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Les meetings, une habitude française tellement inutile

Sasha Issenberg, mis à jour le 04.05.2012 à 14 h 16

A quoi servent ces réunions de gens déjà acquis aux candidats? Les partis français devraient arrêter de se consacrer à faire plaisir aux militants au lieu de chercher à changer la composition de l'électorat ou à convaincre les indécis de façon ciblée et résolue.

Durant le meeting de François Hollande à Bercy, le 29 avril 2012. REUTERS/Charles Platiau

Durant le meeting de François Hollande à Bercy, le 29 avril 2012. REUTERS/Charles Platiau

En ce moment, la grosse tendance parmi les politologues consiste à voir toutes les péripéties qui nous captivent depuis plusieurs mois –les candidats dévoilant leurs programmes, les interviews télévisées et les déclarations de soutien, les attaques et les contre-attaques– comme une belle perte de temps. «Dans les campagnes électorales, il n'y a quasiment rien que nous puissions mesurer qui fasse une différence», déclare Michael Lewis-Beck, professeur à l'université de l'Iowa et l'un des principaux enquêteurs en charge de la French National Election Study de 1995.

Tout le tralala électoral quotidien, confirme l'universitaire, ne change globalement rien aux décisions des citoyens, qu'elles portent sur leur participation au scrutin ou sur le bulletin qu'ils glisseront finalement dans l'urne. Par contre, les résultats des élections sont déterminés par d'importants facteurs structurels, comme la composition sociale et idéologique de l'électorat, parfois tempérés par la situation économique. Si des politologues comme Lewis-Beck avaient réussi à se faire entendre, nous aurions pu tous prendre un mois de vacances à la mi-mars et arriver plus ou moins au même résultat au premier tour –et au même président deux semaines plus tard.

Quel message fait-on passer dans un meeting?

Et si le problème des campagnes électorales ne venait pas de leur inévitable impuissance, mais tout simplement de leurs erreurs? On demande souvent aux militants des partis d'organiser des réunions locales avec des personnalités élues, mais elles se terminent souvent en débats politiques internes. Les autres fondamentaux du militantisme, le boîtage* non ciblé et le tractage* à l'aveugle, risquent de mobiliser le mauvais camp. Un fervent militant de l'UMP qui bourre la boîte aux lettres d'une partisane modérée d'Hollande –ou qui se poste tous les jours devant sa bouche de métro– ne va-t-il pas accroître le sentiment d'urgence et d'intensité qu'elle ressent pour une élection qui, auparavant, ne lui importait que peu?

Comme exemple de pratique qui n'a que peu de chances de mobiliser des abstentionnistes ou de faire changer d'avis les partisans d'un adversaire, en termes de gâchis, difficile d'imaginer plus ridicule que le nouvellement populaire grand meeting.

Ces méga-événements sont l'une des révélations du premier tour de 2012 –un phénomène qui a connu son apothéose le 15 avril lors du duel transilien entre Vincennes et La Concorde– avec des candidats voulant les rendre les plus monstrueux et extravagants possibles. Du côté des médias, c'est visiblement réussi: les télévisions font tourner les vidéos que les équipes de campagne tirent de ces événements, et les journaux locaux dévouent des pages entières aux candidats visitant leurs régions.  

Mais pourquoi les candidats cherchent-ils d'ailleurs à ce que les médias relayent le message de leur popularité? Lors des élections présidentielles françaises, quasiment rien n'atteste d'un effet du train en marche comme le nomment les politologues –un phénomène voulant que les électeurs, en prenant connaissance des sondages et autres données, ajustent leurs préférences pour se placer du côté apparemment vainqueur. Ce qui semble se confirmer tout particulièrement lors du premier tour, quand des électeurs sont souvent tentés par un vote idéaliste en faveur d'un candidat de moindre importance.

Qu'est-ce qu'un Sarkozy profitant triomphalement de son bain de foule* à La Concorde pouvait faire passer comme message à ses électeurs mécontents, si ce n'est qu'il n'avait pas besoin de leur vote au premier tour –et qu'ils pouvaient donc suivre leur conscience en lui préférant Le Pen ou Bayrou?

Nicolas Sarkozy à la Concorde, le 15 avril 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Mais un bain de foule* n'arrive pas en claquant des doigts. Il monopolise l'équipe de campagne pendant une semaine ainsi que des bénévoles sur le terrain qui organisent et promeuvent le meeting, ce à quoi s'ajoute d'importants frais de location et de sécurisation d'un lieu public ou d'une salle de concert qu'il faut adapter à un événement politique.

Et même si les partis ne payent pas des acteurs pour grossir leurs rangs, ce dont fut accusé le ministre du Tourisme Olivier Stirn en 1990, déplacer les foules coûte son pesant d'or: les équipes de campagne doivent affecter des bus et des trains pour rameuter leurs partisans. Ce qui n'a rien de choquant, mais qu'y a-t-il à gagner, à la veille d'une élection, à extraire les militants les plus fervents de quartiers où ils ont d'ores et déjà tissé des liens politiques et à les balader dans tout le pays pour leur faire acclamer un candidat qui a déjà leur soutien?

Ces meetings ne servent même pas à enrôler de nouveaux bénévoles là où ils se déroulent, vu que tous les participants sont déjà investis dans le parti ou sa campagne. Lors du rassemblement de Vincennes, les militants socialistes franciliens eurent beaucoup de mal à recruter des gens qui n'étaient pas déjà actifs dans la campagne d'Hollande. Quelques jours plus tard, à Lille, les trois directeurs du porte-à-porte socialiste dressèrent une table avec les feuilles sur lesquelles les participants du meeting pouvaient s'inscrire dans leurs équipes; des listes qui restèrent vierges pendant un long moment. Lors du meeting de Sarkozy, à Arras, son équipe de campagne ne fit même pas le moindre effort visible pour enrôler de nouveaux militants.

La foule au meeting de Vincennes de François Hollande, le 15 avril 2012. REUTERS/Patrick Kovarik/Pool

«Les gens commencent à penser que les grands rassemblements ne servent pas à grand-chose», déclare Arthur Muller, l'un des stratèges d'Hollande et responsable de la campagne de mobilisation pour le porte-à-porte.

«Ça leur coûte beaucoup d'argent et de temps. Les gens commencent à se dire que le retour sur investissement est trop faible.»

Qu'est-ce que les équipes de campagne pourraient faire pour mieux rentrer dans leurs frais? La mobilisation socialiste pour le porte-à-porte peut se révéler instructive: elle permet d'identifier des concentrations d'abstentionnistes dans certains bastions partisans et leur rappeler personnellement d'aller voter. Et en  laissant les bus des grands meetings au garage, les équipes de campagne pourraient inciter leurs militants à rester chez eux et à entrer en contact avec leurs voisins indécis. Les déambulations et les stand-ups initiés par Arnaud Montebourg représentent aussi un nouveau modèle d’événement politique, plus souple et moins onéreux, où les candidats –ou les membres de leurs équipes de campagne– s'adressent à des foules plus restreintes qui ne croulent pas déjà sous les convaincus.

En général, les partis français doivent gagner en habileté et réussir à mieux trier leur électorat sur le vif: en distinguant le partisan d'un adversaire, et en isolant ceux dont l'indécision est si palpable qu'ils méritent un déploiement de persuasion énergique.

Gagner en habileté

Si un parti pouvait constituer et conserver une liste nationale de ses électeurs –ce qui demanderait beaucoup d'argent et de savoir-faire, et serait limité par la législation française en matière de protection de la vie privée– il pourrait orienter ses activités plus précisément vers les électeurs qu'il veut convaincre ou pousser à voter, sans risquer de galvaniser l'opposition. Une telle base de données pourrait au moins donner une utilité aux meetings qui serviraient à collecter des informations sur les partisans, indisponibles autrement. Lors des meetings d'Obama, son équipe numérique avait organisé des concours de SMS pour les partisans qui étaient déjà sur place et attendaient le début des hostilités –ce qui permettait à la foule de passer le temps et aux analystes de données de la campagne de collecter des numéros à qui envoyer ensuite des demandes de dons ou de bénévolat.

Mais cette nouvelle passion des meetings reflète surtout une pathologie bien plus grave des campagnes électorales françaises: elles se consacrent majoritairement à satisfaire les demandes psychologiques des militants et ne cherchent quasiment pas à changer la composition de l'électorat ou à convaincre les indécis de façon ciblée et résolue. Ce qui est apparemment lié au prisme de l'opposition entre public et privé par lequel les Français envisagent la politique.

Le pays possède un électorat bien informé et une culture civique qui valorise le débat politique, mais les individus ont tendance à garder leurs préférences électorales pour eux. Un meeting peut permettre aux Français de déclarer publiquement leurs choix, mais de le faire dans le confort d'une assemblée où tout le monde pense pareil. De grands rassemblements sont un espace sûr où agiter le drapeau d'un parti, tenir une banderole ou afficher le badge d'un candidat que même les militants n'osent pas arborer dans la vraie vie, que ce soit sur leurs maisons, à leur bureau ou au revers de leurs vestes. Ce sont des manifestations qui offrent aux militants tout ce dont ils ont besoin, sauf des votes.

Sacha Issenberg

Traduit par Peggy Sastre

* en français dans le texte

Sasha Issenberg
Sasha Issenberg (8 articles)
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