Nicolas Princen, l'homme du Sarkozy 2.0

Nicolas Princen (Olivier Ezratty).

Nicolas Princen (Olivier Ezratty).

A 28 ans, ce jeune conseiller est chargé à la fois des questions numériques et de la mobilisation en ligne dans l'équipe du président-candidat, après avoir déjà assumé ce dernier poste en 2007. Rencontre.

Regard azur, gestes assurés, il desserre sa cravate. Fin d'une nouvelle journée de campagne. Après cinq années passées à l'Elysée, Nicolas Princen, 28 ans, fait fonction depuis février d'expert du numérique auprès du candidat Nicolas Sarkozy.

En 2007, il était déjà de l'aventure présidentielle: expatrié à New York comme salarié de l'agence de communication Euro RSCG, celui qui dit avoir alors «été séduit par l’énergie de Nicolas Sarkozy, son charisme et son envie de faire bouger les lignes», se réunissait avec un petit groupe d’amis militants au dernier étage d’une tour de Manhattan, dans un bureau d’avocats prêté pour l’occasion. Nicolas Princen s’intéresse alors tout particulièrement à l’usage de MySpace lors de la campagne numérique du candidat aux primaires démocrates Howard Dean en 2004 –le réseau social, aujourd'hui moribond, était en plein essor aux Etats-Unis, où Facebook venait à peine de voir le jour.

Il envoie à l’UMP son rapport, qui circule de bureau en bureau. Un jour, on l’appelle et on lui demande de venir au QG de Nicolas Sarkozy: il intègre l’équipe de campagne numérique du candidat en tant que rédacteur en chef du site Sarkozy.fr. «J’étais chargé des vidéos, blogs et réseaux sociaux. On a produit plein de vidéos décalées en toute liberté. C’était passionnant à gérer», raconte-t-il en souriant.

Henri-IV, ENS, HEC

Auparavant, le jeune homme aux origines auboises et ariégeoises, né à Rennes, avait suivi un parcours scolaire brillant et sans histoire: baccalauréat à Lyon, prépa à Henri-IV à Paris (comme tous les «provinciaux», il logeait à l’internat et y a lié de solides amitiés, notamment avec Vincent Pons, l’un des «alsaco-bostoniens» de François Hollande, responsable de la stratégie de porte-à-porte de la campagne du candidat socialiste), puis l'ENS et HEC.

Normale Sup, où il suit des enseignements de philosophie politique, ne lui laisse pas un souvenir impérissable: «J’avais parfois l’impression qu’on présentait l’ENS comme un aboutissement, sans autre défi à relever.» De ces années, il retient surtout l’humilité des scientifiques, «les seuls à avouer humblement "Je ne sais pas", quand leur raisonnement logique ne peut venir à bout d’une problématique», confie cet admirateur de François Jacob.

Très vite, il décide de prendre le large à Shanghai dans le cadre du programme de mobilité de l’ENS. A son retour, il s’engagera comme volontaire pour partir en mission humanitaire au Kenya, au bord du lac Victoria:

«Je fabriquais des briques pour construire une école, j’avais l’impression d’être utile. Je voulais surtout prendre un peu de distance avec la réflexion, et être plus dans l'action. Car il y a un syndrome français que je garde à l'esprit: à trop se couper des réalités, nos plus grands philosophes du XXe siècle se sont souvent trompés dans leur lecture de l'Histoire. Je me méfie par principe des idéologies et considère que c'est dans l'action et non dans le commentaire que s'éprouve le vrai.»

L’action, il la trouve à HEC: «On critique toujours cette école en affirmant que les étudiants ne sont que des fils à papa. J’ai trouvé au contraire qu’on nous remettait à notre place et qu’on nous incitait à agir.» Lors d’un stage au sein d'Euro RSCG, il tente un coup de bluff et envoie un mail à Jacques Séguéla pour le rencontrer: «Il m’a reçu. Je me suis présenté. Très vite, il m’a arrêté et m’a dit "Bon, tu veux quoi exactement?" J’ai saisi l’opportunité et je lui ai répondu "Intégrer Euro-RSCG New-York".»

«L’œil de Sarkozy» ou «M. KGB»

Une fois arrivé à l'Elysée en 2007, son ascension sera notamment suivie avec attention par le «G» de Euro RSCG, Jean-Michel Goudard, conseiller en communication du chef de l'Etat. La campagne remportée, on lui propose en effet, à 23 ans, de devenir chargé de mission auprès du porte-parole David Martinon. En 2008, il se voit confier la veille sur internet sous la direction de Franck Louvrier, fidèle parmi les fidèles du Président. Les blogueurs l’affublent de surnoms moqueurs tels que «l’œil de Sarkozy» ou bien encore «M. KGB». Baptême du feu.

Suit, en 2011, une nomination comme conseiller technique en charge des nouveaux médias et de l’économie numérique. Il s’attèle alors à la création du Conseil national du numérique, réunissant des chefs d’entreprise et des entrepreneurs rassemblés pour conseiller le gouvernement sur les questions liées au numérique. En mai 2011, il organise le Forum de l’e-G8 auquel assistent certains des plus grands acteurs du Web comme Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, ou Eric Schmidt, celui de Google.

«L’emploi du temps de Nicolas Sarkozy est minuté. Quand on fait une réunion, il faut être très clair, concis. Très sincèrement, il est impressionnant. Il s’empare du sujet et construit son argumentation devant vous en un rien de temps. Si vous n'êtes pas bon en tant que conseiller, il absorbe votre matière en quelques minutes et la réunion s'arrête là car il a mieux à faire. Si vous êtes bons, qu'il sent qu'il a plus à apprendre de vous, que vous avez de la réserve, ça peut durer 30 minutes», assure-t-il.

«J’ai eu de fait une place "à part" à l’Elysée. D’abord, en raison de mon âge [il est le plus jeune conseiller technique à la présidence sous la Ve République, NDLR], et puis parce que la question du numérique impliquait forcément une évolution des usages et des pratiques», explique-t-il. «La spécificité de ma fonction à l'Elysée, c'est qu'il y en avait en réalité deux: conseiller communication, chef du département Internet, d'un côté, et conseiller technique au numérique de l'autre.» En cela, il était le seul à cumuler un poste opérationnel de chef de service et un poste stratégique de conseiller technique.

En réalité, il s’est servi du premier poste pour créer le deuxième: une trajectoire de la «com’» à l’économie, et donc des outils de communication –qui peuvent apparaître un peu superficiels ou sujets aux effets de mode– à la question de la révolution technologique, industrielle, économique et démocratique qu'ils recouvrent.

«Le choix des outils a une signification politique»

Après avoir démissionné de ses fonctions à l'Elysée, il occupe d’ailleurs ce double rôle dans la campagne, là où l’équipe de François Hollande a décidé stratégiquement d’associer Fleur Pellerin (pour les thématiques) à Vincent Feltesse (pour la mobilisation). «Le choix des outils pour une campagne web a une signification politique. Ils disent quelque chose de notre vision d'Internet et de notre compréhension du numérique», justifie-t-il. Le 26 avril, il débattait, à l’appel du Collectif du numérique, avec Fleur Pellerin; le soir même, sur le plateau de l'émission Des paroles et des actes, Nicolas Sarkozy évoquait la création d’un baccalauréat numérique. Une victoire pour le conseiller dont les efforts ont semblé récompensés à l’écran.

Dans la petite salle toute en longueur de son QG de campagne, au rez-de-chaussée de l’immeuble du 18 rue de la Convention, toute son équipe travaille silencieusement, les yeux rivés sur l'écran. Une douzaine de jeune gens dont la moyenne d’âge ne dépasse pas 26 ans et qui s’affairent sur le site de campagne Lafranceforte.fr. A cette petite formation s’ajoute les troupes de Manuel Diaz, le dirigeant de l’agence interactive Emakina, surnommé le «Séguéla du Numérique» et dont les médias raffolent des petites phrases.

Cette année, Princen a décidé d'orienter sa stratégie de mobilisation sur le plus grand nombre. «Plutôt que de perdre de l’énergie à riposter sur Twitter, qui se révèle être un outil de relations publiques pour toucher les journalistes et influenceurs, nous avons fait le choix d’investir les lieux où s’expriment et se concentrent les internautes, à commencer par Facebook, qui rassemble 24 millions de personnes sur une population de 65», explique-t-il. Sur ce réseau, Nicolas Sarkozy comptabilise aujourd’hui plus de 600.000 fans contre plus de 100. 000 pour François Hollande, s'imposant ainsi comme l’homme politique qui a le plus d'«amis» en France mais aussi en Europe.

Créer du contenu positif, voilà le credo des équipes du candidat de l’UMP. Mais l’entrée tardive en campagne de Nicolas Sarkozy a-t-elle vraiment offert la possibilité d’étendre le ciblage au-delà des frontières de Facebook? La question se pose légitimement.

«La récompense vient saluer un effort»

Sur ce point, la campagne a adopté un autre axe, la proximité et la personnalisation: en appliquant les stratégies du marketing digital classique, soit une analyse des clics et de la navigation des internautes sur le site, l'équipe de Nicolas Sarkozy a pu cerner très précisément les centres d’intérêt des internautes et leur proposer ainsi un contenu personnalisé de manière à les inciter à se mobiliser. A cette personnalisation s'est associé le levier de la proximité grâce aux «bilans géolocalisés» de la plateforme NS Connect, le site de mobilisation.

En utilisant les données publiques, les équipes internet ont ciblé les réalisations qui ont été faites depuis cinq ans au plus près du lieu d’habitation de la personne contactée pour coller à leurs préoccupations, soit des éléments de langage que les militants ont pu relayer localement. «Avec NS Connect et l’application Facebook, les internautes peuvent devenir ambassadeurs. Nous avons voulu donner une dimension ludique et positive à cette campagne: chaque activiste est ainsi incité à relever un défi entre 18 heures et 23 heures. Les militants qui encouragent leurs amis à les rejoindre se verront offrir des badges et des cadeaux. Contrairement à la stratégie élaborée par les équipes de François Hollande, qui ont mis en place un système de tirage au sort ouvert aux internautes pour prendre un café avec leur candidat, pour nous la question du mérite est fondamentale. La récompense vient saluer un effort», tacle Nicolas Princen.

Si lui comme Vincent Feltesse se rejoignent pour affirmer que la distinction entre mobilisation on et off line n’existe plus, il n’en reste pas moins que la campagne web ne fera pas basculer le scrutin en 2012. Comparé aux médias classiques, le Web reste d’abord et avant tout un média de mobilisation plus que de conviction.

Quelques jours seulement avant le verdict des urnes, la mobilisation est néanmoins plus que jamais de mise. Gagnant ou perdant, quoi qu’il arrive, Nicolas Princen est assurément un «tempérament», entrepreneur dans l’âme, féru de théâtre et de poésie, qui fera sans doute parler de lui en France ou à l’étranger. Pourquoi pas en Californie, dans la Silicon Valley, où il va sans doute partir surfer les vagues du Pacifique d’ici l’été… California Dreamin’?

Anne-Claire Ruel

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