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Cap sur l'éolien maritime

Au Danemark. REUTERS/Bob Strong

Au Danemark. REUTERS/Bob Strong

En créant un marché intérieur de l’éolien maritime, les pouvoirs publics permettent l’émergence d’une nouvelle filière industrielle. Mais elle arrive bien tard dans une Europe qui a déjà commencé à s’équiper.

Une nouvelle filière industrielle va voir le jour en France, avec l’éolien maritime. Il fallait, pour cela, créer un marché. Alors qu’une cinquantaines de parcs éoliens en mer a déjà été installée en Europe par neuf pays, la France a seulement lancé en juillet 2011 son premier appel d’offres pour équiper cinq zones, et c’est en avril dernier que les lauréats ont été connus. De sorte que les premières éoliennes ne devraient pas être érigées au large des côtes françaises avant… 2015, voire 2017 si l’on s’en tient à un calendrier plus réaliste.

Pour Alstom et Areva, combler le retard

Le mécanisme, toutefois, est lancé. Ainsi, le consortium dont Alstom fait partie (avec EDF et le danois Dong) a été retenu pour équiper trois zones (Saint-Nazaire, Courseulles et Fécamp). L’industriel va donc devoir fournir, au total, quelque 240 machines.

Mais on n’en est qu’au tout début du processus. Pour l’instant, l’unique exemplaire installé de son éolienne Haliade 150 est testé sur terre près de Saint-Nazaire en vue de sa certification, et que le deuxième exemplaire n’est pas attendu avant l’automne pour d’autres séries de tests en mer.

Or, s’agissant de géants de 1.500 tonnes et 150 mètres d’envergure d’une puissance unitaire de 6 mégawatts, le défi n’est pas mince. Mais déjà, Alstom a annoncé la construction de quatre usines, à partir de 2013, à Saint-Nazaire et Cherbourg, qui créeront 1.000 emplois directs et 4.000 supplémentaires chez les sous-traitants, voire davantage à plus long terme.

De son côté, Areva, partenaire de l’espagnol Iberdrola, Eole RES et Technip, doit également construire deux usines au Havre pour la construction d’éoliennes destinées au site de Saint-Brieuc. A la clef, 2.000 emplois.

Mais en privé, l’industriel du nucléaire, qui veut apparaître comme un champion de l’énergie décarbonée, n’a pas caché son amertume en n’étant retenu que pour un seul site alors que, à la suite de l’intégration du fabricant allemand d’éoliennes Multibrid, sa filiale Areva Wind peut disposer d’un retour d’expériences dans l’off-shore dont ne dispose pas son concurrent.

Un Meccano industriel en toile de fond?

On peut s’interroger sur la spécificité de l’Etat français qui, actionnaire majoritaire d’entreprises stratégiques comme EDF et Areva, préfère les mettre en concurrence plutôt que de les associer dans un même consortium. Le choix peut se justifier par le désir de favoriser l’émergence de plusieurs groupes dans lesquels l’Etat soit peu ou prou représenté, évitant toute suspicion de concurrence déloyale dans l’attribution des marchés et l’obtention de contrats par un consortium exclusivement public.

Exploiter le deuxième potentiel éolien européen

Quoi qu’il en soit, la construction de ces usines et les emplois indirects porteront à environ 10.000 le nombre d’emplois créés au milieu de la décennie.

Encore ne s’agit-il que d’un premier appel d’offres. Un deuxième devrait être lancé au deuxième semestre 2012, pour l’équipement d’autres sites en mer –notamment celui du Tréport qui faisait partie du premier appel d’offres mais a été déclaré sans suite, et celui de Noirmoutier.

L’objectif consistant à installer à horizon 2020 1.200 éoliennes marines d’une capacité totale de 6.000 mégawatts permettant d’alimenter en électricité environ 4,5 millions de foyers. Pour y parvenir, d’autres créations d’emplois devront être nécessaires.

Une filière se met en place, d’autant plus justifiée que la France possède le deuxième potentiel de vent en Europe, avec de plus grandes capacités (de l’ordre de 60%) au large des côtes qu’à l’intérieur des terres. Encore fallait-il créer, à travers les appels d’offres, un marché.

Reste que les industriels de l’éolien maritime ne devront pas se limiter aux besoins de l’Hexagone pour pérenniser leur activité. L’Europe s’équipe, tant mieux. «En moyenne, depuis 1997, la capacité de production éolienne installée en Europe croît de 30 % par an. Cette hausse est comparable à celle qu’a connu le nucléaire dans les années 1970»,  remarque le syndicat des énergies renouvelables.

Mais d’autres industriels ont déjà investi le marché et la concurrence est féroce. Parmi les quinze plus gros constructeurs d’éoliennes, toutes applications confondues, on trouve aujourd’hui sept chinois, dont deux parmi les quatre premiers. Le danois Vestas, leader mondial, est talonné et a dû annoncer en début d’année 2.300 suppressions d’emplois pour réduire ses coûts face à la pression.

L'éolien terrestre est dépassé

Toutefois, les machines utilisées dans l’éolien maritime sont particulières, et notamment plus puissantes à ce jour que les éoliennes terrestres. Et il n’y a pas que les machines: l’éolien off-shore est bien plus compliqué à mettre en place. Il faut construire des infrastructures en milieu marin, et le raccordement au réseau terrestre est complexe.

On peut imaginer qu’en concentrant leurs investissements dans cette spécialité, les industriels français parviennent à consolider une filière alors que leur retard dans l’éolien terrestre leur y interdit toute ambition. Le choix est d’autant plus légitime que la plus grosse partie des investissements dans l’offshore européen est attendue pour la prochaine décennie.

C’était d’ailleurs le sens du rapport Ollier de 2010 sur l’énergie éolienne: constatant que, pour les installations terrestres, «la France a raté le développement faute de pouvoir s’appuyer sur un marché interne», il préconisait de concentrer les efforts sur les nouvelles technologies de l’off-shore  pour «fédérer ce qui devrait constituer, à terme, une filière française compétitive car d’un poids significatif dans le secteur des énergies renouvelables et donc créatrice d’emplois».

Au moins, repoussées au large, les éoliennes ne déclencheront-elles plus les polémiques alimentées par les défenseurs d’un boccage libre de tout aérogénérateur.

Un kWh aujourd’hui trois fois plus cher que le nucléaire

Cette politique a un prix, qui se répercute sur le prix de l’électricité: d’après la Direction générale de l’énergie et du climat à Bercy, le prix du kWh d’électricité, de 3 centimes pour l’hydraulique et 5 centimes pour le nucléaire, passerait à 8 centimes pour l’éolien terrestre, et entre 15 et 18 centimes pour l’éolien maritime.

Autant d’arguments dont se saisirent les lobbies du tout nucléaire pour mettre des bâtons dans les roues de l’éolien. Les écologistes, eux, répliquent que la construction des centrales nucléaires a aussi impliqué de lourds investissements.

Les rapports se sont accumulés, émanant de l’Institut Montaigne, de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), du Centre d’analyse stratégique… Difficile de conclure, car les évaluations varient en fonction de l’horizon auquel on se projette. Et avec l’expérience, le prix du kWh issu de l’éolien offshore va baisser, suivant en cela la même évolution que le kWh d’origine nucléaire.

Toutefois, s’agissant d’énergie, les décisions ne peuvent être prises qu’à l’aune de leur dimension financière. D’autres paramètres, de sûreté, de développement durable et de souveraineté doivent aussi être pris en considération. En l’occurrence, la question tient surtout à l’opportunité donnée de créer une filière créatrice de valeur et d’emploi. L’industrie française n’a déjà que trop tardé à se positionner.  

Gilles Bridier

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