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Votes de gauche, votes de crises

Hervé Bentégeat, mis à jour le 04.05.2012 à 18 h 02

De 1789 à 1981, la gauche est toujours arrivée au pouvoir après une période de ralentissement économique. Prémonitoire pour 2012?

Prise de la Bastille (1789), oeuvre originale du marquis de Launay (1740-1789) via Wikimedia Commons

Prise de la Bastille (1789), oeuvre originale du marquis de Launay (1740-1789) via Wikimedia Commons

La politique n’étant pas une science exacte, rien n’est jamais écrit à l’avance: trop de facteurs irrationnels entrent en jeu au moment de déposer son bulletin dans l’urne. Le sondeur ou le politologue ne peuvent donc jamais prévoir à coup sûr la victoire d’un camp ou d’un autre.

Mais l’historien, lui, qui analyse sur le long terme, peut déceler des tendances, mettre en lumière des permanences ou, au contraire, les conditions qui précipitent de grandes ruptures.

Or, s’agissant de permanence, il en est une qui revient dans toute l’histoire de la gauche: son accession au pouvoir est intimement liée aux crises économiques. Au-delà du simple jeu de l’alternance politique, qui veut que dans toute démocratie la gauche succède à la droite —et inversement—, un constat s’impose: toute crise favorise la gauche. On l’observe depuis plus de deux siècles.

1789

La Révolution naît bien sûr de la fortune d’idées nouvelles –la liberté, l’égalité…—, et de l’exaspération de la bourgeoisie face aux blocages de la monarchie absolue comme de la vieille société d’ordres fondée sur les privilèges. Mais la crise politique va être accélérée par une des plus grandes tempêtes économiques et sociales du XVIIIe siècle.

Des récoltes catastrophiques en 1787 et 1788, dues aux inondations, suivies de sécheresse, puis de grêle, jettent sur le pavé des milliers de paysans et de crève-la-faim. Le textile, principale industrie de l’époque, fragilisé de surcroît par un traité de commerce avec l’Angleterre, ne trouve plus de débouchés et doit licencier en masse: il y a déjà 20.000 chômeurs à Lyon…

A cela s’ajoute la flambée des prix: à la fin du printemps 1789, le pain est à 4 sous la livre, alors qu’il valait moins de 3 sous l’année précédente. D’où le mécontentement général, et l’appui du peuple aux réformes.

1848

La IIe République, dont rêvaient depuis longtemps tous les progressistes, arrive par surprise. Personne ne s’y attendait, et, politiquement, le pays n’est pas mûr. Mais si elle est entrée par effraction, c’est que juste avant, est apparue la première crise profonde du capitalisme naissant.

Très mauvaise récolte de 1846, cherté du pain, émeutes populaires, dépression industrielle —notamment dans le textile et le bâtiment—, chômage de masse, doublés d’une crise financière et de l’effondrement de la Bourse. La gauche créera alors les «Ateliers nationaux», grands travaux avant la lettre, qui enrôleront des centaines de milliers de chômeurs.

1875

La IIIe République —celle qui met fin définitivement à la monarchie en France et installe durablement la gauche au pouvoir, alors même que l’Assemblée, miroir de la société de l’époque, est nettement à droite —arrive elle aussi dans un climat de crise économique profonde. C’est ce qu’on a appelé la «longue dépression», qui a mis fin à trente ans de croissance mondiale continue.

Elle se double d’une crise bancaire – commençant avec le krach du Kreditanstallt de Vienne, en mai 1873, l’équivalent de ce que fut le krach de Lehman Brothers en 2008. Elle sera suivie, dans le monde entier, de faillites retentissantes d’établissements de crédit.

Faillites souvent associées à la spéculation financière, qui fait, pour la première fois, et à grande échelle, son apparition dans le capitalisme. Apparaît alors dans l’opinion un sentiment très fort d’hostilité envers la banque et la finance…

1924

Le «Cartel des gauches», coalition des radicaux et des socialistes, arrive au pouvoir en pleine crise du franc, qui est alors attaqué de toutes parts. Fondamentalement, celle-ci est due au surendettement de l’Etat qui a contracté d’importants emprunts pour financer l’effort de quatre ans de guerre.

1936

Le Front populaire s’installe dans la foulée de la Grande Dépression, commencée en 1929, et qui va durer jusqu’à la guerre. Jamais le chômage n’a été aussi élevé (1 million de personnes).

1981

Après 23 ans d’opposition, la gauche arrive enfin au pouvoir. Là encore, en pleine crise. Les deux chocs pétroliers (1973 et 1979) coïncident avec la fin des Trente Glorieuses. L’inflation et le chômage sont au plus haut. C’est l’époque de la «stagflation»: pas de croissance, de l’inflation, et du chômage…  

On peut même faire une lecture strictement économique de l’histoire de la gauche, en s’appuyant sur l’analyse d’économistes classiques comme Kondratieff et Schumpeter: si l’on admet que l’activité économique est régie par des cycles (ce qui est la base de leurs travaux), ceux-ci se caractérisent par une phase d’expansion suivie d’une phase de dépression.

La phase d’expansion est due à des innovations technologiques qui accroissent les gains de productivité, font baisser les prix et conquérir de nouveaux marchés. Mais l’arrivée de nouveaux acteurs accentue la concurrence, sature le marché, fait fondre les profits, et avec eux les investissements: c’est la phase de dépression.

2012?

Nous y sommes. Et c’est souvent dans cette phase que la gauche arrive au pouvoir.

Pourquoi précisément à ce moment-là? Il y a toute une batterie d’explications possibles: politiques, économiques, sociologiques, culturelles…Il y a notamment le fait que l’accroissement des inégalités que provoque toute innovation technologique (c’était vrai du charbon, du chemin de fer, de l’automobile, comme des télécoms, d’Internet et de la biotechnologie) est admis tant qu’on est en phase d’expansion, mais ne l’est plus en phase de dépression…

Et puis il y en une autre, toute bête: quand ça va mal, on préfère un homme qui vous dit: «Ça va mal, mais restons solidaires, et l’Etat vous aidera», à celui qui vous dit: «Ça va mal, on n’a rien sans rien, à chacun de se retrousser les manches…» En somme, un compatissant à un père fouettard. Quelqu’un qui vous donne, malgré tout, un peu d’espoir…

Mais répétons-le: il n’y pas de causalité absolue entre l’économie et la politique. Il est arrivé, d’ailleurs, que la gauche accède au pouvoir en période d’expansion, comme ce fut le cas sous la IVe République avec Mendès France et Guy Mollet. Il y a simplement une tendance lourde que l’on peut observer sur le long terme. Et pour que celle-ci trouve son expression dans les urnes, il faut évidemment un faisceau concordant de bien d’autres facteurs…

Hervé Bentegeat

Photos: 1848: Barricades rue Soufflot le 24 juin 1848, Horace Vernet (1789-1863) via Wikimedia Commons / 1981: La une de Libération du 12 mai 1981 pour l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand, à l'occasion des trente ans de la victoire. REUTERS/Philippe Wojazer

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