Culture

Barbara, barbare RDA

Jean-Marc Proust, mis à jour le 21.05.2012 à 18 h 03

Ours d’argent au Festival de Berlin, Barbara est un film faussement lugubre sur la RDA des années 1980. Une nouvelle pierre dans la reconstruction filmique du Mur de la mémoire en Allemagne.

Barbara, un film de Christian Petzold, avec Nina Hoss. ©Christian Schulz / Schramm Film © Hans Fromm / Schramm Film.

Barbara, un film de Christian Petzold, avec Nina Hoss. ©Christian Schulz / Schramm Film © Hans Fromm / Schramm Film.

Au cinéma, le communisme allemand a commencé en farce, il se poursuit en tragédies. Grand succès public, Good bye Lenin! (2003) avait ravi les deux côtés du Mur, Wolfgang Becker signant une fantaisiste réconciliation autour des aspects les plus «risibles» du communisme. Puis, cette Ostalgie avait volé en éclats dans le remarquable film de Florian Henckel von Donnersmarck, La Vie des autres (2006), là aussi plébiscité dans les salles et couronné par un Oscar.

Sans en avoir la grandeur, Barbara s’inscrit dans la lignée de ce dernier film, dénonciation rigoureuse d’un régime inhumain. L’héroïne est un médecin muté dans l’hôpital d’une province éloignée, après avoir été emprisonnée à Berlin.

Elle est surveillée par la Stasi, courtisée par André, médecin-chef de l’hôpital, et projette de quitter son pays, avec le concours de son amant, un Allemand de l’Ouest qui travaille en RDA. Une histoire d’amour, une évasion rocambolesque..., autant d’ingrédients pour un scénario léger et divertissant. Il n’en est rien. Barbara est un film grave. 

Un film qui évite la caricature

Le réalisateur, Christian Petzold, évite adroitement toute caricature. Méticuleusement reconstitués, les décors sont loin de la grise uniformité à laquelle nous sommes habitués (1). La nature est omniprésente, entre arbres balayés par le vent (proximité de la Baltique), jardins potagers, forêt en verts sombres. Sans être pimpante, la ville n’est pas repoussante. Un mur jaune lépreux, est-ce du misérabilisme? En Toscane, on le trouverait beau. Est-ce la terreur qui pousse un adolescent à tenter de se suicider? Non, un banal chagrin d’amour.

Le décor —au sens large— surprend: ni affiches, ni défilés, les images de propagande sont absentes et l’hôpital ressemble à un hôpital. Mais nombre de détails trahissent la faillite du régime. Faillite économique, avec cette prise électrique noircie et qui s’obstine à disjoncter, les papiers peints ternes, les meubles en formica, l’inévitable Trabant. Faillite morale avec Stella, cette adolescente soumise aux travaux forcés et régulièrement violentée.

De son côté, Barbara est soumise à une surveillance permanente de la Stasi. Son appartement est régulièrement fouillé, en sa présence, elle-même doit subir une fouille au corps froidement prodiguée par une femme à la sévérité impassible. Les agents de la Stasi ne sont pas brutaux mais méthodiques. La femme enfile des gants et reste polie: «kommen sie, bitte», avant de demander à Barbara de se déshabiller, puis de se pencher en avant. 

Pour vivre heureux, vivons cachés

A cette violence sourde, s’ajoute l’omniprésence du regard qui surveille. La caméra de Christian Petzold est une véritable caméra de surveillance, qui accompagne et insécurise Barbara. Ses coups d’œil incessants finissent par transmettre au spectateur un malaise orwellien, celui d’être toujours regardé, espionné, su. Avec son rythme faussement lent, ses scènes qui se répètent, le film traduit une forme d’étouffement.

Car le communisme est une monstruosité faite de détails qui rendent la vie impossible: «on ne peut pas être heureux ici», assène l’héroïne, qui traîne du début à la fin sa résignation comme un épuisement hautain. Pour goûter de rares moments de bonheur, il faut se cacher, à l’image de cette étreinte furtive dans une forêt. Vaine illusion. Il n’y a pas d’intimité en Allemagne de l’Est. La vie des autres, c’est l’impossibilité d’avoir une vie à soi.

 

D’où le choix de Barbara de «s’isoler», de refuser la proximité amicale puis amoureuse que lui offre André. De lui, elle n’attend rien et sait que le médecin-chef doit écrire des rapports sur elle. Dès lors, quel crédit, quelle sincérité, accorder à l’attention qu’il lui porte? «La Beauté, l’amour et la liberté étaient empoisonnés par la suspicion», note le réalisateur, comparant la Roumanie de Ceaucescu et l’ex-RDA.

Le communisme, camisole du quotidien

Ainsi est évoqué le communisme au jour le jour, avec les humiliations, la peur, la défiance, la vie jamais privée. Barbara subit tout avec une forme d’épuisement hautain. Christian Petzold va plus loin encore, en montrant comment le régime dénature et déshumanise intérieurement chacun. Il lui suffit pour cela de deux scènes particulièrement perturbantes.

Dans l’Interhotel (un hôtel pour étrangers) où elle rejoint son amant, Barbara rencontre Steffi, une Allemande de l’Est dans la même situation qu’elle. Mais qui assume résolument la prostitution: elle demande son «cadeau» avant de coucher («toujours avant, c’est mieux»). Et de montrer sur un antique catalogue Quelle (2), la bague qui vient de lui être offerte.

A cet instant, Barbara découvre vraisemblablement (le doute est permis et c’est remarquable) qu’elle aussi se prostitue. Les deux scènes d’amour sont d’ailleurs réduites à des étreintes esquissées, comme si, malgré les sourires des amants, le plaisir en étant absent. La bague qu’elle espère est en fait son évasion. Se prostituer pour être libre? Quelle dérision...

Seconde scène: cherchant André un jour de congé, Barbara le retrouve soignant une femme atteinte d’un cancer. Il s’agit de la femme de l’officier de la Stasi qui, régulièrement, ordonne et surveille les fouilles dont elle est victime. Barbara le voit bouleversé, démoli par la mort certaine de son épouse. Elle le découvre et le spectateur avec elle humain. Jusqu’alors, il n’était qu’un salaud. Vertigineuse perversion du système mise à jour par ce «coup de théâtre».

Dans ce film dépouillé, aux dialogues brefs, rares, le cinéaste refuse toute facilité sentimentale. Nina Hoss (Barbara) campe un personnage froid et déterminé, dont la souffrance reste inaccessible pour le spectateur. L’empathie va vers André, d’autant plus attachant qu’il est résigné mais pas fataliste: des bribes de bonheur sont possibles, pour peu qu’on s’accommode des contraintes du totalitarisme. Ce n’est pas la moindre des amertumes.

Jean-Marc Proust

(1) L’action se situe en 1980 dans un lieu indéterminé, sans doute en Mecklembourg-Poméranie occidentale. Retourner à l'article

(2) Pour le réalisateur, ce catalogue de 1.000 pages «a probablement précipité la chute de l’Allemagne de l’Est encore davantage que le prêt Strauß». Retourner à l'article

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte