne se sont pas renouvelées.

La question du prix de l’essence, qui est un véritable scandale, illustre ce décalage. Les gens des villes, donc le pouvoir, y sont indifférents. Or dans ces espaces, on n’a pas de substitution à la voiture comme le tram ou le vélo en ville, et ce n’est pas normal qu’il y ait un prix de l’essence unique sur tout le territoire. Le vote rural est un vote anti-essence. C’est une question de fond, or la culture urbano-bobo laisse entendre que c’est un problème de beaufs. Il n’y a pas de pensée écologique rurale, car on pense qu’il faut empêcher les gens d’aller s’installer dans une maison, avec un jardin et un chien. Or c’est ce que plébiscitent 77% de Français.

La question est de savoir ce qu’on fait dans les zones frontières et périurbaines. Là où les ouvriers se sont installés pour ne plus voisiner avec les immigrés. Quand on met des barrières autour de soi, c’est qu’on n’est pas fort. Le défi est de comprendre comment faire un pays fort qui n’ait pas peur.

La «France forte», slogan de campagne de Nicolas Sarkozy, ça n’était donc pas si mal?

S’il avait été bon comme il l’a été au soir de sa défaite, je pense qu’il serait encore président de la République! Mais il a fait tellement de contorsions tactiques en fonction de ses conseillers qu’il a brouillé ses messages. Le 6 mai il a été bon, il a fait son truc tout seul, mais c’était un peu tard.

La valeur travail est restée la clé de voûte du discours de Nicolas Sarkozy. Or vous expliquez que dans une «société des modes de vie», le travail cohabite aujourd’hui comme valeur centrale avec une autre, celle justement des modes de vie et du temps libre…

Comprendre la société des modes de vie, Nicolas Sarkozy ne le peut pas. Il a une vision trop comptable de la société, il a par exemple opté avec la RGPP pour le remplacement d’un fonctionnaire sur deux sans distinction. Quant à la gauche, elle a fait les 35 heures et les a expliquées comme un moyen de lutter contre le chômage, ce qui est faux, car c’était plutôt une manière de libérer du temps libre pour permettre aux couples de faire des enfants et de s’en occuper. La droite a donc répliqué en disant que la gauche ne pensait qu’au temps libre… Or il ne faut pas opposer travail et temps libre.

Parce que le temps libre des uns c’est le travail des autres?

Aujourd’hui 40% des emplois sont occupés par des gens qui s'occupent du corps des autres (enseigner, soigner, divertir). On peut aller jusqu’à 45%, comme dans les pays scandinaves, mais ça implique de penser différemment l’économie. Je plaide d’ailleurs pour un grand ministère du temps libre, du tourisme et de la retraite.

Sur l’économie, le made in France est revenu en force. Pourquoi? Est-ce une bonne idée?

Chaque élection est marquée par une «mode». En 2002 c’était l’insécurité, cette fois, c’est l’industrie. Or il n’y a pas que l’industrie. La mondialisation est un jeu de redistribution des compétences, dans lequel on a des atouts. La France est le premier pays touristique au monde, le premier pays pour la retraite des étrangers communautaires. Ce qui signifie que c’est le pays le plus désiré au monde! En tant que pays touristique la France est forte sur le transport des individus, la culture, la beauté… Il faut donc produire des objets à fort contenu identitaire. La classe politique française est encore attachée à la seule production d’objets. Mais il ne faut pas opposer production d’objets et production de signes. Par exemple, une voiture doit incarner ce désir de France.

L’éducation est au centre du projet de François Hollande…

A raison. Mais est-ce que les profs en plus seront suffisants? Former une génération est en fait très rapide, rendez-vous compte que dans dix ans, si Hollande fait un deuxième mandat, les enfants d’aujourd’hui sortiront de l’école! Comment va-t-on former les gens dans un monde informatique? Il faut pour cela rendre les jeunes mobiles. J’adore Erasmus mais l’Erasmus du CAP et du jeune de banlieue n’existent pas. La plupart de ces jeunes ne sont jamais partis en vacances. Or la mobilité des hommes c’est la mobilité des cerveaux.

Propos recueillis par Jean-Laurent Cassely.

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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