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Les politiques inspirent les écrivains

Jacques Braunstein , mis à jour le 19.05.2009 à 14 h 25

Les livres politiques, mi-journalistiques mi-romanesques, se vendent bien et se multiplient.

Nicolas Sarkozy ne lit guère, mais ça ne l’a pas empêché de devenir un héros de roman. Permettant à Yasmina Reza de le suivre tout au long de sa campagne présidentielle victorieuse, il a lancé une nouvelle tendance chez les éditeurs. Le livre qu’elle en a tiré: «L’Aube le soir ou la nuit» (Flammarion), sorti à la rentrée 2007, est resté plusieurs mois en tête du palmarès des romans. Sarko fait vendre, y compris, et c’est tout le paradoxe, au rayon littérature.

Depuis ce succès, beaucoup de livres politiques, mi-journalistiques mi-romanesques, sortent. Ils rencontrent un franc succès grâce à leur pitch plus accrocheur que celui d’un roman classique. Du coup, nos écrivains vont-il se mettre dans les pas des puissants à la manière des historiographes de l’ancien régime? Dans «Chronique du règne de Nicolas Ier tome I & II» (Grasset), Patrick Rambaud fait mine de décrire la Sarkozie à la manière de Saint Simon croquant la cour de Louis XIV. Mais le pastiche se fait vachard et ça marche. Ces deux livres se sont écoulés à plus de 100.000 exemplaires, des scores qui encouragent l’auteur à continuer sa chronique tout au long des cinq années du mandat présidentiel.

De même, à la rentrée 2007, les anciennes journalistes politiques Judith Perrignon et Ariane Chemin ont bouclé en quelques semaines «la nuit du Fouquet’s» (Fayard). Un coup éditorial, un livre de journaliste, mais qui adopte pourtant un ton littéraire. D’ailleurs le livre est sorti sous la couverture blanche de Fayard. Ceint, quand même, d’un bandeau « Sarkozy, Acte I, Scène 1.» «Notre éditeur avait d’abord pensé à une couverture photographique comme pour un document politique, se souvient Judith Perrignon. Mais ça ne nous semblait pas correspondre au projet. Au petit théâtre que nous racontions. On insiste beaucoup sur la décoration, sur des détails que dans un article on aurait évacués en deux lignes. En revanche, on n’emploie jamais le mot «Bling-Bling», par exemple, qui est une facilité de journaliste: on décrit, on suggère...»

Le style sert-il désormais de cache-misère, moins onéreux qu’une enquête fouillée? Judith Perrignon, dont le livre a été cité à la tribune de l’Assemblée Nationale par le député socialiste Patrick Bloche, ne le pense pas. «Le rythme que Sarkozy imprime à la vie politique fait que les journalistes ne peuvent jamais s’arrêter pour réfléchir au sens de ce qu’il fait. Une démarche plus littéraire peut donc dévoiler bien des choses. Parallèlement à cette agitation, on note un appauvrissement du personnel politique. Leurs pathologies sont plus criantes. On voit leurs appétits, leurs agacements, leur sueur. On lit en eux comme dans un livre ouvert et on est donc tenté de les traiter d’une manière plus psychologique.»

Fort des 60.000 exemplaires de la «Nuit…» écoulés avant même le nouvel an 2008, Fayard a enchaîné avec «Une saison chez Mickey» signé Jean-François Kervéan quelque mois plus tard. Une moquerie sur la destination choisie par notre président pour son premier week-end en amoureux avec Carla Bruni. Emballée en «Sarkozy, Acte II» comme de juste.

Bien sûr, dans un pays comme la France, littérature et politique n’ont jamais été très éloignées: De Gaulle ou Mitterrand n’étaient pas peu fiers de leurs styles. Et Lamartine, Hugo ou plus récemment Max Gallo furent députés ou ministres. Alors que des écrivains comme Stéphane Denis ou Jean-Marie Rouart se sont fait une spécialité de soties politico mondaines au style suranné. Dernier exemple en date de cette classe politique pétrie d’humanités, Bruno Lemaire, ministre des Affaires européennes de Nicolas Sarkozy, qui a publié deux romans dans lesquels il affirme son admiration pour son mentor Dominique de Villepin («Le ministre», «Des hommes d'État», Grasset).

Mais aujourd’hui toute une cohorte d’auteurs bien plus éloignés des allées du pouvoir engagent leurs plumes dans ces sujets. Ainsi, l’écrivain au style ample et classique, voir un peu vielle France, Sébastien Lapaque s’est fendu d’un très explicite «Il faut qu’il parte» (Stock) visant Nicolas Sarkozy plus d’un an avant que François Bayrou décline plus ou moins le même argumentaire dans «Abus de pouvoir» (Plon).

La gauche aussi inspire nos écrivains. Marc Lambron, bien que conseiller d’Etat, évoquait jusqu’alors dans ses romans la photo, le rock ou le monde de la nuit. En 2007, son portrait de Ségolène Royal «Mignonne, allons voir...» (Grasset) fût une bonne surprise: 30.000 exemplaires vendus. Ce qui le décida l’année suivante à écrire une suite consacré à notre président: «Eh bien, dansez maintenant!» (Grasset). Succès plus modeste.

«La première année de son mandat, on avait l’impression que tout ce qui concernait Sarkozy se vendait», remarque Manuel Carcassonne, directeur général adjoint des éditions Grasset. «On n’a pas encouragé nos auteurs à écrire sur la politique, on ne les a pas découragés non plus. Mais nous avons pris la décision de les présenter comme des textes littéraires. Que cela s’inscrive dans leur œuvre. Peut-être que nous en aurions écoulé plus sous forme de document mais ça aurait été moins cohérent à nos yeux. »

Dernier irrévérencieux en date, l’écrivain autofictionnel Christophe Donner qu’on n'imaginait guère en chroniqueur politique a mis «20.000 euros sur Ségo» (Grasset) auprès de son bookmaker anglais. La campagne malheureuse pour devenir première secrétaire du P.S. comme une course d’obstacle. Un livre dont les ventes s’avèrent décevantes. Preuve que le PS fait moins recette. Ou tout simplement qu’en milieu de quinquennat «On est au bas du cycle. Tout ce qui a un rapport avec la politique se vend moins bien» comme le constate Manuel Carcassonne, qui compte comme toute la profession sur l’énergie et l’inventivité de Nicolas Sarkozy pour lancer, bientôt, de nouveaux livres.

Jacques Braunstein

Photo: Une  lectrice à la Foire internationale du livre de Turin  Reuters

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