Le F-35, la ruine du Pentagone

Inauguration du F-35 Joint Strike Fighter (JSF) à Fort Worth, en 2006 / U.S. Navy.

Inauguration du F-35 Joint Strike Fighter (JSF) à Fort Worth, en 2006 / U.S. Navy.

Bourré de défauts depuis sa conception, l’avion de chasse F-35 a entraîné le département américain de la Défense dans un programme monstrueusement coûteux et inefficace. Il faut s’en débarrasser.

Les Etats-Unis ont investi des sommes colossales dans le F-35 ou Joint Strike Fighter (JSF), présenté par ses adeptes comme la nouvelle (la cinquième, selon leur calcul) génération d’avion de combat air-air et air-sol. Il serait quasi indétectable par les radars et capable de dominer n’importe quel champ de bataille.

Le F-35 aura vocation à remplacer la plupart des avions de combat de la flotte de l’US Air Force, de l’US Navy, du Corps des Marines et de celle de neuf alliés étrangers et restera en service pendant 55 ans. Même si tout le monde sait que ce programme d’armement du Pentagone est une vraie calamité…

Son prix décolle

Ce mois-ci, on a appris que le Pentagone a de nouveau revu à la hausse le prix de vente du F-35: plus 289 millions de dollars [219 millions d’euros]. Il ne s’agit là que de la plus récente répercussion de la constante hausse des coûts de production. Si tant est que les coûts cessent de grimper, ce programme devrait représenter jusqu’à 38% du budget consacré à l’acquisition de matériel de défense du Pentagone –c’est tout simplement énorme!

Ce programme d’armement pose bien des problèmes, les responsables politiques de tous bords le savent et le disent. Il est notamment cité dans des propositions de réductions des dépenses du Pentagone formulées par, entre autres, le député Barney Frank (démocrate du Massachussetts.), le sénateur Tom Coburn (républicain de l’Oklahoma), la Commission nationale sur la responsabilité budgétaire et la réforme de Barack Obama ainsi que des spécialistes du budget tels que l’ancien sénateur Pete Domenici (républicain du Nouveau-Mexique) ou Alice Rivlin, ex-directrice du Bureau du budget du Congrès et du Bureau de la gestion et du budget.

Pour se rendre compte de la gravité de la situation, un examen des coûts de production, du calendrier de construction et des performances de l’appareil –les trois principaux critères d’évaluation de tout programme du Pentagone –révèle que les problèmes sont fondamentaux et de plus en plus nombreux.

Une hausse totale de 75%... pour l’instant!

Tout d’abord, s’agissant des coûts, facteur essentiel à l’heure où les politiques martèlent que le budget défense souffre de l’austérité ambiante, le F-35 est tout simplement hors de prix. Alors que l’on affirmait au départ que ces appareils constitueraient une solution économique, ces dix dernières années, d’importantes hausses des coûts sont venues changer radicalement la donne. L’année dernière, la direction du Pentagone a fait savoir au Congrès que le coût d’acquisition avait bondi d’encore 16%, passant de 328,3 à 379,4 milliards de dollars [de 248 à 287 milliards d’euros] pour les 2.457 avions prévus. Mais pas d’inquiétude, elle a promis de renverser définitivement cette tendance.

Que s’est-il passé depuis? Au mois de février, une nouvelle hausse de 4% est intervenue, portant le montant du programme à 395,7 milliards de dollars [300 milliards d’euros]. En avril, rebelote. Et ces dépassements de budget ne sont pas près de s’arrêter: seuls 20% des essais en vol ont été réalisés, a indiqué le Government Accountability Office; restent les tests les plus poussés. Résultat, le coût global du programme a augmenté de 75% par rapport aux estimations initiales de 2001 (226,5 milliards de dollars [172,5 milliards d’euros]), qui devaient permettre l’acquisition plus large de 2.866 avions.

Une fois les premiers essais achevés, on construira des centaines de chasseurs F-35 avant 2019. On ignore quel sera le coût additionnel exact engendré par les modifications techniques pour remédier aux défaillances inévitables qui seront découvertes. Mais les tests déjà effectués nous permettent de savoir une chose: il dépassera les 534 millions de dollars [404 millions d’euros].

Le coût unitaire de chaque avion F-35, qui se situe actuellement à 161 millions de dollars [122 millions d’euros], n’est qu’un palier provisoire. Par ailleurs, une nouvelle augmentation est à prévoir début 2013, car le Pentagone devrait subir encore une série de restrictions budgétaires, ce qui devrait réduire le nombre d’exemplaires construits et, par voie de conséquence, faire grimper le coût unitaire des aéronefs.

Dernière remarque d’ordre budgétaire: le programme JSF coûtera en réalité bien plus que les 395,7 milliards de dollars précités. Car cette estimation ne porte que sur l’acquisition et ne tient pas compte du coût d’exploitation de l’appareil tout au long de son cycle de vie. A l’heure actuelle, on évalue le coût d’exploitation et de maintenance à 1.100 milliards de dollars [832 milliards d’euros], ce qui fait un «grand total» de 1.500 milliards de dollars [1.135 milliards d’euros], c’est-à-dire plus que le PIB annuel de l’Espagne.

Et cette estimation est terriblement optimiste, puisqu’elle part du principe que le F-35 ne sera que 42% plus cher à exploiter qu’un F-16, or le F-35 est bien plus complexe. Le seul autre avion de «cinquième génération», le F-22 du même constructeur, est à certains égards moins complexe que le F-35. Et pourtant, en 2010, son coût d’exploitation à l’heure a été trois fois supérieur (300%) à celui du F-16. On peut donc estimer au bas mot que le coût d’exploitation à l’heure du F-35 sera le double de celui du F-16. Déjà démesuré, le prix du F-35 est manifestement dans une dynamique haussière.

Presque 10 ans de retard

Non seulement le F-35 coûte cher, mais son calendrier de construction n’est pas du tout respecté. Il était d’abord question de disposer d’un lot de chasseurs F-35 prêts pour le combat dès 2010. On ferait ensuite un premier déploiement en 2012. Plus récemment, des responsables militaires ont indiqué que la date du déploiement «rest[ait] à définir». Une nouvelle échéance, 2019, a été évoquée. C’est un retard de près de 10 ans!

Et encore, si les performances du F-35 étaient spectaculaires, cela aurait valu la peine de payer et d’attendre. Mais il n’en est rien. Même si l’avion présentait toutes les caractéristiques techniques prévues au départ –et ce ne sera pas le cas–, ce serait une immense déception. Sa médiocrité explique aussi pourquoi son prix est exorbitant et pourquoi, dans les années à venir, il sera inexploitable.

Une conception et des contraintes impossibles

Après m’être entretenu du F-35 avec des experts de l’aviation et de l’acquisition de matériel militaire – dont certains ont largement contribué à l’acquisition d’avions très performants, tels que le F-16 ou l’A-10, et d’autres ayant des dizaines d’années d’expérience au sein du Pentagone et ayant passé plusieurs années à observer directement l’histoire du F-35 depuis le début –, j’ai compris que les problèmes du F-35 étaient inscrits dans ses gènes.

Sa conception date de la fin des années 80, réalisée par la Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency), l’organisme du département de la Défense des Etats-Unis qui a acquis une réputation imméritée pour ses innovations intelligentes.

On proposa dans un premier temps un aéronef (appelé STOVL) ayant une phase de décollage très courte et capable d’atterrir à la verticale, qui serait également supersonique. Il fallait donc une cellule courte et épaisse, avec un seul réacteur, mais aussi des lignes pures, une forme allongée et l’appareil devait être doté d’un très grand excédent de puissance, ce qui requiert généralement deux réacteurs.

Sous le mandat de Bill Clinton, le département de la Défense n’a fait qu’empirer les choses en exigeant que cet avion soit un appareil polyvalent: à la fois un chasseur air-air et un bombardier. Il a donc fallu trouver de délicats équilibres pour faire un avion léger et agile, avec une cellule toutefois suffisamment solide pour transporter de lourdes charges.

On a en outre voulu lui donner un caractère «furtif», d’où des contraintes supplémentaires d’aérodynamisme, l’ajout de revêtements antireflets (pour éviter de se faire repérer par les radars) et une lourde maintenance. Et ce n’est pas tout: on a ajouté deux rampes de lancement renfermant des missiles et bombes indétectables par les radars, augmentant ainsi son poids et sa traînée. On en a ensuite fait un avion multiservice, puisque destiné au Marine Corps [Ndt: essentiellement composée de corps d’infanterie], à l’armée de l’air et à la marine.

Polyvalent, multiservice et multidéfauts

Enfin, toujours sous l’administration Clinton, les défenseurs du F-35 ont décidé d’une stratégie d’acquisition «concomitante» avec la réalisation des tests. On fabriquerait des centaines d’exemplaires du F-35, avec tous les engagements financiers et politiques que cela comportait, avant d’avoir reçu les résultats des essais.

Cette stratégie peu prometteuse, pour dire le moins, a déjà entraîné une pléiade de problèmes. 80% des essais en vol n’ont pas encore été réalisés. Ressemblant presque à un piano volant, le F-35 n’affiche pas l’agilité du F-16 en mode air-air ni la portée et la puissance du F-15E en mode bombardement.

On ne peut même pas tenter un début de comparaison avec l’A-10 en matière d’appui aérien rapproché à basse altitude pour les soldats au combat. Pire, il ne pourra pas décoller aussi souvent pour réaliser une mission –ou, tout aussi important, pour permettre aux pilotes de s’entraîner–, car sa complexité exige une maintenance prolongée et limite sa durée de service.

L’avion qui ressemble le plus au F-35, le F-22, pouvait voler seulement une quinzaine d’heures par mois en 2010, quand il était entièrement opérationnel. (En 2011, le F-22 a été cloué au sol pendant près de cinq mois et a volé encore moins de temps.)

Les caractéristiques de la «cinquième génération» n’annulent en rien cette médiocrité, qui se manifeste notamment au niveau de la «furtivité». Contrairement à ce que beaucoup pensent, le fait d’être furtif ne permet pas forcément à un avion de passer inaperçu. Cela signifie seulement que le rayon de détection est limité pour certains types de radars, dans certains angles.

En d’autres termes, certains radars, même vétustes, peuvent voir des avions dits «furtifs» qui volent à une relativement longue distance. Quant aux radars sensibles, ils peuvent détecter le F-35 quand il se trouve à certains angles. Nous avons eu un parfait exemple de ce défaut lors de la guerre du Kosovo, en 1999. Un vieux radar et des missiles soviétiques datant des années 60 abattirent un bombardier furtif F-117 et en endommagèrent gravement un second.

Une seule chose à faire

Conclusion, le F-35 n’est pas l’avion aussi miraculeux que ses adeptes le prétendent. Il est synonyme d’immense déception du point de vue des performances et, à certains égards, il représente une régression pour le Pentagone. Ses défauts résident dans sa conception même: on ne pourra donc pas y remédier, à moins de tout reprendre à zéro.

Il est grand temps que le secrétaire à la Défense Leon Panetta, les forces armées et le Congrès cessent de se cacher derrière leur petit doigt: le F-35 est une médiocrité exorbitante, et l’on ne pourra pas remettre le programme d’armement qui lui est associé sur les rails du succès en donnant quelques coups de marteau par-ci par-là, en effectuant d’autres modifications d’ordre matériel ou même en mettant en œuvre une stratégie de contrôle des coûts. Le département de la Défense des Etats-Unis mérite un avion bien mieux que ça. Quant aux contribuables américains, ils méritent un avion bien moins cher que ça. Alors, poubelle!

Winslow Wheeler

Traduit par Micha Cziffra

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