France

Alzheimer: l'astuce (française) du balayeur Bertrand

Jean-Yves Nau, mis à jour le 30.09.2013 à 17 h 37

Inefficaces et dangereux, les médicaments prescrits contre cette maladie ne seront plus remboursés par la collectivité. Sauf pour… les personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer.

Gears gears cogs bits n pieces plaisanter~ via Flickr CC License by

Gears gears cogs bits n pieces plaisanter~ via Flickr CC License by

«Astuce du balayeur»? La formule pourrait grosso modo être traduite par «mettre la poussière sous le tapis au moment où personne ne vous voit faire». C’est très précisément ce que viennent de tenter Xavier Bertrand, ministre de la Santé, et ses collègues du gouvernement Fillon.

Mais la ficelle était peut-être un peu grosse. L’astuce vient d’être dénoncée par la revue Prescrire. Ce mensuel de qualité, totalement indépendant de l’industrie pharmaceutique, pointe l’affaire dans son numéro 343 daté de mai.

L’affaire? Elle peut être résumée simplement. On estime aujourd’hui en France a environ 800.000 le nombre de personnes victimes de la maladie d’Alzheimer. Plus de la moitié d’entre elles prennent quotidiennement l’un des quatre médicaments qui y sont officiellement autorisés dans cette indication. Il s’agit d’Aricept, d’Exiba, d’Exelon et du Reminyl. Ces spécialités pharmaceutiques sont commercialisées (depuis dix ans ou plus) respectivement par les multinationales Esai, Lundbeck, Novartis Pharma et Janssen Cilag.

On sait aussi depuis plusieurs années déjà que les firmes qui commercialisent ces molécules sont incapables d’apporter la preuve de leur efficacité pour prévenir (ou pour ralentir) les processus de dégénérescence neuronale qui caractérisent cette maladie incurable. Et on sait également, avec le recul, que ces médicaments exposent à une toxicité potentielle nullement négligeable les malades qui les consomment, souvent sur de très longues périodes.

Ces données, nullement contestées, ont été exposées à plusieurs reprise depuis six ans dans les colonnes de Prescrire. Elles l’ont également été depuis plus d’un an  sur Slate.fr.

«Pourquoi continue-t-on à mettre systématiquement des personnes de plus de 80 ans qui ne demandent rien à personne sous des médicaments dont le service médical rendu est considéré comme nul et dont la toxicité commence à émerger, demandait l’an dernier le Dr Claude Leicher, président du syndicat de la médecine générale. Il y a beaucoup plus besoin d’un accompagnement des patients que d’une prescription médicamenteuse.»

En dépit des enseignements de l’affaire du Médiator, les autorités sanitaires gouvernementales (et les responsables des différentes structures en charge des médicaments) ont longuement tardé à prendre ces données en compte.

La crainte de l'opinion publique

Après bien des atermoiements la Commission de la transparence (en charge de l'évaluation des médicaments) de la Haute autorité de santé (HAS) annonçait en octobre 2011 qu’elle avait dégradé l’intérêt thérapeutique de ces quatre spécialités pharmaceutiques. Leur  «service médical rendu» (SMR) considéré comme «important» depuis 2007 passait alors à «faible». Aucune information médicale ou scientifique nouvelle n’était pourtant intervenue  pour justifier cette dégradation du SMR.

La HAS demandait alors  aux praticiens de limiter leurs prescriptions à une période d’une année, renouvelable. Pour sa part, Xavier Bertrand n’avait pas craint d’anticiper sur la publication des conclusions de la commission (indépendante) de transparence pour annoncer qu’en toute hypothèse ces médicaments inefficaces et potentiellement toxiques continueraient à être commercialisés et à être remboursés.

Techniquement, ces médicaments, pris en charge par l’assurance maladie, pouvaient faire l’objet d’un déremboursement dans le cadre de la Loi de finance de la sécurité sociale et de la réduction des dépenses liées aux affections dites de longue durée. Le  ministre de la Santé et le gouvernement redoutaient-ils  les possibles conséquences d’une telle mesure dans l’entourage des malades et dans l’opinion publique?

En théorie, la décision prise en octobre par la commission de transparence de la HAS devait conduire à une saisine du Comité économique des produits de santé (CEPS) présidée par Gilles Johanet. Cet organisme interministériel devait à son tour trancher sans décider: proposer de maintenir le remboursement intégral, de réduire le taux de la prise en charge ou de passer au stade du déremboursement.

Prix des médicaments revus à la baisse

On connaît désormais l’épilogue. Prescrire souligne que le taux de remboursement par la Sécurité sociale de ces quatre spécialités pharmaceutiques (et de leurs copies) est passé de 65% à 15%. La décision est effective depuis la publication au Journal Officiel du 15 mars 2012 d’un «avis relatif aux décisions de l'Union nationale des caisses d'assurance maladie portant fixation des taux de participation de l'assuré applicables à des spécialités pharmaceutiques».

Plus précisément la décision devrait être effective. «Cela ne changera rien en pratique ni pour les patients ni pour la collectivité, car ces trois anticholinestérasiques [Aricept, Exelon, Reminyl] et la mémantine [Exiba] sont pris en charge à 100% dans la maladie d’Alzheimer dans le cadre des “affections de longue durée” (ALD)», observe en effet Prescrire.

Le mensuel ajoute que les prix remboursables de ces médicaments viennent par ailleurs d’être revus à la baisse. Leur coût annuel était jusqu’à présent d’environ 300 millions d’euros. Quelle que soit l’économie réalisée, ceci ne change rien à l’essentiel. En dépit de la diminution du taux de remboursement, les pouvoirs publics ont choisi: ils laissent sur le marché français des médicaments dont on a démontré qu’ils étaient inefficaces et dangereux et qui continueront à être remboursés à 100% à 300.000 personnes victimes d’une maladie incurable.

Donner des médicaments pour pallier l'absence de prise en charge?

Comment comprendre? Ces derniers mois, plusieurs neurologues ou psychiatres hospitalo-universitaires parisiens de renom (dont certains ne peuvent plus masquer les collaborations qu’ils ont nouées avec les firmes concernées) ont pris position en faveur de cette solution incompréhensible.

S’exprimant dans différents médias, ils ont souligné les dangers qu’il y aurait selon eux à dérembourser ces quatre médicaments et, pire, à les interdire. Le risque, selon eux, serait que les malades ne soient plus pris médicalement en charge, la prescription médicamenteuse étant selon eux le seul élément matériel les reliant à l’institution médico-sociale.

En d’autres termes, ces malades perdus dans le temps et dans l’espace seraient abandonnés à eux-mêmes s’ils ne voyaient, chaque mois, un médecin renouvelant leur ordonnance. C’est là un argument que plusieurs des responsables actuels de l’Agence française de la sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) tiennent, en privé, pour totalement irrecevable. En vain.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte