La fin du mythe du journaliste
Reporters et les autres séries sur le journalisme portent un sérieux coup à l'image d'Epinal du métier.
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L’image d’Epinal du journaliste intrépide à la Tintin est-elle sur le point d’être sapée par les séries télé ? Réponse en demi-teinte dans Reporters dont la seconde saison vient de débuter sur Canal +.
Quand je serais grand, je serai journaliste. Je passerai ma vie sur le terrain, courant entre les bombes, reniflant les bons coups, dénonçant les magouilles des puissants. Je serais blanc comme neige, bourré d’idéaux. Comme Tintin, ou comme Clark Kent la version à grosses lunettes de Superman dans Loïs et Clark ou dans Smallville. Ou même comme Carrie Bradshaw, l’héroïne de Sex & The City, qui tapouille rêveusement ses chroniques dans son grand appart’ de Manhattan.
Ne riez pas. A l’heure où les médias souffrent du désamour grandissant des Français, à l’heure où seuls 52% d’entre eux font confiance à ce qu’ils lisent dans les journaux et où 48% seulement croient à la véracité de ce qu’ils voient à la télé*, les journalistes continuent de fasciner. La preuve avec la seconde saison de Reporters, une des très rares séries dont tous les héros – ou presque – sont des journalistes, sans doute ce qui s’est fait de plus proche de la réalité journalistique dans l’histoire des fictions télévisées.
Reporters, une œuvre réaliste? Pas tout à fait, explique Claude Chelli, producteur de la série pour Capa Drama. «C’est hyper chiant, une vraie rédaction, lâche-t-il. Le mieux qu’on puisse faire, c’est chercher dans les mécanismes réels du métier des intrigues intéressantes à l’écran.» Autrement dit, il faut dramatiser. Les Américains s’y essayent depuis près de quarante ans. Le Mary Tyler Moore Show en 1970 et son «spin-off» Lou Grant, en 1977, brodaient déjà autour du quotidien d’une journaliste télé et de son collègue de la presse écrite.
Une tradition reprise plus tard par Sports Night, lancée en 1998 par Aaron Sorkin (le créateur d’A la Maison Blanche) sur la rédaction d’une émission sportive ou encore par Back to you l’an passé. A chaque fois, la dramatisation l’emporte sur le réalisme. « Pourquoi faudrait-il à tout prix que ce soit réaliste?, s’étonne Olivier Kohn, créateur de Reporters. Ce qui compte, c’est que tout ce qui n’est pas avéré dans nos scénarios soit crédible. La dramatisation n’empêche pas d’avoir un propos…»
Tant pis pour le réalisme. Reste donc une image, celle que les séries donnent des journalistes. Et ça ressemble à quoi? Une chose est sûre, pas à un journaliste radio. Reporters, comme ses prédécesseurs américains, s’intéresse avant tout à la presse d’investigation ou politique, et à la télévision. La cinquième saison de l’excellent The Wire (Sur Ecoute) se plongeait dans les coulisses d’un quotidien, comme Lou Grant ou Smallville au fameux Daily Planet. Plus récemment, Dirt s’aventurait dans le monde de la presse people, prenant au sérieux ce qu’Une fille à scandales avait tenté de rendre drôle il y a dix ans. Pas de place pour la presse culturelle ou pour la radio, visiblement très peu télégéniques.
Pour ceux qui plaisent assez à la caméra, l’image d’Epinal d’antan s’est fracturée, et la distinction n’est plus aussi nette entre le journaliste chevalier blanc, prêt à tout pour informer, et le journaliste charognard et corrompu. La première catégorie n’est plus incarnée que par Superman en personne, actuellement dans Smallville. Dans Reporters, le journalisme engagé, qui porte sa déontologie comme un étendard, n’est plus qu’un idéal. De fait, ce sont les contraintes et les tentations que les journalistes doivent affronter, celles notamment charriées par la crise économique, qui ont les faveurs des séries.
Première «cible» de leurs critiques, le bidonnage. «Les trucages, par exemple les faux champs contre-champs sont légions dans les JT», jure Claude Chelli. De fait, il ne faut pas attendre plus d’un épisode de Reporters pour voir des journalistes tricher. Ils seront punis, mais le mal est fait. L’attaque n’est pas surprenante. Ken Brockman, le présentateur du JT des Simpson, l’ensemble de la rédaction de Dirt et même une des plumes les plus prometteuses de la saison 5 de The Wire sont des bidonneurs. D’une manière plus générale, les méthodes employées par les héros de Reporters sont sans cesse misent en question. Peut-on piétiner la déontologie et, au-delà, la loi, au nom d’une enquête journalistique? En s’intéressant à des hommes de terrain, certains pas franchement gênés par les bonnes manières, la série met l’accent sur des choix professionnels graves de conséquences. Qui se soucierait du bidonnage d’un critique culinaire?
Au cœur de cette problématique déontologique repose aussi la relation entre les médias et la politique. Là encore, il ne faudra pas attendre longtemps dans Reporters pour voir une rédactrice en chef coucher avec le bras droit du Premier ministre. «Je suis allé voir une vraie journaliste pour lui demander conseil, se souvient Anne Coesens, qui incarne la rédactrice en question. Elle a tout de suite deviné qu’il y aurait des coucheries…» Ici, on va plus loin. C’est le Premier ministre en personne qui tire les ficelles des nominations à la tête du grand quotidien de la série, 24 Heures (journal inspiré dans son fonctionnement par Libération).
Au-delà de ce constat pessimiste, Reporters aborde une facette des tensions de pouvoir souvent oubliée par les autres «séries journalistiques»: les conflits entre les rédacteurs en chefs, les syndicats et la direction. Comme dans sa première saison, la rédaction de 24 Heures va en effet rapidement se retrouver en grève contre des suppressions de postes. L’occasion de parler des difficultés financières que traverse la presse, et en particulier de la nécessité de parier sur le numérique au dépend du papier. Et un des personnages de s’exclamer : «vous croyez encore au papier? Mais c’est internet qu’il faut développer ! »
C’est donc un journalisme en pleine crise, en pleine mutation, que Reporters et la majorité des fictions récentes – The Wire en tête – mettent en scène. Sous un regard souvent pessimiste, qui aime souligner les dérives du métier, reste un espoir de sauvegarder des idéaux longtemps fantasmés. Le journalisme parvient toujours à fasciner, mais le rêve d’un reporter à la Tintin a pris du plomb dans l’aile.
Pierre Langlais
* Baromètre TNS-Sofres pour La Croix, janvier 2009.
Illustration: capture d'écran d'une des premières scènes de la saison 2 de Reporters
Mis à jour le 19/05/2009 à 17h28














































Le mythe du journaliste intègre est pourtant de facture récente puisque la profession avait déjà perdu toute crédibilité dans les années 30, années durant lesquelles, faut-il le rappeler, les journaux étaient comme aujourd'hui devenus la propriété de grands groupes industriels et financiers. De là à imaginer qu'il y ait un lien de cause à effet...
Je ne suis pas certain que The Wire puisse être mis au même niveau que les autres, tant la série aborde ses sujets de manière non-manichéenne et en profondeur. En l'occurrence, la cinquième saison dévoile, certes crûment (en même temps, nous sommes à Baltimore hein) , la situation actuelle du journalisme et des journalistes dans les grands groupes médias : la pression monstrueuse dûe à la taille des entités, la chute vertigineuse d'audience et les charrettes, les jeux de pouvoir au sein des rédactions (comme dans n'importe quelle entreprise) , la tendance privilégiant l'émotion face à l'analyse, etc etc...
Vous dites par ailleurs "Qui se soucierait du bidonnage d’un critique culinaire?" . Ce me semble tomber dans un travers qui consisterait à considérer que ce qu'on ne considère pas soi-même comme important ne peut l'être pour personne d'autre. Pour ce qui est de la cuisine, ça peut déterminer la vie ou la mort d'établissements, ne vous souvenez vous donc pas de l'énorme scandale qui a frappé le jury anglo-saxon des "meilleurs restaurants du monde" et dont on s'est aperçu qu'ils n'étaient même pas allés dans certains des restaurants du classement ? Sinon, autant retirer directement la carte de presse à tous ceux qui ne sont pas journalistes politique ou économique, vu que personne ne "se soucierait" qu'ils enfreignent cette blague qu'est le "code de déontologie"...
Par "Qui se soucierait du bidonnage d’un critique culinaire?", j'entends "dans une série télé", comme pour le reste de mon article. Evidemment, tout bidonnage est, dans la vraie vie, condamnable, mais dans une série, on parle assez peu de critique culinaire... J'ai pris cet exemple, j'aurais pu prendre les critiques... de séries télé :)
Quant à The Wire, je ne crois pas que nous soyons en désaccord. C'est tout simplement la plus grande série de tous les temps, un pur chef d'oeuvre (même si la 5e saisons a quelques faiblesses dans son intrigue policière, un rien poussive, mais tout est relatif !).
Cordialement,
P.L
Pardon, effectivement, dans une série...en même temps, le roman "Tout doit disparaître" , de Benoit Duteurtre, raconte de manière fort amusante et quelque peu autobiographique 25 ans de la vie de journaliste culturel ;-)
Nous sommes d'accord concernant The Wire : quelques faiblesses de temps en temps, mais globalement, c'est une formidable fresque de la métropole américaine des années 2000. Un des deux journaux de Baltimore a récemment fermé, la Crise a mis fin aux projets immobiliers des docks, et le sujet des effets d'une légalisation des drogues est abordé de plus en plus sérieusement, si cela devait confirmer la pertinence de ces dizaines d'épisodes...
Votre article dessine d'abord une vision idéale du journalisme en rapport avec une époque où cela donnait un Sens à son rôle. Les temps ont changé et les vertus d'hier sont devenues les habiletés d'aujourd'hui. Fallait-il donner aux habiletés professionnelles le soin de dire le Sens sans se référer à des repères "éthiques". Mais y a-t-il des repères éthiques lorsque le Sens en est arbitraire, chacun son éthique? Cette "perdition" que l'on pourrait analyser plus avant est aussi le symptôme d'une mutation de civilisation. Un surcroît d'habiletés n'y répondra pas.
Cette mutation que vous appelez est aussi le souci de Philippe Couve dont le blog http://samsa.fr souhaite qu'un nouveau laboratoire des médias soit créé. Il n'est pas le seul. Son article est aussi publié sur http://owni.fr dont un autre article était signalé ici, relatif aux réactions d'une jeunesse aux questions des générations antérieures, des porteurs de la mutation (les uns et les autres).
La prospective humaine aide à comprendre en même temps, le contexte de mutation avec ses bouleversements et ses émergences difficiles à lire bien que déjà là, les situations de crises de passage et leurs troubles, les perspectives qui se dessinent. Ces dernières sont radicalement neuves pour les médias, des principes aux modalités, des rôles aux métiers, des moyens aux modèles économiques. Pas de réponse au devenir du journalisme sans comprendre la mutation des médias. Pas de mutation des médias intelligible sans une intelligence de la mutation de civilisation engagée.
Un exercice de prospective humaine de la mutation des médias est un exercice difficile puisqu'il faut affronter une complexité inhabituelle et qu'il faut changer de modèle de penser. Il faut surtout se dégager des croyances les plus actuelles celles qui occupent la surface des vagues sans rien nous dire des profondeurs si on n'y va pas voir.
Quelques titres pour cet exercice :
La nature du changement
Une mutation de civilisation
Les crises de passage et les médias
Différents niveaux de conception de médias
Le paradigme communautaire et la reconfiguration du monde
Les nouveaux rôles des médias
Nouvelles vocations pour la presse
Qu'est ce qu'un média communautaire
Les médias, scènes virtuelles
Et Slate.fr dans tout ça?