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L'énigme Sarkozy

Philippe Boggio, mis à jour le 05.05.2012 à 12 h 11

Le président sortant est omniprésent dans les médias depuis plus d'une décennie. Rien de sa vie publique ou privé ne nous aura été épargné. Et pourtant nul ne connait vraiment ses convictions.

Nicolas Sarkozy. KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Nicolas Sarkozy. KENZO TRIBOUILLARD / AFP

S’il faut revenir à la charge, s’interroger une nouvelle fois à son propos, s’il faut trancher notamment sur le fait de savoir s’il appartient encore à la culture commune, versant droite républicaine, ou si, par accident, par ses talents de vendeur de cravates, il a réussi à transformer l’Elysée en une sorte de Salon de l’opportunisme, ouvert à tous les dangers, mieux vaudrait peut-être se hâter.

Car les sondages, avec insistance, nous annoncent la sortie du sortant, le 6 mai, sans ménagement, même. Et les Français pourraient bientôt perdre de vue l’une de leur énigmes favorites, depuis cinq ans.

Certains de ses proches lui en prêtent l’intention: Nicolas Sarkozy, s’il échoue à sa réélection, redeviendrait rapidement avocat d’affaire, peut-être consultant ou lobbyiste international. «Moi aussi, dans le futur, je voudrais gagner de l’argent», avait-il confié, lors du G20 de Nice, en novembre 2011.

En tous cas, il ne faudrait pas compter sur lui pour se satisfaire du club suranné où sont censés accepter de se ranger les anciens présidents français, pour distiller l’influence qu’ils n’ont plus à des héritiers qui ne les écoutent pas, et pantoufler au Conseil constitutionnel.

Mitterrand et Chirac, sortis de leurs mandats âgés et malades, Giscard, qui a dû trouver le temps long, toute cette mélancolie, inévitable, très peu pour lui. A 57 ans, cet ex possible est assez jeune, il a gardé assez d’énergie pour se donner encore un avenir de golden boy.

Européen courageux ou ultra-conservateur?

A sa manière, évidemment. Très «show-off». Un peu vantarde, bagarreuse et pragmatique. Le fric - après les fric-frac, diraient ses adversaires. On peut lui prédire une clientèle captive, déjà familière: Bettencourt, Bouygues et Bolloré. Pourquoi pas des bureaux dans Manhattan ou à la City? Une suite de vie résolument libérale, voire mondialiste – sinon comment amasser beaucoup d’argent, sur le tard?

L’ensemble produirait une image assez éloignée du portrait forcé, sécuritaire et protectionniste, que le candidat Sarkozy tente de brosser de lui pour les électeurs du Front National, en cette fin de campagne, dans l’espoir de sauver son score. Rien à voir avec «le drapeau», «la nation», «les frontières», avec ces harangues souverainistes qui soulèvent de ferveur le public de ses derniers meetings.

S’il perd, le 6 mai, il abandonnera forcément «les petits, les sans grade» à leur débandade sociale, pour rejoindre l’autre rive, financière et huppée, qui compte en ses rangs, si l’on écoute bien ses discours de 2ème tour, pas mal de fauteurs de crise.

Alors, qui croire, à la fin? Quel Sarkozy, qui ne soit pas girouette? L’Européen courageux de la crise des subprimes ou l’utra-conservateur archaïque d’une «France éternelle», blanche et catholique, toutes ces dernières semaines? Le fédérateur patelin qu’il a parfois su être ou l’obsédé des clivages? L’homme de «la rupture», en 2007, ou celui qui n’aura finalement rompu qu’un pacte social, déjà fragile, à son arrivée?

La sincérité de l'instant

Le quinquennat risque fort de s’achever sans que le pays ait une idée vraiment juste du personnage qu’il a envoyé à l’Elysée. Un homme, non sans qualités, mais survolté, adepte de la sincérité de l’instant, a fait l’article, successivement, parfois simultanément, pour des dogmes étrangers les uns aux autres, des réformes contradictoires, et leur chronique laisse d’abord une sensation de vertige.

C’est ce que beaucoup retiennent, peu aimablement, et pas seulement parmi ses opposants. Sur le Net abondent les blogs qui tentent de comptabiliser ses revirements, ses annonces sans effets, ses promesses oubliées. Travaux sans cesse mis à jour car la logique présidentielle, difficile à suivre, pourrait fort bien s’apparenter, maintenant que cinq ans se sont écoulés, à une perpétuelle fuite en avant. 

A une insatisfaction permanente aussi. Une sorte d’obligation psychologique à la querelle. Avec les médias, les syndicats, les magistrats, les profs, etc. Avec les chiraquiens pur jus, et les centristes, alors même que ces derniers sont ses obligés. Avec une bonne partie du pays, celui d’en haut, «élite» ou «corps intermédiaires».

Il a la rage. Au moins une forte disposition au mécontentement. Rarement, sur les plateaux télé où il excelle, on l’aura vu heureux ou simplement détendu. Sourire, c’est vrai, ne lui va pas. Il y a des visages ainsi faits, son masque facial tourne la joie en rictus. Mais la gravité pédagogique, le calme appliqué, ont souvent dissimulé une envie d’en découdre, plus vertement, avec les gêneurs du jour.

Beaucoup l’ont noté, et assez tôt dans sa carrière, il a sans doute manqué à Nicolas Sarkozy une vision inspirée, une conviction politique assez ancrée, pour lui garantir paix intérieure et sureté de soi. L’une de ces filiations, de Gaulle, Mendes ou Mitterrand, que certains ont pu entretenir toute une vie durant, en la bonifiant, et qui se révèle précieuse, surtout, dans les coups de tabac d’une présidence.

Même chef de la majorité, il a toujours paru ne pas venir tout à fait d’elle, et l’avoir à l’œil. Homme de droite décalé. Comme entré par effraction, même dans le giron familial.

Boomerang

Etudiant, il a pourtant fait son droit et Sciences Po. Mais pas l’ENA. Le milieu le lui a fait sentir. Les médias audiovisuels remontrent toujours cette séquence où l’on voit Nicolas Sarkozy à 20 ans, cheveux longs et esprit rapide, et déjà militant. Il aurait pu choisir la droite non gaulliste – ce qu’il fera plus tard, au fond, en préférant Balladur à Chirac, en 1995.

Mais Charles Pasqua lui met le grappin dessus. Son parcours, ensuite, paraît irrésistible. Maire de Neuilly à 28 ans - après avoir soufflé la place au même Pasqua. Député des Hauts-de-Seine, en 1988. Réélu au premier tour, en 1993, avec 64% des suffrages. Un record, ajouté à son intervention pendant une prise d’otage dans une maternelle de Neuilly, le 13 mai 1993, qui lui vaut d’entrer dans le gouvernement Balladur.

Quatorze ans plus tard, il est à l’Elysée. Assez météorique, toujours, surtout si l’on tient compte des traversées du désert que lui a imposées Jacques Chirac. Pour l’emporter, il lui a fallu forcer la droite, et tuer le patriarche, ce qu’il a fait sans sourciller.

Mais il donne toujours cette impression d’incongruité. Autodidacte dans son propre camp. Les beaux quartiers auraient sans doute préféré un ancien du Quai ou de Matignon. Cet enfant d’immigré hongrois n’est pas des plus nantis, et même bien élu, il n’y a pas plus impitoyable que Neuilly sur ses nuances-là, dès lors qu’on prétend représenter la ville à l’extérieur. En plus, il porte des talonnettes.

C’est peu de dire qu’il est attendu au tournant, après son épopée électorale un peu bruyante. Evidemment, cerné par les mauvaises langues, il ne peut faire autrement que de déraper au premier jour. On pointe son côté «bling-bling».  Le style nouveau riche de ses noces avec le pays, entre Fouquet’s et balade en yacht. «Un blouson doré de Neuilly dans le fauteuil du général de Gaulle», ironise Régis Debray, dans sa récente «Rêverie de gauche». En fait, Nicolas Sarkozy est entré dans les hautes solitudes. Il n’en sortira plus.

Déjà, l’antisarkozisme prospère. Parisien, intellectuel, médiatique -partout où se care la gauche, quand la gauche perd les élections. Lui pense pouvoir faire la paix avec l’adversaire et le Chœur des observateurs. Après avoir «décomplexé» la droite, il entend instaurer une présidence moderne. A l’Américaine. Simple et directe. Avec tutoiement obligatoire. Un homme qui fait du vélo ne peut être une brute. Il pratique l’ouverture au gouvernement, et reçoit des écrivains à sa table. Il ambitionne de «faire bouger les lignes». Toutefois, la présidence a ses codes, sous la Vème République, son style indirect, sa grandeur distante. La politique de «coups» du nouveau locataire, sa surexposition médiatique, son éparpillement, reviennent à la figure de l’expéditeur, comme un boomerang. 

Hystérisation

Surtout, le président paie rapidement le fait d’avoir été le ministre de l’intérieur d’une droite de plus en plus malmenée par le Front national, dans une France où le corps social glisse progressivement vers l’extrémisme. Et depuis Charles Pasqua, à la fin des années 80 – et son allusion aux «valeurs communes», lors de la présidentielle de 1988 – c’est toujours au ministre de l’intérieur que revient le sale boulot de la surenchère. Immigration et délinquance. Les deux obligations faites à la droite républicaine, pour sa survie.

Nicolas Sarkozy a-t-il cette fonction-là dans le sang, le mauvais démon de Beauvau, qui l’enferme et l’ensorcelle? Un homme politique passé par les Hauts-de-Seine, comme autrefois, on le disait de Nice, ne peut-il prétendre à l’Elysée sans indisposer le parterre? L’opposition de la gauche est une chose, comme le sont les ennuis internationaux et la crise économique, mais rien n’est pire, sans doute, pour qui rêve d’une stature, que la confusion les genres. L’Elysée ne peut laisser s’incruster en ses murs l’odeur des basses besognes. Chirac a pu gagner du temps, grâce à Pasqua. Grâce à Nicolas Sarkozy lui-même, et ses assauts de shérif texan, au «Kärcher», contre «la racaille» des banlieues, en 2005. Chirac ne s’est jamais mouillé. D’où, en grande partie, sa longévité.

Nicolas Sarkozy a adopté résolument l’attitude inverse. Par tempérament. Son côté matamore. Ou bien parce qu’instruit par  sondages, il savait les idées du Front national devenues valeurs communes, pour une grande partie du pays. En 2007, il avait réussi «à siphonner», a-t-on dit, les voix lepénistes. Il a toujours su qu’il aurait du mal à renouveler l’exploit. Alors, malgré la bonne volonté de Brice Hortefeux, son homme à Beauvau, il s’est mis lui-même à la tâche.

Un fait divers? Mieux, un meurtre avec viol? Le soir-même, le président recevait les parents de la petite victime. Soutenait «les marches blanches». Promettait l’enfer expiatoire au coupable. «Tolérance zéro!». Nicolas Sarkozy s’est heurté, et parfois avec justesse et opiniâtreté, à bien des ennemis de la France. Terroristes ou spéculateurs. Les titres de gloire présidentielle ne lui devraient pas lui manquer, en toute objectivité, en tous cas, peut-être lui seront-ils concédés par les historiens – pour les médias de son temps, c’est trop tard. Surgiront des figures du quinquennat, de-ci, de-là, qui, demain, renverront encore à lui. Des infirmières bulgares, des civils libyens ou un président de gauche pour la Cour des comptes. Juppé et Rocard, ensemble à la tête du Grand Emprunt.

Pourquoi, alors, une si vive lumière projetée sur la silhouette du «récidiviste»? Pourquoi l’objet symbolique de ces cinq années demeure-t-il le bracelet électronique? Pourquoi cette outrance suspecte dans la vindicte justicière? En cascades, ces durcissements répressifs de la loi? L’ostracisme porté en flambeau, «hystérisé», en langue psy, alors que si l’on comprend bien les experts de l’Elysée, il ne devait s’agir que d’une stratégie? Un président ne peut présider à peu près au calme qu’en évitant de se mettre à dos la magistrature et le Conseil Constitutionnel. Il ne tire son titre que de la recherche d’un consensus, imams, jeunes des cités et Roms compris.

C’est injuste, mais il l’a cherché: Nicolas Sarkozy s’est fait traiter récemment de «président du Front National». Une telle impression n’est pas tout à fait infondée. On peut discuter des positions françaises au chapitre international, ou européen ; débattre des réformes entreprises dans tous les domaines, de celles qui font mal, comme la privatisation de Pôle Emploi ou le recul de l’âge de la retraite; même de celles qui se sont perdues dans les sables. Les bloggeurs ont raison: il est possible de s’égarer dans le nombre, et la variation. Une ligne de force demeure, néanmoins, sous responsabilité présidentielle. Une multitude d’évènements, comme le discours de Grenoble ou le débat sur l’Identité nationale, tant de diabolisations éparses, ont fini par constituer une chaîne, devenue son chemin de croix.

Rude idée que celle de soupçonner Nicolas Sarkozy de n’avoir finalement voué son mandat qu’au seul flirt impossible avec les tentations extrémistes. Pas si fausse idée, pourtant. Navrante. Avec en outre, le résultat que l’on sait, depuis le soir du premier tour de cette présidentielle-ci. La droite républicaine derrière, lui devant, intempestif et déterminé, pour tenter de repousser encore une fois les populismes, hors du cadre démocratique… Il doit penser avoir engagé à cette œuvre un bel esprit de sacrifice. Se dire aussi, ces jours-ci, sous les quolibets de l’adversité, de «l’élite» et des «corps intermédiaires» qu’il en est peu récompensé.

Philippe Boggio

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Philippe Boggio (176 articles)
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