Dark Shadows, un Tim Burton lumineux

Son nouveau film est une réussite et un vrai film de cinéma.

Johnny Depp et Eva Green. © 2012 Warner Bros. Entertainment Inc. / 2012 Village Roadshow Films (BVI) Limited

- Johnny Depp et Eva Green. © 2012 Warner Bros. Entertainment Inc. / 2012 Village Roadshow Films (BVI) Limited -

A quel moment ça arrive? Quand devient-il clair que le nouveau film de Tim Burton, qui ne cesse de rebattre les cartes manipulées depuis ses débuts par le réalisateur, est une de ses réussites les plus accomplies? Disons que ça se joue en deux temps et un mouvement.

Il y a un prologue, solidement campé sur la convention. Tout un système de références, de signes, de codes qui s’assemblent, se répondent et jouent ensemble. Ça commence comme Titanic, c’est une fille pauvre et un garçon riche qui embarquent d’Angleterre pour le Nouveau Monde, mais fin XVIIIe siècle. Il sera l’héritier d’une riche famille d’émigrants, elle sa servante, sa maîtresse très amoureuse délaissée pour une donzelle diaphane et mieux née.

La belle abandonnée devient sorcière très puissante, zigouille père, mère et fiancée du jouvenceau inconstant, le transforme en vampire voué à une éternelle souffrance et l’enferme sous terre. Fermez le ban.

Vous n’avez pas tout suivi? Aucune importance, vous connaissez déjà l’histoire, les histoires, tout ce trafic de jalousie, de magie, de guerre de classes, autoroutes du romanesque depuis 150 ans gracieusement transformé par Tim Burton en un échangeur enroulé sur lui-même, et parcouru à toute vitesse.

Fin du prologue, et du premier temps.

Deuxième temps, mise à feu du film proprement dit, quelques 200 ans plus tard. Très exactement en 1972. C’est sans doute LE coup de génie du film, qui par ailleurs abonde en excellentes idées et jolies inventions. Car il y a bien –cf la moitié au moins de l’œuvre de Francis Ford Coppola– une sorte de tunnel souterrain reliant l’esthétique gothique, disons celle du romanesque fantastique anglo-saxon du XIXe siècle, celui de Mary Shelley, d’Edgar Poe et de Bram Stoker, et l’univers mental et visuel de l’ère psychédélique.

Ce qui sera parfaitement attesté par l’apparition du seul véritable immortel de toute cette affaire, Alice Cooper tel qu’en lui-même ni le temps ni la folie ne le changent. Burton impose comme évidente la continuité effective, même si parfaitement farfelue et bariolée, à l’intérieur de laquelle peuvent se jouer à la fois la poursuite de l’affrontement ancien dans les temps «nouveaux» (vampire vs sorcière) et les gags fondés sur l’anachronisme quand le beau jeune homme de 225 ans débarque à l’époque des hippies et du rock alternatif. [Aparté concernant lesdits gags anachroniques: ne faire aucune confiance à la bande annonce, qui s’en empiffre, alors qu’ils ne sont qu’un très minime aspect du film].

Il reste le mouvement. C’est-à-dire comment un fois posé avec brio la situation où le beau vampire pâle Johnny Depp revient affronter la torride sorcière Eva Green dans le manoir familial régenté par l’autoritaire et toujours impressionnante Michelle Pfeiffer et où rôde l’éternel enfant triste (je simplifie, j’élague), bref, quand Tim Burton est parvenu à redéployer en majesté et à toute allure les éléments de décors qui définissent son œuvre, comment Dark Shadows deviendra une composition complexe et vivante? Ou, pour le dire autrement, comme le quinzième long métrage de Tim Burton [1] deviendra-t-il un film de cinéma, c’est-à-dire l’exact opposé de la collection de fétiches régressifs qui fait actuellement s’agglutiner les foules dans les salles d’exposition de la Cinémathèque française?

C’est d’une certaine manière le défi qui court à travers tout son cinéma, et fait de l’auteur d’Edward aux mains d’argent l’archétype du problème auquel est confronté une (une seule?) génération de créateurs tellement saturés de citations, de modèles, d’habileté formelle et de ruses générationnelles que la possibilité pour eux d’exister de manière un peu personnelle autrement que comme assembleur virtuose, et l’hypothèse d’un film qui ne soit pas qu’un brillantissime voyage en train fantôme, sont des épreuves qui doivent chaque fois être relevées, et qui sont loin d’être toujours gagnées.

Burton lui-même s’y cassé le nez plus d’une fois, un tiers seulement de ses réalisations ont résolu l’équation, ce sont alors de puissantes et émouvantes réussites. Pour un ensemble de raisons en grande partie indéfinissable. Dans le cas de Dark Shadows, on peut au moins lister:

a) la beauté de certains choix formels, comme la peau-coquille d’œuf d’Eva Green, la grâce du fantôme de la mère noyée, le graphisme du paysage rocheux en bord de mer –beaucoup de déjà vu chez Burton, mais ici parfaitement à sa place;

b) l’humour de certaines séquences, du coït ravageur entre le vampire et la sorcière au délicat problème de se brosser les canines lorsqu’on n’a plus de reflet;

c) comme toujours chez Tim Burton, la solidité de l’interprétation, avec des acteurs dont il sait faire des complices prêts à tout, avec son copain Johnny D. en efficace chef d’équipe, entouré d’une impressionnante escouade féminine aux charmes aussi contrastés qu’indiscutables;

d) de plus inattendus ingrédients, notamment un fort parfum hitchcockien, notamment dans les décors à commencer par la petite ville de la côté Est;

e) une vigoureuse absence de moralisme. Ainsi le beat initial (2 temps) a lancé un mouvement qui, en changeant constamment de registre sans se départir de sa logique intérieur, se déploie avec énergie et légèreté. 

Jean-Michel Frodon

(1) Le seizième, en fait: L’Etrange Noël de monsieur Jack, réalisé par Henry Selick, est sans hésiter un film de Tim Burton. Retourner à l'article

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L'AUTEUR
Critique de cinéma, notamment pour Le Monde, écrivain, enseignant, Jean-Michel Frodon a dirigé Les Cahiers du Cinéma. Il anime Projection publique, le blog ciné de Slate. Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 08/05/2012
Mis à jour le 08/05/2012 à 15h15
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