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Une campagne les yeux fermés

Eric Le Boucher, mis à jour le 05.05.2012 à 12 h 36

La France doit changer, mais hélas, la présidentielle a fait le contraire d'une pédagogie du monde actuel.

Des t-shirts Hollande et Sarkozy vendus à Nice. REUTERS/Eric Gaillard

Des t-shirts Hollande et Sarkozy vendus à Nice. REUTERS/Eric Gaillard

La France doit changer. Voilà vingt ans qu'elle doit changer mais cette fois-ci, avec la crise, elle a pris du retard non seulement sur la Scandinavie et l'Allemagne mais aussi sur l'Italie, la Grande-Bretagne ou l'Espagne. Elle doit changer beaucoup et vite. Et pour se mettre en mouvement, elle doit retrouver confiance en elle et en ses atouts.

La solution est bien connue: il faut accompagner un réformisme radical par un discours positif sur l'avenir, le progrès, la mondialisation. Un réformisme qui sache conserver l'esprit français de solidarité et redonner de l'optimisme, mais qui rebâtisse complètement les structures de l'Etat providence pour les rendre plus efficaces, plus contemporaines et moins onéreuses. Il y a sur tous ces sujets mille et mille rapports (1), la question n'est plus de savoir où aller, mais comment y aller.

Un recul des consciences

Hélas, cette campagne a fait le contraire d'une pédagogie du monde actuel. Contrairement à celle de 2007, à cause sans doute du poids des deux extrêmes redynamisés par la force de la crise, elle a fait reculer les consciences en se consacrant aux peurs et non aux opportunités. Il fut plus question de protectionnisme que de high-tech. De boucs émissaires (les riches, les banques, les assistés, les immigrés) que de réussites admirables.

Le débat télévisé entre les deux candidats mercredi n'a pas éclairci l'horizon. Il nous a perdus dans des chiffres et des critiques ponctuelles sans exposer les philosophies. Le chiffrage des promesses est très utile et indicatif, mais encore faut-il en relativiser la portée quand personne ne peut prédire la croissance dans six mois!

Quelle vision de la France dans le monde dans vingt ans entre la Chine, l'Allemagne, l'Afrique? Quels atouts comparatifs dans les métiers de demain? Qu'est-ce que le «vivre ensemble» dans le monde technologique et individualiste? Comment relancer l'Europe politique pour qu'elle redevienne souhaitable et possible? Voilà ce qui a manqué.

La conséquence générale de cette campagne rétrograde est de dangereusement compliquer la tâche du futur président. Pour changer la France, il va devoir avancer en terrain miné de fausses promesses et de fausses «protections» contre la trouille.

Comment va-t-il avancer? Si l'on résume, l'un veut bousculer pour faire les réformes, l'autre veut réunir pour les conduire. Mais l'un et l'autre auront du mal car c'est l'utilité des réformes qui n'a pas été expliquée. Trop de Français sont encore convaincus, à tort, que bouger c'est perdre. Que le monde va vers du moins: moins de social, moins de ressources, moins d'emplois.

C'est tout le contraire qu'il eût fallu dire! Un autre social, ce n'est pas moins de social, mais des dispositifs plus justes car adaptés aux misères modernes; des ressources, il n'y en a jamais eu autant grâce aux progrès technologiques fulgurants; des emplois, la mondialisation en a créé 2 milliards et elle entre dans une phase beaucoup plus équilibrée sur leur répartition du fait de la montée des salaires en Chine. Il eût fallu projeter la France vers l'avant, la campagne était tournée vers l'arrière.

Réconcilier la France avec son avenir

Nicolas Sarkozy a effleuré les bons thèmes en évoquant «un nouveau contrat social» et un monde qui change. Il a dans cet esprit vanté l'Allemagne où Gerhard Schröder (homme de gauche) a choisi de tout miser sur la compétitivité. Mais le président-candidat n'a pas développé. La phrase d'après, il promettait d'élever des frontières de protection. Nicolas Sarkozy est resté, à l'image de son quinquennat, incohérent: on ne peut vouloir le modèle allemand exportateur et le protectionnisme.

François Hollande est resté incertain. Il a raison de vouloir relâcher les tensions que Nicolas Sarkozy ne peut s'empêcher de créer. Mais d'abord, il ne pourra unir la France en dénonçant ou laissant dénoncer ses entreprises, leurs actionnaires et les riches. Surtout, il est resté évasif sur ce que pourrait être ce qu'au fond il promet: un nouveau compromis capital-travail en France.

Le socialisme français a dénoncé le blairisme dans les années 1990. Soit. Mais qu'a-t-il à proposer aujourd'hui comme politique économique et sociale d'ensemble qui «redresse la France» dans l'union des Français? Quelle est la philosophie générale de François Hollande? Il nous a laissés dans la complète incertitude sur ce que serait le hollandisme.

Pour apaiser la France, il faut la réconcilier avec son avenir, exposer ses chances et annoncer les difficultés de la route. Les marchés seront sans aucune concession sur rien. Eux aussi attendent d'être réconciliés avec la France.

Eric Le Boucher

Chronique également publiée par Les Echos

(1) Du rapport de Michel Camdessus à ceux de la commission Jacques Attali (co-fondateur de Slate.fr, comme l’auteur, également membre de la commission Attali). Retourner à l’article

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